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LE VOEU DES FEES, Chapitre 13, par Edouard Califan 
 
Nous étions partis à la ville un matin, Eve et moi, laissant notre Chris
attachée au lit et corsetée de frais, dans un silence velouté de noir. C'était
ma première sortie depuis neuf mois et j'appréhendais le contact avec les
foules de la cité. J'avais remis des vêtements et n'étais pas à l'aise,
vraiment. Au plus petit de mes mouvement je sentais le frôlement du tissu
contre ma peau lisse et nue. Eve avait exigé que je ne porte aucun
sous–vêtement et mon sexe ballottant à chaque pas me troublait. Nous nous
étions promenés longuement et je me rendis compte qu'Eve s'amusait à
m'exhiber en public, consciente de ma gêne immense. J'étais protégé par
plusieurs couches de tissus opaques, mais la façon dont les gens me
dévisageaient ne me laissait aucun doute sur leur certitude que notre
couple était hors normes. Eve s'était revêtue du corset ce matin et m'avait
demandé de le lui serrer plus que d'ordinaire ; cela se devinait à sa taille
anormalement fine et elle semblait se délecter des réactions que nous
suscitions. Sans me prévenir, elle entra brusquement dans une boutique
sombre, m'entraînant à sa suite. 

La corsetière était une vieille dame qui avait dû être d'une grande beauté
en son temps. Ses yeux brillèrent lorsqu'elle aperçut Eve ostensiblement
moulée dans l'un de ses ouvrages. Elle se saluèrent et je fus présenté. Puis
Eve s'éclipsa avec la dame dans l'arrière–boutique, me laissant seul au
comptoir. Elle en ressortit seule une grande heure plus tard, arborant un
sourire triomphant et portant un paquet encombrant qu'elle me confia
sans un mot d'explication. Nous sortîmes avant que la dame ne soit
revenue... J'avais saisi qu'une complicité les unissait, dès le premier regard
qu'elles s'étaient échangé. Cette corsetière d'un autre âge semblait nous
comprendre, Eve et moi. Je les avais entendu chuchoter en sirotant du thé,
derrière la vitre dépolie ; j'avais vu leurs silhouettes se pencher lentement
l'une sur l'autre, leurs mains se tenir deux à deux sur la table. J'avais pu
juger aussi de la perfection de son travail, une rareté de nos jours...

Eve m'apprit en quelques mots que leur première rencontre avec la
corsetière avait été une révélation pour elles deux. Elle me dit aussi que la
dame savait, à mon propos, qu'elles lui avaient tout raconté la fois qu'elles
vinrent passer leur première commande. Geneviève avait connu maintes
situations semblables à la nôtre dès le début de sa carrière, car la
fascination exercée par le port du corset s'exerçait depuis des temps
immémoriaux sur les êtres des deux sexes. Elle–même s'était façonnée une
taille sublime qu'elle avait réussi à maintenir, lui évitant l'affaissement, la
transportant dans une jubilation sensuelle intacte malgré son grand âge.
Geneviève puisait sa raison d'être encore dans la transmission d'un art
oublié ; sa joie résidait en ce qu'Eve et Chris perpétuaient sur elles la
quintessence érotique d'un temps disparu. Et puis elle en avait vu d'autres.
Elle avait fourni en corsèterie tout ce que la ville avait pu compter
d'amateurs éclairés depuis les années trente. Des commandes très privées à
l'usage d'adeptes, des chefs–d’œuvre de contention sensuels à la fois
barbares et raffinés à l'excès.

Un jour j'en saurais plus, me dit Eve avant de conclure... Nous étions en
plein centre ville, dans le secteur piétonnier et je la suivais toujours en
portant le colis quand elle pénétra dans un immeuble ancien et cossu et
monta au troisième étage par l'ascenseur. Nous fûmes introduits dans
l'appartement par un homme effacé qui ne me jeta pas un seul regard,
prenant soin de ne s'adresser qu'à Eve. Il nous laissa dans une pièce nue,
debout, nous demandant de patienter quelques instants, au bout desquels il
revint pour lui remettre une mallette d'aluminium aux coins renforcés.
Elle sortit aussitôt. Je lui emboîtais le pas et nous nous dirigeâmes vers la
voiture, garée non loin de là. Nous avions roulé une heure et la nuit
tombait ; Eve conduisait en douceur, je songeais à Chris avec compassion,
n'ayant aucun mal à m'identifier à elle. Soudain, Eve me demanda de me
débarrasser de mes habits et de les poser sur la banquette arrière. Je
m’exécutais immédiatement, sans réfléchir. Comme je frissonnais un peu,
elle poussa le chauffage. Elle fixait intensément la route alors que je
rebouclais ma ceinture de sécurité. Elle me rappela mon statut et mes
chaînes. Je savais que ce que nous vivions n'était que provisoire, que tout
pouvait changer à tout moment et que je devais m'y attendre. 

Je remerciais intérieurement ma maîtresse d'avoir la force d'esprit de ne
pas m'offrir le loisir de divaguer. Je suis faible, j'ai besoin d'être dirigé,
j'ai besoin d'une volonté extérieure. Cela m'est impératif et date d'aussi
loin que je me souvienne. Ni mes parents ni mon éducation ne sont en
cause, tout au plus leur triste exemple m'insuffla–t'il d'autres désirs. Je ne
peux envisager l'amour autrement qu'en cette fusion de deux êtres, qu'en
la mutation d'un quotidien promis à la déchéance routinière en tendre
violence. Dans violence il y a viol, et c'est bien de viol qu'il s'agit, sauf qu'il
perd dans notre rite toute notion d'unilatéralité. être force bel et bien
l'autre à s'ouvrir contre son gré, à se plier intégralement, à créer un désir
là où n'existait que répulsion, mais l'autre en a pris le parti, s'y est engagé
par contrat et d'avance. Il y a tendresse, alors, et par là même naît le bel
amour. Ce que nous subissions et faisions subir à l'autre à tour de rôle
nous mettait en prise directe avec son intimité la plus crue, la plus secrète.
Chris et Eve avaient pu à me connaître mieux que quiconque auparavant,
et maintenant j'apprenais Chris en la pliant à moi. Ce rôle de dominant
qui m'était imposé par Eve éveillait en moi une dualité de sentiments
totalement neuve ; je découvrais ma vocation d'esclave en même temps que
celle de maître et cela n'engendrait plus en moi de contradictions
idéologiques. Chris et moi nous pliions aux desiderata d'Eve, sachant
qu'en s'engageant dans cette voie elle s'exposait à nous, prêtant le flanc à
de futures représailles. Notre symbiose allait devenir telle que nul n'aurait
su fonctionner sans les deux autres.

Je songeais à cela lorsque nous arrivâmes à la maison des bois. L'ayant
vécu plusieurs fois, je savais ce que pouvait ressentir Chris en nous
entendant venir, après avoir passé une journée entière crucifiée sur son lit.
J'avais envie d'aller la voir, mais Eve ignora mon désir et m'ordonna de
préparer un repas pour trois. Elle resta au salon pour déballer le contenu
de la mallette d'aluminium et du paquet de Geneviève. J'étais libre et nu et
me concentrais sur la cuisine, tentant d'effacer sa présence derrière moi
sur le divan et celle de Chris dans la chambre. J'allais y parvenir quand
Eve me manda auprès d'elle. 
 

 
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