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Le trou noir
Le capitalisme industriel était la réponse à la
pénurie et sa finalité première était de produire
pour satisfaire des besoins; avait une valeur ce qui pouvait satisfaire
un besoin. Avec l'abondance, pour assurer la pérennité du
pouvoir en place, cette finalité est devenue de produire pour produire
et, dorénavant, a une valeur ce à quoi le consensus accorde
une valeur.
Une valeur énorme est accordée à l'argent, lequel
permet d'acquérir les autres biens et services aussi longtemps qu'il
y a consensus pour qu'il en soit ainsi. Ce consensus repose sur la foi
qu'à toute valeur monétaire correspond une valeur réelle
contre laquelle cet argent peur être échangé. Or, cela
a vite cessé d'être vrai. Un richesse s'est constituée
par pur consensus qui n'équivaut a aucune valeur réelle.
Toute la structure des échanges dans la société
repose donc sur un non-dit, à l'effet qu'être riche signifie
avoir le pouvoir d'exiger cette transmutation de la valeur monétaire
en valeur réelle, et que ce pouvoir doit aller de paire avec la
bienséance de ne pas le faire si brutalement qu'on mettrait la société
dans l'embarras.
La politique monétaire repose sur l'art, puis la science, de
prévoir dans quelle mesure ce non-dit sera respecté. Tout
pouvoir se bâtit sur le contrôle de cette richesse monétaire
excédentaire qui n'existe que par consensus, qui n'équivaut
à aucune valeur réelle et qui peut donc être totalement
manipulée.
Avec l'abondance, la richesse a augmenté, s'est diffusée,
s'est multipliée dans la sécurité qu'a apportée
le Postulat des Deux richesses. La magie financière s'est raffinée
et l'on a pu s'en remettre de plus en plus au contrôle du comportement
par la propagande pour augmenter le rapport de la richesse virtuelle à
la richesse réelle. On a pu augmenter ainsi la discrétion
de ceux qui contrôlent cette richesse virtuelle. La tentation est
forte d'aller toujours plus loin dans cette voie. D'aller trop loin.
La menace est donc toujours présente d'une crise de confiance
qui fera disparaître toute cette richesse virtuelle, non pas peu
à peu, mais instantanément, entraînant un chaos qu'on
a peine à imaginer. Ce danger est-il imminent ? La simple énormité
de l'écart croissant entre richesse monétaire et richesse
réelle taxe la crédulité même de l'individu
moyen et suffit à créer les conditions d'une fatale remise
en question, mais il y a aussi un nouveau facteur qui modifie la donne
: la tertiarisation de l'économie.
De plus en plus, le travail ne s'évalue plus en fonction de
son pouvoir d'achat de biens, mais d'achat de services. Ce qui fait une
énorme différence, car on ne peut pas, comme pour les biens
tangibles, fixer un point de saturation en services au-delà duquel,
les besoins étant satisfaits, l'excédent ne peut plus être
consommé, mais doit nécessairement être investi. La
demande pour des services étant infinie, l'argent « pour le
pouvoir » entre les mains des nantis ne peut plus être tenu
pour mis sagement à l'écart ; il peut redevenir « argent
pour consommation », au gré d'une grave maladie et d'un rapport
de force avec un fournisseur de services, par exemple.
La cloison entre les deux richesses n'est donc plus étanche,
car la barre est placée bien plus haut de l'enrichissement qu'on
peut désirer pour la consommation. La discrétion du Système
d'augmenter la masse monétaire est limitée par la pression
inflationniste qui réapparaît quand le rapport de la consommation
à l'investissement risque d'être modifié et, avec ce
risque, réapparaît aussi l'instinct prédateur des shylocks
de TOUT accaparer.
Le contrôle des shylocks étant total, Ils ont choisi de
faire main basse sur TOUTE la richesse additionnelle qu'apporte les gains
de productivité. On s'est retrouvé loin de l'accord débonnaire
au partage qui avait permis les Trente Glorieuses. Pendant que le Système
poursuivait sa course dans l'hyperespace financier, c'est la stagnation
qui s'est imposée pour les autres. Certaines classes sociales et
certains pays sont même en voie de paupérisation constante.
Les shylocks ont ainsi commis une grave erreur, car des décennies
sans enrichissement réel ont permis à la population, non
seulement de prendre conscience de cette stagnation , mais surtout, cette
stagnation s'accompagnant d'une augmentation ostentatoire de la richesse
monétaire, de constater ce fait qu'on lui avait soigneusement dissimulé
que le lien est rompu entre richesse réelle et richesse monétaire.
La population SENT qu'elle ne s'enrichit plus. Surtout, elle comprend
que son pouvoir d'achat réel pourra continuer de stagner, même
si les marchés boursiers prétendent que les trillions s'accumulent
et si le Dow-Jones s'envole à 20 000 ou à 100 000. Elle VOIT
que l'économie est construite pour stagner dans la production de
gadgets ridicules, pendant que les vrais besoins demeurent insatisfaits
et que la richesse imaginaire grandit toujours. Elle VOIT qu'il y aura
de plus en plus d'exclus et que les inégalités "virtuelles"
continueront de se transformer une à une en inégalités
bien concrètes, de plus en plus intolérables.
La crédibilité du système s'effrite, diminuant
en fonction du nombre croissant de ceux envers lesquels il ne remplit pas
ses promesses. Combien de temps avant que la Bourse ne détrompe
brutalement un capitalisme qui croit qu'en se "virtualisant",
il peut échapper non seulement à son hérédité
industrielle, mais même à l'exigence naturelle de lier à
une valeur sous-jacente réelle les symboles de richesse qu'il s'invente?
Les shylocks nous font virevolter dans l'hyperespace au bord d'un trou
noir . Un jour ou l'autre, ceux qui croient savoir quand quitter gagnants
les vaisseaux en péril joueront la baisse plutôt que la hausse
une heure de trop. On prendra conscience que le vrai "plancher"
du Dow-Jones n'est pas à 10 000 ou à 5 000, mais qu'il n'a
jamais existé ailleurs que dans la tête des vrais croyants
qui ce matin-là n'y croient plus. Nous choirons dans ce trou noir
de l'incrédulité et tout le système implosera
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