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Critères de localisation des multinationales |
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Les stratégies de localisation des firmes
multinationales : les critères clés:Quels
sont les différents critères qui font qu'une entreprise, qu'un investisseur s'installera
ici plutôt que là-bas ? L'accès aux matières premières n'est plus le principal souci,
en revanche l'accès au marché et les perspectives de croissance de celui-ci sont devenus
primordiaux.
Au delà des débats souvent passionnés qui entourent le concept
flou de globalisation , l'internationalisation croissante de
l'économie mondiale est un fait. Qu'on s'en réjouisse, pour le surcroît de richesse
créé par la division internationale du travail, ou qu'on le déplore, pour les
conséquences sociales des ajustements qu'elle entraîne, cette tendance lourde est la
donne avec laquelle les nations doivent désormais jouer leur avenir : la première
question qui se pose à elles n'est plus comment organiser l'activité productive
sur leur territoire mais comment constituer un site attractif
d'activité.
Il est donc important pour les responsables des politiques publiques
de développement de connaître les critères clés guidant les décisions
d'investissement des entreprises multinationales. Plus important encore, s'agissant de la
France, qui occupe le troisième rang mondial pour l'accueil des investissements directs
(après les États-Unis et le Royaume-Uni), et dont l'économie repose largement sur ses
propres multinationales, qui n'échappent pas au mouvement général.
Le cru 1997 de l'enquête annuelle réalisée par le ministère de
l'Économie et des Finances (Délégation aux investissements internationaux) et Arthur
Andersen, avec l'appui de la Datar, du ministère de l'Industrie et de la DREE apporte, à
cet égard, un éclairage qui va à l'encontre de certaines idées reçues.
Confirmant la poursuite de la croissance de la part des ventes et de
la production réalisée à l'étranger par les firmes multinationales, l'enquête 1997 a
sondé les responsables interrogés sur l'importance relative de treize motivations de
l'investissement international couramment identifiées (cf. graphe ci-après).
Il en ressort une nette hiérarchie entre quatre séries de
préoccupations qui sont par ordre d'importance croissante : l'accès aux ressources ; la
qualité de la main d'uvre et des infrastructures ; la qualité et la stabilité du
contexte institutionnel ; et l'accès au marché.

Les préoccupations d'accès aux ressources apparaissent
comme les moins importantes
L'accès aux matières premières, longtemps
préoccupation primordiale des entreprises, vient en dernière position des critères
proposés. Il faut y voir l'effet conjugué d'une économie de plus en plus tertiaire et
immatérielle, des progrès accomplis par les moyens de transport, et d'un marché
international des matières premières de plus en plus fluide.
L'accès aux ressources financières est cité à
l'avant dernier rang. Cet accès est bien entendu vital pour les entreprises mais, les
capitaux circulant librement rien n'oblige à investir dans le pays de la ressource. Les
capitaux collectés en Europe peuvent s'investir en Asie sans difficulté. Ce constat est
plutôt rassurant pour la France, peu avantagée en termes de puissance financière de par
ses techniques de protection sociale.
La peur du protectionnisme vient en troisième
position et a tendance à régresser avec le recul des protections.
De manière plus surprenante, l'accès aux hautes
technologies ne vient qu'en quatrième position sur quinze. Seraient-elles moins
vitales pour les entreprises qu'on ne le pense couramment ou n'est-il pas nécessaire
d'investir localement pour y accéder ? En tout état de cause, ce constat donne à penser
que l'avance technologique ou les retards accumulés ne sont jamais définitifs, et ne
dictent pas seuls la localisation des activités futures.
Enfin, le coût de la main d'uvre apparaît
en cinquième position. Ce résultat infirme-t-il l'opinion souvent exprimé que le coût
de la main d'uvre est la cause principale des délocalisations subies par les pays
développés ? Oui et non :
Oui si l'on considère que ce critère vient en tout premier rang
des préoccupations tenant à l'accès aux ressources, avant même l'accès aux
technologies et aux ressources financières ; il faut donc prendre au sérieux le risque
à moyen terme que prendrait une Nation qui laisserait déraper ses coûts salariaux ;
mais, à l'inverse, le faible poids relatif de ces critères d'accès aux ressources par
rapport à ceux développés ci-après donne à penser qu'un handicap dans ce domaine peut
être compensé avec succès par d'autres atouts.

Les préoccupations relatives à la qualité de
l'environnement, des infrastructures et de la main d'uvre apparaissent en effet plus
importantes.
De manière groupée, sont respectivement notée en sixième,
septième et huitième position : l'environnement tertiaire et industriel ; la
qualité des infrastructures ; la qualité de la main d'uvre.
L'importance relative de ces critères tempère un certain alarmisme
sur les risques de délocalisation massive vers le tiers monde.
L'accès à des partenaires et à des prestataires de qualité, à
des moyens de communication rapides et à des collaborateurs aptes à résoudre les
problèmes qui se posent l'emportent, dans l'esprit des investisseurs, sur l'attrait des
ressources bon marché.
Ce constat est particulièrement encourageant pour la France, dont
la qualité des infrastructures et de la main d'uvre est soulignée régulièrement
par les études comparatives.

Cependant, la qualité et la stabilité du contexte
institutionnel sont pondérés plus fortement encore.
L'environnement légal et réglementaire et la stabilité politique
et sociale sont les neuvième et dixième critères les plus appréciés.
Ce segment de l'enquête mériterait sans doute d'être affiné au
cours des prochaines années car il s'agit de préoccupations plus complexes que d'autres,
où la psychologie et l'interprétation peuvent interférer fortement.
La stabilité politique et sociale reste un concept
relativement simple. L'entreprise a suffisamment à faire pour affronter les défis de la
compétition dans une économie mondiale en mouvement pour souhaiter limiter au maximum
les risques d'accidents institutionnels ou sociaux.
Si les grandes démocraties occidentales sont aujourd'hui difficiles
à départager en terme de stabilité politique et de quiétude des alternances,
l'entretien d'un climat social agité, ne serait-ce que par le blocage périodique
d'infrastructures majeures, peut certainement entraîner un handicap d'image durable.
La qualité de l'environnement légal et
réglementaire est beaucoup plus complexe à interpréter. Mais l'observation de
la vie internationale des affaires fournit là aussi quelques indications. Les pays
anglo-saxons, qui ne paraissent pas souffrir de la comparaison à cet égard, se
caractérisent par : une complexité parfois extrême de la règle de droit, qu'il faut
presque toujours chercher dans une jurisprudence touffue ; une forte sécurité des
positions juridiques des particuliers, à la faveur même de la place éminante de la
jurisprudence dans les sources du droit, et de la faible inclinaison des pouvoirs publics
à changer subitement les règles du jeu.
À cet égard, l'importance attribuée dans notre pays au thème de
la simplification, alliée à une activité législative intense et souvent d'effet
rétroactif (s'appliquant aux solutions antérieurement mises en place)
n'épouse pas forcément les préférences des opérateurs et procède peut être d'un
contre sens sur l'essentiel des attentes : le respect du droit des gens est
plus important que la simplicité.

Enfin, les préoccupations d'accès au marchè et de
profitabilité apparaissent comme les plus importantes
Les trois critères les plus importants cités sont : la perspective
de profits ; la taille du marché ; la croissance du marché.
Cette onzième place de la profitabilité peut
être considérée comme un bémol à la faible importance du coût de la main
d'uvre. Des rémunérations salariales élevées peuvent condamner par ce biais
aussi. Mais en même temps, cette aspiration naturelle des entrepreneurs au profit donne
toutes leurs chances aux combinaisons complexes de main d'uvre chère et
d'environnement de qualité, comme le montre la résistance durable de l'Allemagne à son
handicap à cet égard.
Mais l'enseignement principal de l'enquête demeure la prédominance
absolue de la taille et de la croissance du marché certainement parce
qu'ils déterminent la rentabilité attendue des investissements. Dans la compétition
économique entre les nations, les consommateurs apparaissent ainsi comme les
avant-centres, dont le poids et le comportement déterminent le succès de toute
l'équipe.
Ce constat est par ailleurs enrichi par un autre constat de
l'enquête : le recours croissant dans les investissements internationaux aux fusions
acquisitions, alliances et joint-ventures internationales, au détriment de
l'implantation directe par établissement ou filiale à 100 %. Il en résulte que la
préoccupation essentielle de taille et croissance du marché s'étend au marché des
activités productives c'est-à-dire à plus ou moins grande richesse du tissu productif
et capitalistique. À cet égard, l'abondance et le dynamisme des PME est sans doute
déterminant.
Le concepteur de politiques publiques peut-il tirer quelques
enseignements de cette analyse des critères clés de l'investissement international ?
Tout d'abord, le tout premier facteur du succès économique des
nations paraît être leur propre dynamisme, en tant que marché de consommation et en
termes de richesse du tissu économique productif.
Si la prospérité ne se décrète pas, il est loisible aux États
de remettre au marché, c'est-à-dire à libre initiative des hommes, toutes les fonctions
qu'il n'est pas indispensable de collectiviser. De cette manière aussi, on peut faire
croître le marché national. Plus généralement, les paris sur la prospérité sont sans
doute plus payant que la stricte maîtrise des coûts.
En second lieu, la sécurité juridique et le respect du droit des
gens sont un critère majeur de la compétition économique internationale. Il y a là un
chantier considérable où des points peuvent être marqués relativement facilement par
un pays comme la France, de culture juridique mixte, alliant des influences libérales et
romano-germaniques.
Enfin, l'investissement en capital humain (adéquation, formation,
santé...), dès lors qu'il développe effectivement la qualité et l'initiative des
citoyens est sans doute plus important pour l'avenir que n'importe quelle politique
industrielle.
Hervé LEHÉRISSEL (ENA Pierre Mendès-France 1978)
Associé de Arthur Andersen International
Extrait de "L'investissement
international en France" EnaMensuel août-septembre 1997

Mise à jour le 13/05/99
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