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Réciprocité
Dans une société, on travaille tous ensemble et l'on
produit. La société s'enrichit. Chacun veut s'enrichir et,
à la base de toute société, il y a le concept implicite
de réciprocité. Cette notion de réciprocité
est intimement liée à celle de justice commutative. Chacun
contribue son apport et pourra retirer de la société sa part
d'enrichissement, sa part des biens et services produits. Cette réciprocité,
à l'origine, est implicite. Un non-dit.
La justice étant, bien sûr, un projet en construction,
la réciprocité qui n'est pas exprimée prête
à interprétation. La nature humaine est ainsi faite que,
dans la réalité, chacun ne contribue à la société
que ce que les circonstances l'obligent à y contribuer et en retire
tout ce que sa force lui permet d'en prendre. Ce que chacun contribue à
la société détermine sa valeur pour les autres, mais
ce qu'il en retire ne dépend pas de cette valeur, mais de sa force.
Avec la société vont donc naître des inégalités
et l'injustice.
La seule limite intrinsèque à l'injustice vient des impératifs
de la division du travail lui-même. Chacun, quelle que soit sa faiblesse
et la méchanceté humaine, jouit toujours du respect qui découle
de son utilité. Toute utilité a sa valeur et l'esclave, qui
n'a aucun droit, reste protégé par sa valeur qui est celle
de son travail. On ne le détruit pas, on l'utilise. Il suffit qu'il
travaille. Ce qu'on peut obtenir par des châtiments : la force est
là pour ça.
Dans une société primaire, pour obtenir un travail simple
de travailleurs interchangeables, il suffit que le fort menace le faible
et au besoin le punisse. La réciprocité reste à l'étape
du vu pieu. Quand une société se complexifie, cependant,
des compétences multiples sont requises dont chacune devient plus
rare et donne donc plus de valeur à qui la possède. Chacun
garde le respect dû à son utilité, mais cette utilité
peut devenir indispensabilité et donc conférer un véritable
pouvoir, au moins d'omission, à celui qui la détient. Le
fort doit manier la trique avec plus de discrétion .
Certaines compétences apparaissent irremplaçables et
suscitent plus de respect. Il en est, surtout, qui ne peuvent donner entière
satisfaction à celui qui en profite que si elles sont appliquées
avec bonne volonté par celui qui les a, chercher à l'y obliger
ne donnant pas les résultats escomptés. La peur peut saboter
les résultats, même si l'exécutant terrifié
ne le souhaite pas et voudrait bien qu'il n'en paraisse rien. A fortiori,
s'il VEUT insidieusement saboter son action
Celui qui a la force apprend donc vite qu'il vaut mieux garder heureux
son chirurgien, sa courtisane et le précepteur de ses enfants. Quand
il l'a compris, il voit qu'il est plus efficace d'obtenir ce qu'on veut
par des promesses que par des menaces et le sourire revient, au gynécée
et chez les précepteurs. Quand une majorité effective de
la société l'a compris, on passe d'une structure sociétale
rigide qui repose sur la punition à une plus souple qui repose sur
la récompense.
C'est une approche infiniment plus efficace, car celui travaille fait
mieux ce qui va dans le sens de ce qu'il veut faire et s'il le fait dans
la sérénité. De plus, tous ces gens qu'on doit utiliser
pour manier le bâton dans une société gérée
par la peur ne produisent rien et peuvent même se rebeller. Surtout,
menacer et punir exige une surveillance et des efforts constants, alors
qu'on peut compter que celui à qui l'on a promis une gratification
vienne la chercher. Le châtiment est portable, la récompense
est quérable
Le principe peut être universalisé à tout le fonctionnement
de la société. Si chacun peut être motivé à
apporter volontairement sa contribution à la société,
tout le monde y gagne. On peut y arriver, si on revient à cette
notion de réciprocité que les société en croissance
ont tendance à négliger. L'immense majorité des gens
apportent sans discussion l'apport qu'on leur demande, en échange
d'une part qu'ils considèrent raisonnable de l'apport des autres.
La justice commutative peut établir une équivalence entre
la valeur des apports et la réciprocité devient alors explicite.
Elle le devient efficacement quand chacun a des droits et qu'il y a une
même justice pour tous.
Comme la complémentarité, qui permet l'efficacité
et la richesse, conduisant à une meilleure maîtrise de l'homme
sur la nature et le destin, la réciprocité est une constante
de l'évolution de l'humanité. C'est elle, dès qu'on
en a compris la nécessité, qui permet que la complémentarité
puisse être acceptée, voire désirée, plutôt
qu'imposée, ce qui en retarderait le développement.
La réciprocité, instinctive ou bien tôt acquise,
de l'enfant qui laisse aller un hochet pour un câlin, peut donc évoluer
vers l'État de droit, où tous les échange pourront
être consensuels et être dès lors dits justes et équitables,
s'ils s'effectuent selon les termes dont on aura convenu. Ce consensus
n'empêchera pas que, dans leur application quotidienne, ces termes
d'échange restent presque toujours « naturellement »
biaisés par la force des parties en présence, mais il y aura
une volonté commune qu'ils ne le soient pas. Le temps travaillera
pour la justice.
Pierre JC Allard
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