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LE
VOEU DES FEES, Chapitre 15, par Edouard Califan
Tout n'est que prélude dans mon histoire... Une fois Chris domptée,
ce fut
mon tour. On n'arrive jamais au bout d'un homme, c'est ce que pensaient
en chœur mes deux maîtresses. Toujours il faut remettre l'ouvrage
sur le
métier, si l'on veut obtenir un chef–d’œuvre. Et j'en étais
loin, du
chef–d’œuvre! Je n'avais rien achevé du tout ; tout au plus avais–je
acquis
quelque souplesse du tempérament, ce qui m'encourageait à
pousser plus
loin dans la voie que je poursuivais. Nous en parlions souvent, tous trois,
jusqu'à des nuits entières que nous passions sur le divan
du salon, bras
dessous, bras dessus comme de vieux confidents que nous étions devenus.
Nous nous demandions ce qui avait bien pu nous
arriver dans nos trois vies
pour que nos libidos respectives se trouvent ainsi conjuguées avec
tant
d'art et d'amour. Cela tenait du miracle, véritablement, car nous
ne
doutions pas faire partie d'un pan très minuscule de l'humanité.
Combien
nous étions compliqués! Nous avions choisi pour vivre nos
rêves
langoureux la solitude d'un ermitage campagnard, car nous craignions la
vindicte des ignorants. Cependant nous ne faisions aucun mal, nous
refusant à toute violence, toute souffrance non consentie par l'autre.
Nous
étions les rescapés de trois naufrages meurtriers et nous
n'avions plus rien
à perdre sinon la vie quand le temps en serait venu –le plus tard
possible.
Et, contrairement aux pratiquants des plaisirs sadiens que nous avions
rencontrés ci et là, nous n'avions pas en nous de pulsions
morbides. Nous
ne voulions que rajouter quelques plaisirs à notre amour.
Ah les sensuels! Les inclassables! Nul claquement
de fouet, nul marquage
au fer rouge et pas la moindre brutalité, ni la moindre perversion
des
relations : on s'aimait énormément, on resterait tous trois
ensemble, tout
le temps...
La seule différence avec les amours ordinaires
peuplant le monde, c'est
que nous nous étions imposés une règle stricte et
un rituel digne de
certaines initiations tribales. Une des premières impressions que
j'avais
ressentie après mon épilation définitive avait été
la similitude de cet acte
avec le tatouage. Tout aussi indélébile –encore que l'on
puisse effacer un
tatouage, mais non faire repousser des poils...– était ma peau
immensément
lisse. Tel le tatoué, je ne pourrais plus me remonter les manches
sans
susciter la curiosité d'autrui. En cela, les tribus scarificatrices
hésitaient
moins, puisque leurs sociétés entières admettaient
la marque corporelle
comme signe le signe glorieux d'une initiation accomplie. Ici, il faut
se
dissimuler car on nous trouve bizarres, nous les gens de l'éros.
On ne sait
pas que nous pratiquons un art.
Et le port du corset, n'a–t–il vraiment aucun rapport
avec
l'invraisemblable élongation du cou des Femmes–Girafes birmanes?
Car le
corset finit vraiment par atteindre son but lorsqu'en le retirant après
l'avoir longtemps porté, le buste ne se relâche quasiment
plus et qu'il
paraît encore moulé dedans. L'inconfort est long à
vaincre, c'est une vrai
lutte, mais pour autant que l'on soit déterminé à
coordonner désir avec
aboutissement, on en retire une indicible joie frémissante. Cela
peut
prendre des mois, des années. Mais c'est une sensation unique alors
que
d'avoir été comme sculpté, modelé par l'autre
en esprit et en chair,
incarné en l'exact reflet de son idéal.
C'était quelques semaines plus tard, Chris
avait été libérée après avoir
subi son initiation avec succès. Sa transformation dépassait
largement
l'aspect extérieur. Sa base même avait été
secouée ; pour la première fois
de sa vie elle apprenait la vraie humilité et c'était pour
elle une découverte
stupéfiante. Les chaînes avaient été remisées
dans une caisse en fer–blanc
et nous les avions oubliées, bien volontiers il faut dire car si
elles nous
avaient permis d'entrer d'emblée au cœur du jeu, leur contrainte
n'en
n'était pas moins terrifiante et l'humiliation procurée
par la totale
contention qu'elles infligeaient, absolument intolérable à
tout être né libre.
Eve n'avait conservé à Chris comme
devoir que de continuer à se raser le
crâne deux fois par semaine, car elle en adorait le charme. Si Chris
devait
sortir, elle porterait perruque... En outre Chris resterait implantée
en
permanence, car nous avions pris goût à la faire jouir ainsi
sur commande
et à distance ; l'envie nous prenait n'importe quand et nous immobilisions
Chris d'un doigt, poussant la manette à l'extrême ou bien
encore nous la
réglions sur une vibration à peine perceptible, très
profonde et très lente,
qui l'amenait lentement au summum de la langueur dans un entre deux
pré–orgastique ou elle pouvait se plonger ou bien reconnecter la
réalité à
volonté. Les grands yeux d'Eve, si bleus, si gris, s'arrondissaient
à ce
spectacle, l'embellissant encore...
Tout aurait pu continuer ainsi, mais mon rôle
n'était plus aussi clairement
défini qu'au début ; il importait que cela fut rectifié.
Bracelets, ceinture et collier... Rien d'autre
; ah si, il faut que je m'habille,
aussi... Veston, pantalon chemise, pull, pas de chaussettes ni rien d'autre,
si
ce n'est une écharpe pour masquer le collier d'acier fin gainé
de cuir. La
nuit tombe et la voiture chauffe dans la cour. Ça fait longtemps
qu'elle n'a
pas roulé. Une semaine, que nous avons passée en reclus...
Rien ne le laissait présager, et puis ce
fut un matin. Bracelets, ceinture et
collier. Nous roulons vers la ville. Il est dix heures quand nous pénétrons
dans la boutique. Je n'ai pas le droit de savoir, juste celui de me taire
et de
suivre Eve et Chris.
Geneviève nous attendait, elles s'embrassèrent
et je fus désigné d'un
regard. Je n'avais pas songé une seconde qu'il put s'agir de moi...
La
surprise était telle que j'en eus le frisson. Il allait m'advenir
quelque chose
que j'ignorais, et la présence de Geneviève me mettait mal
à l'aise. C'était
la première fois que nous sortions tous trois ensemble et la première
aussi
qu'une étrangère au trio se trouvait parmi nous. Elle n'affichait
aucun
sentiment sur son visage doux et glacé, fardé très
clair, aux lèvres
dessinées de rouge, –l'image qui me vint immédiatement à
l'esprit était
celle d'Anaïs Nin dans son vieil âge.
Elles montèrent au premier et je les suivis
dans l'incroyable fatras de
cartons dégorgeant de tissus précieux, dentelles fines,
boutons de nacre,
rubans moirés, bas de soie et autres accessoires de lingerie. Dès
que nous
franchîmes la porte de l'appartement de Geneviève, Chris
me demanda de
me déshabiller. J'étais horriblement gêné d'avoir
à le faire devant cette
dame presqu'inconnue. Mon cœur battait la chamade et mes joues
s’empourprèrent mais je le fis, accrochant mes effets au portemanteau.
Les
femmes parlaient entre elles.
–Je vais revérifier les mesures, il n'est
pas question de faire de l'à–peu
près, disait Geneviève ; je la vis sortir un mètre
de couturière et
s'approcher de moi pour relever mes mensurations. Elle les nota sur un
petit carnet noir et me demanda de m'allonger sur une couche matelassée.
Aussitôt, Chris se mit à relier mes bracelets à plusieurs
chaînes dissimulées
sous un drap. Je fus écartelé sur le dos et Geneviève
se pencha sur moi, me
dévisageant longuement. J'avais trop vite oublié les liens
et je me sentis
pris dans un piège redoutable, réalisant mon impuissance
à éviter ce qui
allait s'ensuivre et que je supposais terrible. J'aurais voulu qu'elles
me
bandent les yeux, qu'au moins je puisse m'épargner la vision de
Chris
revenant du rez–de–chaussée en m'exhibant un corset à bout
de bras.
À moi aussi il serait imposé, dit–elle.
Les deux autres m'observaient sans
montrer d'émotion.
Je refusais de tout mon être, arquant mes
membres pour tenter d'échapper
à ça. Etrange situation en vérité que celle
de se trouver confronté à son
propre fantasme... et n'avoir d'autre choix que de le vivre, sans pouvoir
réfléchir ni renâcler. Mais là, devant le corset,
je me cabrais. J'avais beau
connaître la rigueur du dressage qui me serait infligé à
la suite de mon
refus, j'implorais mes trois fées de ne rien entreprendre. Eve
et Chris
souriaient ; je fus hâlé par les chaînes de façon
à me trouver à genoux, je
vis Geneviève s'approcher et m'envelopper du corset, le plaquant
sur ma
poitrine et le déroulant vers le dos, et je sentis la tension progressive
du
lacet appuyer sur ma chair. Je notai tout de suite que mon corset –car
il
est mien, désormais– était d'un modèle bien différent
de celui d'Eve et
Chris.
L'âme en est un réseau dense de sangles
savamment croisées et d'une
finesse remarquable pour leur solidité. Ces galons sont eux–mêmes
cousus
et doublés d'un tissu de soie uni noir et très épais,
garantissant une
parfaite rigidité de l'ensemble. Comme Eve et Chris je me retrouvais
gainé
des seins au pubis. Il était serré au minimum et déjà
les mouvements de ma
poitrine étaient entravés. Je pressentis qu'à le
porter longtemps, mes côtes
subiraient des déformations irréversibles et que ma silhouette
s'en
trouverait définitivement changée. Il s'agissait de ne plus
tricher et
d'ailleurs je ne le voulais pas, mais j'étais surpris par l'ampleur
requise
pour mon engagement.
On m'attacha les mains dans le dos, on m'aida à
me relever et je dus
marcher en long et en large devant les trois femmes.
J'étais devenu statue, la moitié
de mon corps parfaitement immobile.
J'étais un bel insecte au torse bombé, sans ventre, mes
membres semblant
avoir acquis une autonomie propre et une grâce neuve. Mon entière
gestuelle était à revoir, aucun des réflexes moteurs
acquis depuis l'enfance
ne correspondant plus à la réalité présente
; mes muscles même
fonctionnaient différemment, certains mis hors service par le relais
du
tissu, d'autres forcés à plus intense crispation que d'ordinaire.
Geneviève
me donna quelques conseils précis quant à son port quotidien,
si cela
devait advenir. Je ne pourrais plus manger que portion congrue dès
lors
que j'en serais revêtu... et bien d'autres détails encore,
apparemment
futiles mais qui se révélèrent précieux à
l'usage. Je m'aperçus de la
difficulté lorsque je dus me rhabiller et me rechausser seul un
peu plus
tard, car nous allions partir.
Eve et Chris n'allèrent pas directement
à la voiture et nous déambulâmes
longtemps dans la ville presque déserte. Le jour allait se lever
quand nous
prîmes le volant, et j'étais fourbu. La gangue m'étouffait,
mes muscles et
mes os me faisaient mal.
Je dormis avec, cette nuit là et toutes
les autres qui suivirent. Des
semaines.
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