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CHAPITRE III


Révolution
et
Internationalisme
en
Haiti

Le "tranchez les têtes, brûlez les cases"
"Coupé Têt, Boulé Cay" 
"Cut their heads, burn the habitations"




 





Que le lecteur se garde de rechercher, dans ce chapitre, un appel à la révolution ou à toute autre forme de violence collective. Celle-ci représente un obstacle majeur au processus démocratique, en Haïti, et dans d'autres pays du Tiers-Monde. Le processus démocratique, essentiellement, fondé sur I'équilibre des trois pouvoirs - juridique, législatif et exécutif - est non violent et requiert, de la part des citoyens, le sens de la responsabilité, la "tête calme" et des idées claires. La "justice populaire", si plaisante, soit-elle, à certains, n'est que de l'antidémocratie.



III.1   Un Exemple de Violence Collective: la Révolution

L'histoire nous apprend que les révolutions suivent les routes du commerce entre les nations. Rappelons-nous de l'impact de la Révolution Française de 1789 sur les évènements qui se déroulèrent dans la colonie française de Saint-Domingue, à cette époque, celle de la révolution américaine sur la proclamation de la République en France, celle de la révolution Louverturienne sur les antilles de la Carraïbe et enfin celle de 1804, en Haïti, sur la révolution Bolivarienne. La répercussion internationale ou, tout au moins, régionale du déséquilibre politicosocial chronique qui existe en Haiti (ou en Afghanistan), n'est donc pas à sous-estimer.
       Les révolutions ont des causes économiques, politiques, sociales, culturelles et psychologiques. Lorsque toute issue au progrès social est boquée, la révolution devient un processus inévitable et indispensable à l'évolution de la société. La révolution traduit les aspirations profondes d'une majorite frustrée ou d'une minorité écrasée. "Si la révolution s'avère, parfois, nécessaire, la misère qu'elle engendre ne l'est". Parce que la révolution peut aboutir à l'anarchie, il est important au leader consciencieux de canaliser l'énergie révolutionaire vers la voie de la construction et du développement nationaux,i.e., vers des voies non violentes afin d'en faire une évolution, non une régression (comme ce fut souvent le cas en Haiti).(Cf: Chapitre III: Révolution ou Évolution: Laquelle est Payante?)

Les périodes révolutionnaires sont plus ou moins longues, La Révolution Française connut une période tumultueuse de dix années, mais ses conquêtes ne se concrétrisêrent, définitivement, que quatre-vingts ans plus tard. La révolution de 1789 de Saint-Domingue ne se concrétisa que quinze ans plus tard, en 1804, avec l’indépendance et la création de la République d’Halti. la Révolution Rouge ne se concrétisa que dix-sept ans après son début, par la création de l’U.R.S.S.. la Révolution de l’époque de Cromwell, en Angleterre, eut une période tumultueuse de dix années et ne se concrétisa que près de deux cents ans plus tard, sous l’Ère Victorienne. La guerre civile américaine, qu’on pourrait assimiler à une révolution, ayant mis fin à l’esclavage aux USA et ayant présenté le noir américain comme un citoyen à part égale, ne fut suivie, définitivement, de l’égalité raciale, grâce à l’élimination du “poll tax”, qui avait limité l’accès des noirs aux urnes électorales, que cent ans plus tard, en 1965.


Les révolutions affectent des sphères différentes de la vie sociale:
  • Sphère artistique: deux exemples en sont la Renaissance, il y a de cela cinq à six siècles, et le Surréalisme, encore plus récent.
  • Sphère politique: la révolution française de 1789, la révolution rouge de la Russie et, tout récemment, la révolution iranienne des Ayatollahs en sont des exemples.
  • Sphère de la connaissance et de la technologie: on peut en citer les ré­volutions qui ont conduit à l’âge industriel, à l’âge atomique, à celui de l’électronique et la révolution bio-évolutive ou celle de la génétique récente.
  • Sphère économique: la révolution bourgeoise ou capitaliste, la révolution prolétarienne ou rouge en sont de fameux exemples.
Actuellement, le monde connaît des bouleversements sans précédent en faveur des démocraties. Les exemples en ont été nombreux au cours de la dernière décennie du vingtième siécle: la Roumanie, l’URSS, l’Afrique du Sud, le Chili, le Brézil, le Nicaragua, le Honduras, pour ne citer que ceux-là, ont tous, finalement, opté pour la démocratie. Bientôt, la chute des dernières monarchies, quelle joie! Et la fin de l’impérialisme, quel espoir!

Un nouvel internationalisme se crée. Il touche les diverses sphères de la vie sociale: économique, politique, juridique, artistique, religieuse, technologique. Les organisations internationales auxquelles il a donné jour se comptent déjà par centaines et embrassent plusieurs domaines: Arnnesty International, GREEN Peas, FAO, UNICEF, CEE, ASIAN, CARECOM, COMECOM, NAFTA, ONU, Groupe Andin, Cour de Vienne, Monde Artistique Français, etc..




III.2  Ethiogenèse des Révolutions en Haïti:

Toute révolution politico-sociale est motivée par un état de frustration socio-économique d’une partie de la population locale concernée. Dans le Tiers-Monde, ces facteurs sociaux et économiques sont structurels et conjoncturels. Quelque soit le cas, l’héritage historique doit être interrogé. En Haïti, les structures inadéquates et l”anarchie” structurelle, qui ont suivi la débâcle de la colonie de Saint Domingue, sont les racines de ce phénomène malthusien que représente le "Haitian boat people”. Destiné à ajuster l’offre à la demande, ce phénomène traduit, dans toute son âpreté, le conflit psychologique de la fuite vs. la lutte.
      Dans ce pays, les frustrations économiques, exacerbées par l’état de dépendance à l’égard des pays nantis, engendrent, chez le dominé, l’haÏtien, un vif sentiment national qui poussa à l’isolationisme. Un exemple, tout à fait, récent est la dictature de François Duvalier qui a été nourrie par un ressentiment national post-interventioniste qui suivit l’occupation américaine des années trente.
      Les causes des frustrations sociales de l’haïtien sont aussi à rechercher dans l’indécence de l’oligarchie économique et financière du pays, dans l’échec agricole, dans la faiblesse de la productivité nationale et dans le taux de chômage élevé. La première cause peut être observée au cours de festivités carnavalesques à Port-au-Prince. En 1993, par exemple, on a dansé dans les rues de la capitale, sans se soucier des milliers de cadavre qui dérivaient dans le golfe de la Gonâve. La deuxième, l’échec agricole, a suscité la seconde exode rurale. Les nouveaux citadins issus de cette exode, ne sont pas toujours intégrés dans la classe des travailleurs de la ville et contribuent à élever le taux de chômage urbain, la prostitution et la violence urbaine sous toutes ses formes (vols à main armée, “pè Lebrun”, homicides apolitiques).



III.3  L’Eglise et la Révolution en Haïti.

La politique et l’Eglise sont incompatibles, nous dit le chef de la hiérarchie catholique. Ce point de vue papal est aussi celui de la plupart des églises chrétiennes, dans la plupart des pays modernes, l’Eglise et le gouvernement ont des rôles distincts. Une nouvelle tendance est, cependant, née en Amérique latine, et dénonce cette séparation de l’Église et de la politique. Ses protagonistes, “théologiens de libération” en particulier, prennent en exemple l’Histoire biblique, judéo-chrétienne; les théologiens catholiques, latino-américains ne sont pas, cependant, les pionniers de cette nouvelle tendance. Aux Etats-Unis, l’action politique du pasteur Martin Luther King a produit des résultats positifs qui ont accéléré la déségrégation raciale. En Iran, enfin, l’action des ayatollahs mulsumans a précipité la chute de la dictature des shahs et mis sur pied un gouvernement populaire. En HaÏti, les adeptes de la théologie catholique de la libération de l’homme ont milité pour un élargissement des libertés individuelles et pour davantage de progrès social, provoquant la chute des Duvaliers et des dictatures militaires qui leur ont fait suite.



III.4  L’Elite et la Révolution en Haïti.

En Haïti, l’élite a été le principal artisan du blocage social. L’historien, Lyonel Paquin, dans Les Haïtiens, Politique de Classe et de Couleur, traduit, de façon appropriée, ce rôle de l’élite haïtienne. L’élite financière, haïtienne, est néocolonialiste et représente un obstacle au progrès économique et social de la majorité prolétarienne. Par son obstination à maintenir le “statu quo ante”, l’élite haÏtienne est une source constante de frustrations et de misère pour le peuple. Toutefois, l’élite éclairée peut être une source de progrès social et est, probablement, la seule force capable de sortir Haïti de la “boue miséreuse”.



III.5  L’Armée et la Révolution en Haïti.

L’armée haïtienne a un passé grandiose et éloquent. Mise sur pied par le fameux stratège militaire, le général Toussaint Louverture, flanqué de remarquables lieutenants, tels Dessalines, Christophe, Pétion, ‘Boudet, Hardy, Guérin, Capois, Clerveaux, “l’armée d’Haïti” a vaincu les armées coloniales, espagnoles et anglaises; elle a, ensuite, résisté, vaillamment, à la formidable force d’expédition de Leclerc et de Bonaparte; elle a, enfin, fait échouer diverses tentatives d’intervention étrangère. Cependant, en tant que structure hautement hiérarchisée, l’armée est, rarement, du côté de la foule (§ The Crowd of G. Lebon), hantée par l’anarchie. En tant que garante de l’ordre public, l’armée ne peut que sévir contre les fauteurs de troubles; en d’autres termes, elle ne peut que s’opposer à la révolte populaire, anarchique. L’armée haïtienne a été, dès lors, aux mains de l’élite bourgeoise, le principal instrument du blocage social haïtien. Elle a été, merveilleusement, utilisée dans ce but tant par des chefs d’état instruits que par les plus ignards.
      En Haïti, l’armée s’est révélée l’institution sociale qui a été le principal obstacle à l’avènement de la démocratie. La plupart des actions paramilitaires et criminelles, menées contre des opposants pacifiques ont été entreprises, dans ce pays, par des commandos de civils attachés à une armée beaucoup plus gouvernementale qu’étatique. Les seules dénominations de Zinglins, de Zinglindons, de TTMC et d'Armée Cannibale suffisent à faire frissonner tout haïtien.



III.6  Le Rôle du Leader.

Toute révolution a besoin d’un “leader”, d’un chef. Le rôle de celui-ci est d’empêcher à celle-là de sombrer dans l’anarchie ou le chaos social. En 1789, Boukman a été un des redoutables chefs des esclaves révoltés de Saint-Domingue. Il prépara, soigneusement, à la révolte les esprits des noirs, au cours de la cérémonie vaudouesque du Bois Caïman. Cru invincible, il sema le désarroi dans les rangs de l’armée coloniale et la panique sur toutes les plantations du Nord.
      Quinze ans plus tard, en 1804, Dessalines se présenta comme le “leader” incontesté des masses populaires noires et devint le fondateur de l’armée nationale haïtienne, dont l’hymne était “Grenadiers à l’assaut! Tant pis pour ceux qui meurent! Il n’y a dans cette lutte ni de parents ni d’enfants. Ne nous larmoyons pas sur nos pertes” (“Grénadié à l’aso, sa ki mouri zafè ayo, nan pwèn manman nan pwèn papa sa ki pou mouri zafé ayo”). Dans cette guerre sans merci, Dessalines fut, néanmoins, aidé de brillants compagnons d’armes tels Pétion, Christophe, Gabart, Clerveaux, Capois, etc.. Avant lui, Toussaint Louverture avait préparé, soigneusement, la voie et les officiers de l’armée de l’Indépendance, et avait réalisé la première unité nationale d’HaÏti. Cependant, Toussaint ne proclama pas l’indépendance, mais préféra une simple autonomie à l’égard de la mère-patrie, la France. Il peut, dès lors, être considéré comme un pionnier du nouvel ordre politico-économique international, les marchés communs régionaux, et du développement régional des Carraïbes.



III.7  Pour une Réhabilitation Cautioneuse des Chefs de Bande, ces Catalyseurs de la Période Pré-louverturienne.

Nos historiens ont souvent dévalorisé les chefs de bandes indigènes en révolte contre le système colonial post-esclavagiste. Si les chefs de bande, ces guerriers, dont la bravoure rappelle celle de leurs ancêtres africains, n’ont pu se hisser au rang de nos héros nationaux, il n’en demeure pas moins vrai qu’ils ent furent ces valeureux déviants qui ont contribué à la déstabilisation des structures coloniales. Ils ont, aussi, posé les jalons pour la formation d’une armée indigène et entamèrent, donc, la première étape vers la création d’une armée régulière et nationale.
      S’il est vrai, en effet, que les bandes désorganisées d’esclaves révoltés ne pouvaient réaliser l’unité pour le but ultime et noble qu’a été l’indépendance nationale, il n’est pas moins vrai que, sans leur effet catalyseur, aucune armée indigène n’aurait vu le jour. Rappelons-nous que Toussaint fût lui-même le lieutenant de Biassou, un fameux chef de bande des esclaves du Nord, et Dessalines fut le lieutenant de Toussaint.



III.8  Un Théoricien Révolutionnaire: Jacques Stephen Alexis.

La liste des activistes révolutionnaires, ayant oeuvré pour l’émancipation politico-sociale de leurs congénères, est loin d’être épuisée lorsqu’on cite Toussaint louverture, Patrice Lumumba, Nelson Mandella, ou encore Malcom X ! On ne peut non plus ignorer l’action importante de l’activiste révolutionnaire et non violent que fut le Dr. Martin Luther King.
      Dès lors, une définition originale de la révolution s’impose. La révolution est un changement brutal, il est vrai, mais non nécessairement violent, réalisé sous contrainte, dans un ordre politico-social. Cette définition rejoint celle que nous a laissée Arthur Bauer. Parrni les activistes révolutionnaires, il nous convient de faire la distinction entre le théoricien et l’homme d’action. Le théoricien est, souvent, l’écrivain qui exprime et organise en une idéologie les aspirations populaires et les idées révolutionnaires. Le théoricien peut précéder, de plusieurs années, la période tumultueuse. En Haïti, il est possible de trouver une relation de contingence entre l’oeuvre de l’auteur de Compère Général Soleil et et la révolution de 1986 dont Radio Soleil se fit l’écho. Dans Compère Général Soleil, Hilarion flilarius personnifie la revendication prolétarienne. De son côté, la révolution de 1986 a jailli de la contestation populaire d’une oligarchie trop opulente.



III.9  Révolution ou Évolution, laquelle Est Payante?

Quelques socio-analystes pensent que les révolutions ne sont pas nécessaires et qu’une croissance sociale et économique équilibrée permet de les éviter. Cette opinion est, toutefois, entâchée d’idéalisme tout comme l’est l’idéologie révolutionnaire. La position antirévolutionnaire, a été défendue, avec acharnement, par des théoriciens tels que Voltaire et Johnson; à l’opposé, l’attitude révolutionnaire a été applaudie par des idéalistes tels que Rousseau, Calvin, Marx, et Engels. Cependant, la réalité socio-politique, est, souvent, très complexe, et aucune des deux formules peut ne pas apporter de solution ajustée à l’évolution de cette réalité. Haïti doit, par conséquent, se montrer ingénieuse. Personnellement, je pense que la succession de révolutions qu’a connues Haïti, depuis son indépendance, même en résolvant un goulot d’étranglement conjoncturel, n’a conduit qu’à des solutions temporaires pour des problèmes d’ordre structurel. À long terme, cette anarchie chronique a nui au progrès économique de la nation, au bien-être social de ses citoyens et, en général, à la qualité de la vie dans ce pays.