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Jouer dans l'hyperespace
Le consommateur qui cède à la tentation du crédit
vend-il son âme quand il signe cette reconnaissance de dette qui
lui présente le Système? Pas vraiment. Il la prête,
pour qu'elle serve de jeton dans le jeu financier virtuel qui se déroule
autour de la production. Le crédit n'est qu'un élément
du jeu financier. Un jeu passionnant, si vous êtes de ceux qui s'amusent.
La monnaie est un symbole qui n'a que la valeur qu'on veut bien lui donner.
Une illusion primaire sur laquelle on en bâtit de plus subtiles.
Plus loin que la monnaie, en effet, dans l'hyperespace financier, il
y a les chèques, billets, bons et obligations qui ne sont que la
promesse d'un paiement en monnaie. Prenez encore plus de distance avec
le réel et, par-delà la valeur des obligations, pensez à
la valeur fluctuante d'une action cotée en bourse et qui confère
le droit à une part d'un profit problématique sur d'hypothétiques
transactions, un profit payable lui aussi en monnaie, bien sûr. Allez
encore plus loin et concevez maintenant un "produit dérivé",
une valeur qui se construit autour des fluctuations de la valeur de ces
actions et de la monnaie elle-même. Vous voyez encore la réalité
dans le lointain?
Si vous voyez encore la réalité et qu'elle vous dérange,
faites un autre grand saut dans l'hyperespace. Puisque le crédit
est là qui ne demande qu'à grandir, créez d'un acte
de volonté audacieux le concept d'une "ligne de crédit"
- un droit de dépenser - qui reposera sur la garantie de vos "produits
dérivés"... Ensuite, faites confiance aux copains et
confiez le pouvoir d'animer ces lignes de crédit à des banques
qui inscriront à leur livres, comme un actif, les sommes que vous
reconnaissez leur devoir quand vous utilisez ces lignes de crédit.
Ces actifs permettront des activité "hors-bilan",
d'où résultera un accroissement constant de la valeurs monétaire
des titres boursiers qui serviront d'aval au crédit. Ne vous tracassez
pas de ce qui est aux livres sans être au bilan : ce sont de simples
singularités de l'imaginaire, des trous noirs qui absorbent de l'énergie
et du travail, mais dont il ne ressort rien. Ne vous tracassez surtout
pas, car votre pauvre coeur en prendrait un coup en voyant que ces activités
hors-bilan représentent désormais 85 % des activités
bancaires.
L'imaginaire est insondable et les possibilités de jeu dans
l'hyperespace financier sont infinies. La valeur monétaire de tout
ce qu'il y a sur cette planète est estimée à USD$
145 trillions. Chaque jour, il se fait USD$ 3 trillions de transactions.
Pensez que tous les biens meubles et immeubles sur cette terre sont échangés,
vendus, achetés à chaque 7 semaines, puis encore, et encore....
Ils ne le sont pas, bien sūr, mais pour chaque pseudo transaction, un agio est payé
à qui contrôle cet argent.
À ce jeu dangereux, qu'en est-il de votre « âme
» que vous avez mise au clou ? Si on regarde l'ensemble des consommateurs
devenant ainsi débiteurs, leur dette commune est sans importance.
On n'en demandera jamais le paiement, puisqu'on recréerait alors
le déséquilibre qu'on a justement créé ce crédit
pour éviter. La somme de toutes ces créances augmente la
dette de ceux qui n'ont rien envers ceux qui ont tout, mais on joue ici
sur des infinis. « Tout » n'augmentera pas et il n'y a que
dans les livres comptables que rien peut devenir moins que rien.
La dette publique ? Une construction mentale. Globalement, elle ne
représente que la correction de la somme des erreurs d'ajustement
de la valeur globale du travail à la valeur du produit global. Dans
l'univers réel, cette dette n'a aucune valeur. Elle ne sera remboursée
que par l'usage judicieux de la touche « Delete » d'un ordinateur
central, noble héritière de la gomme à effacer. Quant
à votre bilan, il est modifié hors de votre contrôle,
mais par des forces bénéfiques qui vous protègent.
Passez à la caisse, on vous rendra votre âme.
Deux vrais dangers vous menacent toujours, cependant. D'abord, déduire
du caractère illusoire de la richesse que vous puissiez vous endetter
sans risque. Les manipulations du pouvoir feront bien, après coup,
que l'ensemble des décisions des consommateurs auront miraculeusement
été celles qui gardent le système stable, enrichissent
les riches et gardent les autres tranquilles, mais, si la position financière
d'un individu n'est plus jaugée au vu d'une quelconque réalité
objective, elle l'est toujours par rapport à la moyenne des comportements
des acteurs économiques.
Le crédit garantit que le système a toujours raison et
que l'équilibre global est maintenu, mais le croupier n'épongera
pas les écarts entre joueurs qui font que l'un riche est riche et
l'autre pauvre, car ces écarts sont le résultat des innombrables
jeux sur lesquels tous ont misé leur sécurité et leurs
espoirs. Ne pas respecter ces écarts, ce serait coucher le roi et
dire que cette partie a fait son temps. Ce serait la fin de l'ordre établi
et du pouvoir des puissants. Ce serait la banqueroute. Justement ce que
l'on ne veut PAS . Si vous vous endettez PLUS que la moyenne, vous devrez
en supporter les conséquences.
Le deuxième danger, c'est une fausse manoeuvre. On a attribué
à cette richesse monétaire, coupée de tout lien efficace
avec le réel, une valeur nominale qui équivaut à 10
ou 100 fois - on ne sait plus très bien - celle des biens dont on
prétend qu'elle est le symbole. À l'actif d'individus et
de corporations sont inscrits des dizaines de trillions de dollars, qui
ne pourraient être mis en circulation sans que l'on ne se rende compte
qu'ils ne représentent aucune valeur.
La plupart de ces trillions de dollars sont en Bourse, aux confins
de l'hyperespace, constituant une valeur totalement évanescente
qu'il suffirait d'une crise de confiance pour faire disparaître.
Priez pour votre âme, car l'hyperespace financier est un univers
bien précaire.
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