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Communisme - Elements
De Reflexion (2)



DE LA DOMINATION DE LA MARCHANDISE

Aspects de la domination de la marchandise

Dans les sociétés traditionnelles, quelque soit le statut des membres de celles-ci, la hiérarchie, les règles et les normes qui séparaient les êtres humains en dominants et dominés étaient contrebalancées par tout un ensemble de droits, d'obligations, et régulièrement transgressées par des pratiques sociales ( fêtes,... ). De plus, les rapports de dépendance et d'autorité qui réunissaient les hommes étaient essentiellement des rapports personnels. L'oppression était réelle mais elle était transparente. En revanche à partir du moment où les rapports marchands se généralisèrent, et où la marchandise s'étendit à l'achat et à la vente de la force de travail par le salariat ( extension qui permit et accompagna l'établissement des rapports de production capitaliste ), ce n'est plus la relation entre ces personnes qui fut déterminante mais la production de marchandises.

Avec la domination du capitalisme, les rapports humains ne semblent plus dépendre des hommes mais sont réalisés et déterminés par un symbole : l'argent. Toutes les activités humaines pouvant être représentées, transformées par l'argent, elles deviennent un ensemble d'objets soumis à des lois indépendantes de la volonté des hommes. Les relations entre les personnes passent par des choses produites et par le rapport entre ces marchandises.

Dans la société capitaliste, tout bien est produit pour la vente, pour le profit. Il ne peut donc exister que comme marchandise, définie par sa valeur. Ainsi, les millions de différents types d'objets produits par l'activité humaine sont réduits à un dénominateur commun - la valeur marchande - mesuré par un étalon commun : l'argent. Ceci leur permet d'être comparés et échangés, d'être entièrement dominés par le marché.

L'argent devenant l'abstraction universelle par laquelle tout doit passer, les hommes sont amenés à se percevoir le plus souvent comme des concurrents potentiels dont l'absence de relations trouve sa compensation dans le fétichisme qu'ils portent aux marchandises. Par la prolifération d'objets qui n'ont d'autre utilité que de rapporter de l'argent, tout en étant des prothèses remplaçant l'activité humaine, la marchandise et la soif de posséder se présentent comme expressions de la personnalité. Aux besoins humains, le capital répond par la profusion de satisfactions factices : à l'individu qui aspire à a retrouver » la nature, il la lui sert fonctionnelle et mécanisée; à celui qui étouffe sous le poids des contraintes, il procure des loisirs; celui qui cherche à son vide le refuge de l'amour, il le submerge sous un érotisme de pacotille. Jamais, aucune société n'a réuni, ni lié autant les êtres humains entre eux, faisant à ce point dépendre l'activité des uns de celle des autres; et pourtant jamais aucune société ne les a rendu à ce point indifférents les uns par rapport aux autres, plus hostiles aussi puisque les liens qui les unissent - le marché, la concurrence - les séparent.

La logique de la domination de la marchandise, c'est aussi un système de gaspillage et de destruction généralisés : les biens sont fabriqués pour ne pas durer ou pour induire d'autres ventes, les ressources naturelles sont pillées, les ressources alimentaires dénaturées, l'« excédent » des produits agricoles d'une partie du globe détruit alors que l'autre est maintenue dans la pénurie, l'économie de guerre généralisée,...

La logique interne du capitalisme est telle que les biens qu'il produit ne peuvent être considérés indépendamment du processus marchand. Les marchandises ne sont pas des biens « neutres » ( valeur d'usage ) qu'il suffirait de débarrasser de leur soumission à l'argent ( valeur d'échange ). Echange marchand et usage ne sont que deux aspects d'un même rapport social. Le capitalisme a fusionné production, vente et usage en un tout cohérent. On préférera se priver de ce qui pourrait paraître logiquement l'essentiel que du dernier gadget qui fait qu'on est « dans le coup ». Par la consommation s'effectue un processus de différenciation par rapport à ceux qui n'achèteront pas tel produit, et d'identification au groupe de ceux qui ont acheté le même produit dont l'utilisation est censée nous faire vivre des moments que nous ne vivons pas et nous permettre des relations que nous n'avons pas. Il importe que l'avantage soit apparent et il importe peu qu'il ne soit qu'apparent.

On en est arrivé à un point où l'on calcule et détermine la dégradation nécessaire des objets. Il ne faut pas encombrer le marché avec des produits qui dureraient trop longtemps. Ils représentent de l'argent immobilisé. Plus un capital tourne vite, plus vite il reprend la forme argent pour la reperdre à nouveau en redevenant marchandise concrète, plus il rapporte. Il se réinvestit additionné d'un profit. Tout doit circuler vite.

Pour cela, les marchandises proposées sur le marché forment un ensemble extrêmement hiérarchisé. Il n'y a pas une ou quelques marchandises pour un besoin donné, il y en a une multitude de même marque ou de marques concurrentes. Cette diversité prétend répondre à la variété des besoins des gens : « le client doit avoir le choix » ! En fait, il n'a que le choix que lui permettent ses moyens financiers et sa fonction sociale. De nombreuses marchandises répondent à un même besoin mais se distinguent par la qualité et par le prix. Différents produits peuvent correspondre à des usages différents. Seulement, ces usages différents ne sont pas à la portée des mêmes individus. Comme la production, ces usages sont déterminés socialement.

Afin de masquer l'aliénation de l'être humain, rabaissé au rôle de producteur, puis de consommateur, le capitalisme se doit de maintenir l'illusion d'une séparation entre production et consommation. La séparation entre production et consommation apparaît ainsi comme une division naturelle entre deux sphères bien distinctes de la vie sociale. Rien n'est plus faux. Premièrement la frontière entre ce qui est appelé temps de production et temps de consommation est mouvante. Dans quelle catégorie se rangent la cuisine et nombre d'activités ? Deuxièmement, tout acte de production est aussi et forcément acte de consommation. On ne fait que transformer de la matière d'une certaine façon et dans un certain buts. Dans le même temps que l'on détruit ou si l'on veut que l'on consomme certaines choses, on en obtient ou si l'on veut on en produit d'autres. La consommation est productive, la production est consommatrice.

Les concepts de production et de consommation ne sont pas neutres. L'usage capitaliste du concept de production cache l'insertion de l'être humain dans son milieu, dans l'ensemble de la nature. Une poule devient une usine à fabriquer des oeufs. On interprète alors tout en termes de domination et d'utilisation. L'homme-producteur - soit disant conscient et maître de lui - part à la conquête de la nature : voulant être son propre maître, tout comme il est maître de l'objet qu'il façonne, il ne cesse pas pour autant d'être lui-même un objet, son propre objet.

Aspects de l'abolition de la marchandise

Le communisme étant la création de nouveaux rapports entre les hommes qui détermineraient une toute autre activité humaine, il est nécessaire de comprendre que la production ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui moins l'argent. Si l'on peut, faute de mieux, parler encore de production pour exprimer les processus par lesquels une partie de l'activité humaine serait consacrée à la reproduction de l'existence et où s'exprimeraient les facultés de création, d'innovation et de transformation, la disparition de l'exploitation et l'abolition de l'argent signifieraient que cette production n'implique plus la soumission des hommes à sa réalisation puisqu'ils en détermineraient les buts, les moyens, les conditions. Elle serait donc une expression de leur humanité, ne dépouillant pas les hommes de leurs autres dimensions ( amour, jeu, rêve,... ). Au sein d'un ordre social communautaire, les producteurs n'échangeraient plus leurs produits; de même l'activité humaine incorporée dans ces produits n'apparaîtrait pas d'avantage comme valeur de ceux-ci, comme une quantité réelle possédée par eux. Ces biens ne se caractérisant plus par une valeur ne pourraient être thésaurisés ni échangés ( en fonction de cette valeur, quel que soit son mode de mesure ), ni à fortiori vendus. Ils n'auraient d'autre but que la satisfaction des besoins et désirs humains, tels qu'ils seraient ressentis dans une période donnée.

Avec l'élimination de la production marchande disparaîtrait la domination du produit sur le producteur. L'homme retrouverait le lien avec ce qu'il fait. Avec la disparition de l'argent, les biens seraient libres et gratuits. Il ne s'agirait plus de disposer d'une certaine quantité d'argent pour avoir le droit d'obtenir telle ou telle chose. Une société communiste ne serait pas pour autant l'extension de notre société « de consommation ». Elle ne serait pas un immense supermarché où des êtres passifs n'auraient qu'à se servir. On n'y ferait plus la chasse aux ressources exploitables sans soucis de l'avenir et aux gadgets inutiles qui donnent l'illusion de l'invention et de la nouveauté.

Si de cet amoncellement de détritus on décide de sauver un ou deux objets utiles et bien faits, l'activité humaine sera à la fois plus simple et plus riche. Ainsi se trouveraient effacés nombre de conséquences de la production liées aux « nécessités » de la rentabilité et de la compétitivité : diminution de l'importance de l'activité humaine dans la fabrication des produits, gaspillage, pollution, division internationale du travail,...

Le communisme n'est pas une appropriation de la valeur par les producteurs, mais la négation de celle-ci. Le fait qu'un produit ait été réalisé par tel ou tel n'entraînerait en outre nulle persistance du principe de propriété, même « décentralisé ». L'activité productrice ne serait plus liée à la notion de possession, mais à la créativité individuelle et collective, à la conscience de satisfaire les besoins humains, à la fois en tant qu'individu et en tant que communauté.

Avec le remplacement de l'échange par la mise en commun, les biens cesseraient d'avoir une valeur économique et deviendraient simplement des objets physiques dont les êtres humains pourraient user pour satisfaire un besoin ou un autre. En cela, ces objets se différencieront fondamentalement de ceux ( même de même apparence ) qu'avait crée et développé le capitalisme. Il ne s'agira pas simplement de s'approprier les biens du passé, mais de les repenser, parfois de les remplacer, en fonction de la jouissance et non plus du profit. A ce changement de finalité correspondra un changement tout aussi profond du processus productif, donc une remise en cause technologique incluant à la fois une utilisation des « acquis » légués par le capitalisme, une redécouverte de technologies précédemment abandonnées comme non rentables, et une innovation ne soumettant pas l'homme à la machine.

Cette nouvelle organisation de l'activité productrice n'empêcherait pas la nécessité d'estimer les besoins et possibilités de la communauté à un moment donné. Seulement, ceux-ci ne seraient plus réduits à un dénominateur commun mesuré selon une unité universelle. C'est en tant que quantités physiques qu'ils seront comptés et qu'ils intéresseront les hommes. Encore ne faudrait-il pas ramener le communisme à des problèmes de compatibilité. En faisant cela, on ne ferait que substituer à la perspective de la communauté humaine celle d'un idéal technocratique, que pérenniser le travail en tant qu'activité sociale extérieure aux hommes. Dans le passé, des communistes ont avancé l'idée que la distribution des produits pouvait être réglée par la mise en place de bons travail, correspondant à un temps de travail social moyen effectué en tenant compte de défalcations pour les fonds collectifs. En fait, l'existence d'un étalon commun, mesurant produit et travail, ne peut correspondre à une réelle abolition du salariat et de l'échange, donc de la valeur. De plus, il faudrait - en toute « équité » - faire intervenir des modulations ( par ailleurs parfaitement arbitraires ) en fonction de la dureté du travail, de son intérêt,... On retomberait ainsi sur un « calcul économique », nécessitant une « unité de valeur » qu'elle soit exprimée en argent ou directement en temps de travail. Le communisme, en tant que société sans argent, ne nécessiterait au contraire aucune unité universelle de mesure mais pourra calculer en nature. L'attrait de tel ou tel objet proviendra alors de lui-même, et non plus d'une valeur octroyée plus ou moins arbitrairement. Sa production comme son utilisation seront déterminées en fonction de ce qu'elle impliqueront pour les hommes et la nature.

A la disparition de la valeur marchande répondrait celle de la séparation de l'être humain en producteur et consommateur. Pour l'homme communiste, consommer ne s'opposera pas à produire, car il ne sera pas antagoniste de s'occuper de soi-même et de s'occuper d'autrui. La production se transformera en devenant activité créatrice. Le groupe ou l'individu s'exprimera à travers de ce qu'il fera. A moins que cela ne soit imposé par la nature même des produits, les hommes n'auront plus besoin de se presser sans cesse, n'étant plus contraints par la nécessité de produire des marchandises. Le « consommateur » ne pourra reprocher au « producteur » l'imperfection de ce qu'il fait au nom de l'argent qu'il ne lui donnera pas en échange, mais simplement le critiquer non pas de l'extérieur mais de l'intérieur. Ce qui sera en cause, ce sera leur oeuvre commune.




La loi de la liberté ( extraits )

Lorsque l'humanité commença à acheter et à vendre, elle perdit son innocence; et les hommes commencèrent alors à s'opprimer les uns les autres et à frauder leur droit naturel ( ... ) les hommes n'apprendront jamais à reforger leurs épées en socs de charrue, leurs lances en outils de jardin, ils ne sauront jamais se débarrasser des guerres s'ils n'ont d'abord balayé avec les immondices du pouvoir royal l'escroquerie qu'ils ont inventé de l'achat et de la vente ( ... )

La terre doit être plantée et les fruits moissonnés et transportés dans des granges et des entrepôts avec l'assistance de chaque famille. Et tout homme ou famille ayant besoin de grain ou d'une autre provision devra se rendre aux entrepôts et le rapporter sans argent. S'ils ont besoin d'un cheval pour le chevaucher, qu'ils aillent aux champs en été, ou dans les étables en hiver, et qu'ils en reçoivent un des gardiens ; et votre journée accomplie, rapportez-le où vous l'avez pris, sans argent. Si certains ont besoin de nourriture ou de victuailles, ils peuvent soit aller chez le boucher et recevoir ce dont ils ont besoin sans argent ; ou alors aller où sont les troupeaux de moutons, de bétail, et prendre puis abattre la viande nécessaire pour leurs familles, sans achat ni vente ( ... )

Puisque des familles ou des artisans particuliers réalisent certains ouvrages en plus grande quantité qu'ils ne peuvent en utiliser, comme des chapeaux, chaussures, gants, bas, vêtements de toile ou de laine, et pareilles choses, qu'ils portent leur ouvrage particulier aux dépôts, toujours sans achat ni vente ; et qu'ils aillent dans d'autres dépôts rapporter tout autre produit dont ils ont besoin et qu'ils ne peuvent faire. Puisque d'autres hommes prennent part à leurs ouvrages, il est naturel qu'ils partagent avec d'autres hommes ( ... )

Puisque l'argent et l'or sont soit extraits de nos propres mines, soit ramenés par bateau d'au-delà des mers, ils ne doivent pas être frappés du sceau d'un conquérant, pour servir à acheter et vendre sous son nom ou avec son autorisation ; car il ne peut en être fait aucun autre usage dans la communauté que de fabriquer des plats et autres objets nécessaires à l'ornement des maisons, tout comme on fait aujourd'hui usage de laiton, d'étain et de fer, ou de tout autre métal à cet usage.

Gerard Winstanley 1652





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