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LE
VOEU DES FEES, Chapitre 16, par Edouard Califan
Mon supplément d'éducation fut autrement plus dur que celui
de Chris.
Elles étaient deux à la mener et furent inflexibles. Il y
avait plus en elles
que la vengeance contre leurs mâles de jadis ; il leur fallait s'assurer
de
mon entière reddition avant que nous ne puissions franchir le cap
suivant.
Elles me remodèleraient selon leurs critères et je me devais
de réussir.
Pour cela il me faudrait abandonner nombre de concepts désuets et
me
laisser guider par elles.
D'abord, ployer mon ossature pour affiner mes lignes,
et cela prendrait du
temps. Tirer un peu plus chaque matin le lacet dorsal, jusqu'à
ce qu'un
matin les deux bords se juxtaposent. Réapprendre à respirer,
plus
doucement, à plier les genoux et rester droit pour ramasser quelque
objet
tombé à terre, à regarder toujours droit devant soi
et ne plus pouvoir se
contempler le reste du corps autrement que dans un miroir, à s'accepter
ainsi, engoncé, emmailloté tel un archer japonais dans sa
cuirasse, et tel un
ange fragile, sans autre sexe que cette verge tendue au mitan d'un corps
vraiment dompté, cette verge incongrue mais bien là. Car
il n'a jamais été
question pour Eve ou Chris de me transformer en femme, non. Mais de me
faire partager quelques émotions purement féminines, oui.
Et de les inscrire en moi de manière que
je ne puisse jamais oublier.
J'étais à nouveau captif, en permanence.
Vingt–quatre chaînettes
occupaient l'espace dans toutes les directions autour de moi, quatre autour
du cou, quatre à la ceinture, et quatre à chacun de mes
poignets et
chevilles. Même lors de ma dernière période d'attache,
il était rare que
toutes les chaînes me soient posées. D'ordinaire, on me tenait
par cinq ou
six d'entre elles, pas plus. Vingt–quatre chaînes, cela signifie
que je ne
peux en aucun cas me déplacer ailleurs que dans la chambre, où
je passe
mon temps à les voir pénétrer ou sortir des vingt–quatre
trous placés à
tous les angles de la pièce... Je pouvais me mouvoir librement
dans cet
espace de trente mètres carrés, mais il m'était impossible
de rapprocher
mes mains pour tenter d'ôter mon corset. C'est pourtant ce que j'avais
envie le plus au monde, car je n'arrivais toujours pas à me résoudre
à la
sensation d'étau qu'il créait en moi.
Petit à petit, cependant, je m'y habituais
et certains jours je parvenais –à
ma grande surprise– à oublier sa présence. Le pire était
passé ; si mon
esprit de mâle s'y refusait encore, ma chair était bien souple
car en
quelques semaines à peine elle s'était adaptée à
son nouveau moule. Non
seulement je n'éprouvais plus la moindre gêne ou douleur,
mais l'inconfort
lui–même avait été remplacé par un bien–être
croissant. Ma colonne
vertébrale ayant cessé toute fonction porteuse, elle ne
se manifestait plus
dans sa débauche de contractures musculaires, lot commun aux bipèdes
mal fichus que nous sommes. Le corset prenait tout en charge, et il ne
souffrait pas, lui...
Je me rendis compte à quel point mon assujettissement
était grand la
première fois qu'il me fut retiré, plus d'un mois après
sa pose chez
Geneviève. Eve vint me chercher, elle me lia les mains dans le
dos et me
garda un seule chaîne au collier, par laquelle je fus emmené
à la salle de
bains. Elle était nue et corsetée, ainsi que Chris. Lorsqu'elles
me le
retirèrent, je réalisais à quel degré mon
corps avait commencé à se
modifier. Mon ventre, même relâché à fond, ne
retrouvait plus sa forme
d'antan, mon torse restait bombé et mon dos droit... Insensiblement
mes
vertèbres et mes tendons avaient trouvé leur nouvel emplacement.
Toujours lié, je fus baigné par elles, debout dans la baignoire.
Puis je dus m'asseoir, glisser mes mains sous mes
pieds pour les passer
devant. J'avais trente centimètres de latitude et cela fut jugé
suffisant pour
qu'à genoux je lave mon corset, ainsi que l'avait fait Chris avant
moi. Je
l'étendis à plat sur le séchoir et j'attendis après
avoir replacé mes mains
liées dans le dos.
Chris relia les bracelets au collier de façon
à ce que mes poignets se
trouvent placés très haut dans le dos, ce qui m'astreignait
à me tenir
parfaitement droit. J'eus du mal à me relever et elle dut me guider
de la
voix pour me placer face au miroir. J'eus l'ordre de ne plus bouger et
ce
fut Eve qui m'attacha le collier de façon à ne plus pouvoir
remuer la tête
en aucun sens. La tension des liens était extrême et je n'avais
pas encore
été immobilisé de manière si parfaite. Je
devais, pour ne pas souffrir,
participer à ma captivité en maintenant mes muscles bandés
; au moindre
relâchement j'étais happé en arrière.
Je vis Chris préparer les instruments. Ciseaux,
rasoir et mousse. Eve dut
me bâillonner car je m'étais mis à implorer leur pitié.
S'il m'était encore
possible de fréquenter mes congénères, même
épilé et corseté, il n'en serait
plus de même avec les cheveux ras. Mes gémissements furent
abolis et ce
fut Chris qui coupa les premières mèches de mes cheveux
mi–longs. Le
crissement des ciseaux passant à proximité de mes oreilles
me faisait
frissonner à la fois de panique et d'un indéfinissable sentiment
que c'était
dans l'ordre des choses. Je pleurais abondamment la perte de ma
chevelure, car je subodorais que ma tonte se prolongerait longtemps. En
quoi je n'avais pas tort...
L'ouvrage achevé, je fus laissé seul
face à mon image deux heures durant.
Eve et Chris s'activaient au salon. J'y fus amené, toujours entravé,
et
allongé sur le dos. Incapable de raisonner normalement, en état
de choc, je
n'eus pas le temps de souffler car elles s'étaient déjà
penchées sur mes
sourcils, qu'elles mirent deux autres heures à épiler par
électrolyse, ne
laissant subsister d'eux qu'un arc gracieux et fort peu masculin.
Le résultat ne me fut montré que
le lendemain, quand la rougeur eut
disparu. J'en eus le souffle coupé : dans le miroir c'était
un autre moi qui
me dévisageait. Tous mes traits avaient été profondément
modifiés, cette
fois. La vérité m'apparut, celle que je m'étais cachée
si longtemps :
j'exhalais une féminité trouble, à peine heurtée
par la présence de mon
sexe d'homme. Eve et Chris avaient réussi à faire surgir
de moi la moitié
occultée une vie durant, où j'avais été catalogué
mâle, où je devais me
comporter tel car j'étais né pointu.
Ma peau lisse, ma taille affinée, mon crâne
rond et mes sourcils épurés
s'ajoutaient à une morphologie originellement délicate pour
mieux encore
épingler ce que j'avais toujours recelé en moi : une âme
hermaphrodite.
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