|
|
LE
VOEU DES FEES, Chapitre 10, par Edouard Califan
La soie ; j'avais voulu les voir coulées dedans. La soie et tout
ce qui s'y
rapporte, les autres tissus fins, les satins épais, l'arachnéité
de certaines
dentelles, le glissement de la corde à lacer sur un dos corseté,
la finesse
d'un bas. Je l'avais voulu, elles me le devaient, mais elles avait trop
tôt
oublié que j'étais homme. Elles détestèrent.
C'était indigne de moi. Elles
m'avaient pensé différent des autres, et j'étais bien
banal, finalement.
Contrairement à mon précédent
vœu, celui–ci était à sens unique ; si
l'épilation de leurs sexes leur avait apporté un surcroît
de jouissance, il
n'en était pas question présentement, car le port d'un corset
et de tout
l'attirail suranné issu d'un dix–neuvième siècle
coercitif est pour le moins
peu plaisant. C'est contraignant et rien d'autre, à priori...
J'avais formulé une demande précise
; je ne voulais pas de ces lingeries
modernes et kitsch aux matières trop peu sensuelles à mon
goût, mais la
simple évocation d'un corps féminin sculpté par le
moule constrictif de la
soie me faisait frissonner. Cela anoblissait le corps, l'obligeant par
un port
altier de déesse à s'abstraire à tout jamais du sordide.
Ces tissus rayonnant
de chaleur, j'en entrevoyais l'extase à la simple idéation
de mon corps
devenu lisse, sensible à la caresse du moindre souffle d'air. J'avais
acquis
un sens tactile exacerbé, l'entière surface de ma peau captant
désormais
avec une extrême précision la gamme immense des chatoyances
sensitives.
Je voulais déguster le contraste provoquant du textile engainant
la tiédeur
sous–jacente, plaqué peau contre peau ressentir l'abandon suscité
par le
port d'une vêture forçant le corps de l'aimée à
la sublimation des lignes et
des courbes.
Mes deux maîtresses étant toujours
irréprochables quant à
l'accomplissement de leurs promesses, je sus que je n'allais pas tarder
à
être satisfait. Mais un changement s'était produit en Chris.
Elle
manifestait à mon égard un mépris sans borne. Ma
demande la heurtait.
Elle n'avait pas su l'anticiper et son naturel dominant se choquait à
l'idée
de s'accoutrer d'une façon qu'elle jugeait ridicule et humiliante,
dans le
seul but que je parvienne à un état d'excitation supérieur
à la norme. Cela
lui semblait contraire à ma condition d'homme soumis. Eve était
plus
sereine, ses grands yeux s'ouvrant sur un vide langoureux à l'idée
de
s'exhiber ainsi sous–vêtue. Aucune des deux n'avait jamais été
attirée par
les lingeries raffinées d'une ère défunte. Elles
s'habillaient sans
ostentation, avec simplicité, appréciant de passer de longues
heures
entièrement nues avec moi –je l'étais quasiment en permanence
depuis
mon arrivée– dans la maison surchauffée.
Chris m'avait immobilisé avec la plus grande
rigueur, dès l'aube. Elle était
venue seule dans la chambre et j'avais été réveillé
par l'extension de mes
membres et l'inconfort de ne pouvoir seulement remuer. En outre,
bandeau et bâillon me furent imposés, occultant le jour neuf.
Quelques
instants plus tard j'entendis la voiture s'en aller, et j'attendis. C'était
pénible, il y avait eu pour la première fois dans l'attitude
de Chris une
intention véritablement vengeresse. Jamais mes chaînes n'avaient
été aussi
serrées, on ne m'avait pas même laissé le loisir d'aller
étancher ma soif.
J'étais malmené, mais je m'y attendais. Je n'avais aucune
notion du temps,
mais ce fut interminable. Un néant peuplé de contractures,
ma langue
épaissie, reléguée au fond de ma bouche, inapte au
moindre mouvement...
La voiture revint, la clé tourna dans la
porte d'entrée et j'attendis encore,
longtemps. C'était intolérable, insupportable. J'avais mal.
Le bâillon seul me fut ôté,
et c'est le sexe d'Eve que rencontra ma langue
dès qu'elle franchit le seuil des lèvres. Je bus sa sève
avec ardeur, avide à
la fois de l'amener à sa jouissance et d'apaiser ma soif. J'étais
ainsi, le
visage enfoui au plus profond de sa peau la plus fine, les joues plaquées
par
ses cuisses, oubliant mon inconfortable posture, quand elle fut secouée
de
contentement.
Ma pénitence avait dû toucher à
son terme, car mes chaînes furent
détendues au point que je pus à nouveau me mouvoir sur le
lit, sans liberté
toutefois de me toucher. Je ne percevais que la présence d'Eve,
qui resta
silencieuse. Puis elle me parla d'une voix à peine audible. Chris
ne voulait
pas, elle se bloquait, refusant d'enfiler la vêture qu'elles avaient
été
acheter en ville.
La quête n'avait pas été aisée,
mais une boutique spécialisée leur avait tout
réalisé sur mesure et à grands frais. Mais Chris
se rebiffait, mettant en
péril notre pacte à tous trois ; Eve ne savait que faire.
Les règles de notre
entente étaient brisées pour la première fois, et
ce n'étais pas de mon fait.
J'en étais la cause indirecte, mais ça ne changeait rien.
Aucun écart ne
nous était permis, c'était la base de notre relation. Ouverts
au point d'être
béants, nous ne pouvions rien refuser aux deux autres, jamais.
Bien que je
ne fus qu'un homme duquel on pouvait disposer à son gré,
on m'avait fait
promesse ; il fallait tenir maintenant...
–Je ne vois qu'une solution, dit–elle, c'est qu'à
son tour Chris apprenne
l'obéissance ; et dans son état je ne vois que la force
pour l'en persuader.
Je n'avais rien à répliquer, j'étais
d'accord, ce qu'elle disait coulait de
source. J'aurais de toute façon accepté n'importe quelle
suggestion de sa
part. Une série de cliquètements métalliques me libéra
tout à fait, mes
yeux revirent. C'était la nuit, la pleine nuit.
|
|
|