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LE
VOEU DES FEES, Chapitre 1, par Edouard Califan
Trois heures et demi, face à la poste... Ça va bien,
je suis à l'aise, calé dans
le siège un tantinet déglingue de ma vieille Peugeot diesel...
Elles étaient
deux sur la ligne, hier au soir, et seront deux tout à l'heure.
Je m'en réjouis et j'en ai peur tout à
la fois. Cela fait si longtemps.
La forêt défile au travers du pare–brise
sali par la boue hivernale, je songe
à ce qui m'attend.
Le dialogue avait duré toute la nuit ; je
n'avais rien à perdre : je ne
voulais plus être seul, à tout prix. C'est ainsi que j'avais
accepté le
rendez–vous. Les filles voulaient me voir en vrai, et j'étais là,
sur la route...
Quelques kilomètres encore et j'y serais. Et si c'était
bidon, une fois de
plus? J'étais seul et en manque, elles le savaient. Elles ne s'étaient
pas
ouvertes de leurs intentions, réservant leur avis pour la rencontre,
qui
n'allait pas tarder à avoir lieu.
Depuis quatre ans je ne voyais plus personne ou
presque ; en dehors du
facteur nul ne s'aventurait jamais sur mon bout de chemin. Un cul de sac.
J'étais coincé là depuis qu'Elsa s'était évaporée.
Le truc bête : elle qui s'en va faire les
courses et qui ne revient jamais. Pas
un mot, pas le moindre signe précurseur : un départ silencieux
que rien ne
laissait présager. Et moi, tournant en rond comme un lion en cage,
faisant
des pieds et des mains pour savoir ce qui avait bien pu arriver à
mon Elsa.
Et pas de piste, pas d'idée du pourquoi ni du comment. Rien. Le
silence, la
solitude, la routine, le sentiment aussi qu'elle était bien vivante,
que ce ne
pouvait être qu'un coup de tête, une folie, ou bien qu'une
lucidité soudaine
lui avait ouvert les yeux sur le danger représenté par notre
routine
d'amoureux permanents, sans la moindre dispute, lisses et sans bosses.
J'avais moi–même été saisi
par cette prémonition d'un futur nouille, cette
peur de me perdre dans un néant ouaté, tel que le vivent
la plupart des
vieux couples.
Je n'avais donc pas le sentiment d'être veuf
; quatre ans, après tout, c'était
un délai raisonnable pour renoncer à lui rester fidèle.
Je m'étais habitué à
son absence, mais pas à vivre seul. Cela coulait de source : j'avais
depuis
mes dix–sept ans pris l'habitude de partager ma vie avec une compagne.
J'étais très classique, en un sens, quoique vivant dans
une époque moderne.
C'était dû à ma famille. Un sens inné du conformisme
nous caractérisait, et
les voisins du bourg ne se tarissaient pas d'éloge sur la façon
parfaitement
insipide et civilisée avec laquelle notre maisonnée se comportait.
Ainsi tous
mes frères et sœurs furent casés fort honorablement dès
leur majorité, et
moi aussi. À vingt–cinq ans j'en étais à mon troisième
couple, celui–ci
semblant être le bon. Ma vie paraissait alors inéluctablement
liée à celle
d'Elsa.
Nous ronronnions dans un bonheur con–con (je le
perçois maintenant) et
rosâtre, et ç'aurait pu durer toujours. Je l'aurais accepté.
Je n'avais pas
même idée qu'on puisse désirer autre chose.
Mais là, il me fallait agir... C'est qu'il
n'est pas aisé pour le garçon timide
que je suis de trouver femme. Je suis un piètre dragueur. Et puis
je
semblais louche aux gens des environs. Ici, tout le monde se connaît
et la
disparition d'Elsa avait délié les méchantes langues.
On me fuyait ;
quelques jours après sa fugue les gendarmes étaient venus
enquêter au
village et l'on me soupçonnait du pire. Le procureur du département
me
fit même convoquer, mais devant mon absence totale de réactions
et ma
perplexité la plus sincère face à l'évaporation
d'Elsa, il n'insista pas. Elle
faisait partie du vaste bataillon des disparus, c'était banal et
ce fut vite
classé.
Je tombais sur un os. Je me morfondais, je tournais
en bourrique, usant le
même bout de lino à force d'allers–retours frénétiques.
C'est alors que mon téléphone tomba
en carafe. Jamais je n'aurai pu en
deviner les conséquences. Je pris la caisse et je fonçais
à l'Agence
Commerciale des Télécoms. On me fit attendre, mon combiné
sous le bras,
puis une dame très gentille me fit tout un baratin comme quoi mon
vieux
poste à cadran était franchement désuet, et que moyennant
un supplément
mensuel négligeable je pouvais me trouver en possession d'un machin
moderne avec Minitel et fax intégré. Je m'en foutais, à
vrai dire. Je me
délectais de la vision de la dame des Télécoms et
me laissais faire.
J'ai cette faiblesse ; je me fais facilement influencer
dès lors que ça émane
d'une femme. Je me sens tout petit, à la fois loup rusé
et petit agneau.
Loup, je te lui sauterai dessus sauvagement pour lui faire subir les
derniers outrages –carrément–, et moutonnet je me ferais mener
par le
bout du nez pourvu que ça se termine au lit, au chaud, et à
deux. Ainsi avec
la dame des Télécoms –trente ans mais qui en paraît
vingt–trois, tailleur
serré, jupe droite, chignon tout blond, talons et bas, tout le
tralala– qui me
fit signer tous les contrats qu'elle voulait.
J'avais un beau colis à déballer,
une chouette notice à décrypter (j'adore),
un nouveau joujou fleurant bon le plastique frais et d'un grain très
agréable au toucher. Les dix doigts gentiment serrés sur
les touches, je
pianotais pour la première fois sur un Minitel. J'y passais la
nuit ; je me
foutais de la note.
Ne le cachons pas, je composais illico le code
d'un serveur cul. Je me
rebiffais un temps –court– en réalisant la crudité des dialogues.
Trop
souvent mes interlocutrices n'étaient que des animatrices ou bien
encore
d'innocentes bidonneuses, trop effarouchées pour me prendre au
sérieux.
Car, au milieu de tous ces inconnus en recherche de sensations fortes,
j'étais en quête d'une femme, simplement.
Je découvris vite les capacités jouissives
de ce robot sociable : au début je
fus surpris d'être ému par des propositions inouïes
et plus étranges les
unes que les autres. J'étais ébahi par la richesse des pulsions
humaines et
sensuelles. Je n'avais jamais été séduit par autre
chose qu'une femme
classique et bonasse, réduisant la technique amoureuse au minimum
indécent. Je pratiquais le missionnaire, à l'exclusion de
toute autre
fantaisie. Je ne savais pas, moi.
C'est à trois heures du matin que je tombais
sur ces deux filles. Elles
habitaient à peu de distance, ce qui était un miracle en
soi, car en nos
campagnes reculées, rares sont les allumés de la nuit. Evelyne
et Christelle
avaient envie de se faire honorer par un mâle, un vrai. J'en rajoutais
un
peu quant à mes performances –privilège de l'anonymat– et
j'entrais dans
le dialogue. Sensation étrange et délicieuse que celle de
pouvoir affabuler
en toute impunité... Affabuler n'est pas le mot; ce serait plutôt
comme si
tous les démons de l'adolescence se trouvaient soudain inondés
d'une
lumière aveuglante et qu'on se laisse mener par eux. Après,
on ne peut
plus s'en passer. Je me laissais questionner par les filles et leur ouvrais
les
secrets de mon âme. Nous convînmes de nous voir le lendemain.
J'étais
anxieux et très émoustillé, l'esprit ouvert et prêt
à tout... ou presque.
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