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LE
VOEU DES FEES, Chapitre 3, par Edouard Califan
C'est alors que le rêve se fit réalité. Je n'en
décollais plus. Ma vie prit un
tour radicalement différent de ce qu'elle avait connu jusqu'alors.
Rien
n'était pareil et pourtant je vivais.
Tout de suite cela m'apparut : j'étais séquestré.
Je ne voyais ni n'entendais
rien, le lieu où je me trouvais était bien chauffé
et je ne pouvais pas bouger
d'un pouce. Pourtant je n'éprouvais pas d'angoisse particulière
; si on
avait voulu me maltraiter, on l'aurait déjà fait. Je rassemblais
mes pensées
et me remémorais les deux jours précédents ; le Minitel,
la rencontre, Eve
et Chris, et moi là maintenant. Mais je n'arrivais pas à
me coller d'image.
Je ne m'appartenais déjà plus tout à fait, plus en
tout cas sous ma forme
ordinaire. J'étais destiné à devenir un être
différent et cela n'arrivait pas à
m'effrayer tout à fait, comme cela l'aurait dû. J'étais
attaché sur le dos, les
membres écartés, mais mes liens avaient été
calculés de façon à ce que j'en
ressente le moins de gêne possible. Mon étonnement venait
du fait que
j'étais habillé, ce qui semblait incongru, vu la situation.
Car il me
paraissait évident que j'avais été ravi pour une
cause sexuelle quelconque.
Il n'y avait pas le moindre doute là dessus.
Eve et Chris étaient très déterminées,
leur désir s'affichait en lettres
blanches sur fond noir, et il était immense.
Je me rappelai quelques bribes de ce dialogue de
trois heures, hier dans la
nuit : elles avaient toutes deux été plaquées par
leur homme, et vivaient
ensemble depuis en se partageant tout. Seules et à deux, vieilles
copines
d'école depuis le primaire, elles n'avaient aucun secret l'une
pour l'autre,
m'avaient–elles dit alors. Et tout ce qu'elles désiraient, c'était
de panser
leurs plaies en prenant du plaisir avec un homme. Ensemble. Ce n'était
pas
bien sorcier, après tout. J'avais accroché tout à
fait par hasard avec elles ;
il était fort tard et la plupart des pianoteurs étaient
partis se coucher. On
ne voulait pas raccrocher ; le compteur marquait deux cent cinquante
balles et clignotait à intervalles réguliers. C'est comme
drogués que nous
nous étions connectés. Nous n'avions rien à perdre,
tous trois ; nous avions
cela en commun. Tous trois plaqués, tous trois en manque. Nous
nous
étions promis de rattraper cela. Nous étions des novices,
nous ne nous
étions jamais éloignés des conventions, mais nous
étions tentés de le faire,
puisque tout avait échoué.
Et j'étais là, gisant, ne sachant
rien, sans autre sens que l'odorat. C'est au
parfum délicat et à la très légère
chaleur dégagée par leurs corps que je
sus qu'elles étaient là, très près de moi.
Pas un bruit et, quoi que je sois
éveillé et pris de panique, je respectais ce silence. Je
n'étais pas mal, après
tout. C'était étrange ; je savais bien que je ne pouvais
bouger d'un
centimètre, et n'en avais pas envie non plus. J'étais là,
passif, attaché les
membres en croix. On ne me voulait pas de mal.
J'étais plongé au fond de moi, de
mes désirs ; je n'étais plus qu'amour,
insensément. Ça remontait en bouillonnant, presqu'oublié,
noyé dans une
gangue calcifiée, c'était fort et neuf, ça commençait
très exactement
comme un très vieux scénario enfoui, une succession ininterrompue
de
sensations chaudes, en vagues immenses, en nappe, en torrent d'images
fortes, celles–là même qui déclenchaient ma jouissance
lorsque je me
caressais seul, les soirs où Elsa n'avait envie de rien. Je le
faisais en douce,
avec un gros cafard à la sortie, l'idée confuse d'avoir
mal fait. Là, il
n'émergeait qu'une seule image, celle de nous trois dans cette
pièce
–laquelle?–, moi là et elles là, tels quels. J'étais
en éruption, comme jamais.
Mon image m'emplissait, il n'y avait plus qu'elle. Je compris qu'elles
savaient. C'est alors que la voix d'Eve se coula dans mon oreille droite.
–Tu restes avec nous.
Ce n'était ni une question, ni un ordre.
Quelque chose entre les deux. Elle
n'attendait rien en réponse, cette voix. Elle se bornait à
constater. Je
hochai légèrement la tête ; c'était venu comme
ça, je ne voulais plus
réfléchir. Ça devait se faire, c'était imparable
; un jour où l'autre il
l'aurait fallu. C'était maintenant, voilà tout.
Moi, allongé, habillé, obnubilé
par l'Image, tendu et bandant, mon corps
dévolu à une seule chose : pomper le sang nécessaire
à mon érection
majuscule, rien d'autre, et mon cœur de battre, de battre et de danser
la
gigue... et le froid d'un ciseau qui remonte lentement au long de la
première jambe, en partant de l'ourlet, le crissement du tissu
tranché net ;
le silence de tout le reste, le coulis de fraîcheur qui s'immisce
au long de la
fente. La lenteur des gestes, les précautions infinies que prennent
des
doigts anonymes manipulant l'acier froid. Le manque total
d'appréhension, ma confiance naissante en ces mains dont je sens
la
douceur sur ma peau. L'on prit son temps, ce fut langoureux au possible.
Chaque pan d'habit habilement découpé était prestement
enlevé par
l'autre paire de mains.
Lorsque je fus entièrement mis à
nu, elles sortirent. Cela dura un temps
assez court. Au travers de la porte, je percevais leur conciliabule, sans
toutefois comprendre de quoi il en retournait. J'étais prisonnier
d'elles et
je commençais tout juste à m'en rendre compte. Une foule
de pensées
contradictoires m'envahit soudain. Et si ce rêve lascif n'était
qu'un triste
leurre, dissimulant je ne sais quelle horreur? Et puis même, pouvais–je
ainsi vivre cela, et pour le temps que ça devait durer? On mettrait
du
temps à s'apercevoir de ma disparition ; n'ayant ni relations ni
animaux
domestiques et recevant excessivement peu de courrier, la plaisanterie
pouvait durer longtemps. Et quand bien même on s'en apercevrait,
on
n'irait pas chercher bien loin : depuis la disparition d'Elsa on se serait
volontiers passé de ma présence dans le voisinage. Ça
n'en ferait qu'un de
moins et ça serait bien ainsi, penserait–on au bourg.
Nu et attaché, voilà où j'en
étais. Rien à perdre, certes, mais tout de même.
Pour la première fois je testais mes liens. Rien à redire,
c'était de la belle
ouvrage, du costaud. Mais elles ne m'avaient pas brutalisé ; mes
poignets
et mes chevilles étaient enserrés dans un cuir –apparemment–
fin et doux,
d'une largeur respectable et doublé de peau fine. Le bandeau semblait
être
de soie, un foulard. Ma langue était plaquée au palais par
une poire
d'angoisse en bois dur –du buis, probablement. La couche où je
reposais
était confortable et douce ; le drap extrêmement fin et satiné,
et
parfaitement tendu. Je n'avais idée de rien d'autre et je ne pouvais
que
m'imaginer ainsi, et cette nouvelle image me submergea. Et j'avais
acquiescé. Un simple hochement de tête, mais pourtant...
C'est à ce moment qu'elles entrèrent,
très doucement. Je savais qu'elle
étaient là toutes deux, car je commençais à
percevoir nettement leurs deux
parfums séparément. Cette fois ce fut Chris qui parla. Sa
voix était
nettement plus autoritaire que celle d'Eve. J'en avais été
frappé, hier au
soir. Rauque avec un filet cristallin fiché dedans.
–Tu sais, il faut que nous nous habituions, c'est
la première fois que nous
faisons cela, et il faut aussi que tu t'y fasses... C'est une folie que
nous avons
commise, mais nous ne pouvons revenir en arrière. Tu comprends,
ça fait
six ans pour moi et trois pour Eve que nous vivons sans homme. Pas que
nous n'aurions pu nous en trouver un, mais nous avons tellement été
déçues et violentées par eux que l'idée nous
est née d'en posséder un bien à
nous, qui serait différent des autres. Une idée de folles,
certainement, mais
c'est à force de vivre ensemble qu'on en arrive là...
J'écoutais, je ne pouvais rien faire d'autre.
Je me laissais pénétrer par
cette voix frémissante, qui hésitait parfois à pousser
plus loin, encore plus
loin. Car leur projet avait été longuement préparé.
C'était parfaitement
naïf et suicidaire, mais je compris vite qu'elles n'avaient, elles
aussi, plus
rien à perdre. S'il l'avait fallu, ça se serait mal terminé,
point. Tout, mais
pas l'atrocité du manque, disait–elle. Et de me détailler
des heures durant
leurs vies avec leurs hommes.
Eve n'en avait connu qu'un, avec lequel elle avait
vécu dix ans. L'enfant
n'ayant point paru, il divorça pour se remarier avec une bonne
pondeuse.
N'ayant aucune ressource elle était venue habiter avec Christelle,
son amie
d'enfance. Chris avait traîné longtemps une réputation
de salope, au
village. Elle aimait faire l'amour et n'avait jamais voulu se marier.
À la
sortie des bals elle adorait se faire sauter, sans jamais y trouver de
plaisir,
cependant. Elle vécut avec un dénommé Jean trois
ans durant, et pour le
pire seulement. Il la brutalisait. Ce furent les gendarmes qui vinrent
la
libérer, alors qu'ils avaient arrêté son homme pour
le viol d'une fille de
ferme. Une bêtasse inculte, mais néanmoins mineure.
C'est ensemble qu'elles avaient découvert
le plaisir, ce qui les avait liées
plus que jamais. On s'en doutait aux alentours et elles ne se montraient
plus guère au bourg, depuis. C'étaient des sorcières,
un peu. Comme Eve
était rousse, en plus... Malgré leurs jouissances communes,
elles
n'assumaient leur saphisme que par manque d'homme. L'épieu de chair
dressé occupait la place centrale de leurs fantasmes. Les caresses
ne
remplaçaient pas la sensation délicieuse de plénitude
qu'engendre une
pénétration. Mais ce n'était pas avec le cheptel
mâle des environs que l'on
pourrait assouvir ce rêve charnel. Il leur fallait la queue mais
sans
l'homoïde qui va avec.
On avait donc organisé mon rapt. On comptait
bien acquérir la victime à
notre cause. On y mettrait les moyens qu'il fallait. Le doigté,
aussi.
Car Chris était formelle : il s'agirait
de jouissance, de rien d'autre.
Mais j'étais prisonnier, pourtant, et en
guise de jouissance je n'avais que
celle de mon érection –permanente et presque douloureuse. Autant
dire
une frustration. Alors qu'elle continuait de parler, je sentis mes liens
se
détendre légèrement, et c'est le visage d'Eve penchée
sur moi que je vis en
premier lorsqu'elle me défit le bandeau. J'étais dans une
petite pièce au
plafond bas et lambrissé, avec pour seule fenêtre une lucarne
minuscule.
Le lit en occupait plus de la moitié.
–Tu vas crier, si je t'enlève le bâillon?
Tu le peux mais ça ne changerait
rien : personne ne risque de t'entendre...
Je lui mimai que non, je ne crierai pas. La boule
de bois ôtée, je sentis
comme un vide ; je pouvais parler à nouveau mais n'en éprouvais
pas
l'envie. J'observais Chris, assise en tailleur au pied du lit, et qui
me
détaillait le sexe. Elle ne s'en cachait pas et cela me fit rougir
de gêne
pure. Je débandais. Qu'elles soient habillées et libres
de leurs mouvements,
alors que j'étais nu et captif me sembla incongru. J'aurais voulu
les voir
nues, elles aussi. Ou pire : à ma place et moi à la leur.
–Dans un premier temps, nous avons décidé
de t'éduquer en vue de notre
plaisir. Nous voulons te couler dans notre moule. Nous avons souffert
de
nos hommes, nous voulons jouir du nôtre, maintenant. Nous ignorons
ce
que nous ferons si tu refuses, car nous n'avons pas envisagé cette
hypothèse, mais nous ne savons pas non plus comment faire si tu
ne nous
rejettes pas. Nous improviserons, je crois, mais ne te laisserons guère
de
répit. Il n'est pas question de violence, non plus. Nous en sommes
incapables. Mais d'abord, est–ce que tu acceptes?
–Mais quoi?
–Tout.
–Oui... Je m'entendis lui dire oui, ça m'avait
dépassé, c'était venu de mon
tréfonds, tout comme mon premier acquiescement. Vraiment, je n'avais
plus rien d'autre à quoi m'accrocher, je crois. Je fis un tour
rapide de mes
dernières années : elles avaient été tristes
à mourir. Je me morfondais,
c'était tout gris. Là, c'était coloré, ainsi
que le drap de satin l'est, et coloré
d'un rouge chaud, vif et sensuel. J'étais déchiré
intérieurement, mais mes
liens me rappelaient la situation dans laquelle j'étais et ça
me facilitait la
décision. J'avais dit oui, je n'avais pas à revenir là–dessus,
et je n'avais
rien à rajouter. Je me taisais. Eve avait rejoint Chris et elles
se tenaient
par l'épaule, gentiment. Point de haine vengeresse dans leurs regards,
mais une détermination confortée par mon acceptation, ainsi
qu'une lueur
complice.
Nous étions soulagés, tous trois.
Le danger s'était écarté de nous, restait le
travail à accomplir.
Car il s'agit bien d'un travail, sinon d'une œuvre.
Cela semblera paradoxal
que la victime agrée à ses bourreaux, mais c'est ainsi,
je n'y peux rien. Il
ne fallait pas faire les choses à moitié ; il s'agissait
bel et bien du dressage
d'un homme, adulte de surcroît et déjà très
ancré dans sa routine. Ce n'est
pas rien, et quand je ressasse les phases du début je n'ai aucun
mal à me
rappeler mes sentiments d'alors. Accepter d'un mot est une chose, obéir
en
est une autre. Je n'avais pas été formé à
ça ; ce sont elles qui le firent. Le
jeu –si c'en est un– fut mené à bien, sans compromis. Accepter
d'abord que
mon désir et ma volonté ne soient plus prises en compte.
Long et dur.
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