[ lundi 6 janvier ]
Avant qu'il pleuve.
Les avions décollaient au-dessus de nos têtes et il n'en voyait Rien.
Doucement consternée par cette ignorance, je ne disais Rien.
Ce n'était plus à moi de lui dire regarde, j'en avais tellement dit déjà, sur la mer et sur l'hiver,
j'en avais dit sur ce qui ne se voit pas. Mais ce que l'on voit, c'est toujours à eux d'en parler, pas à moi.
Je ne parle pas bien de ces choses-là, moi. Alors j'ai attendu qu'il voit les avions, décoller, décoller pour très
loin.
Il est resté au sol, et moi seule la tête en l'air, à voir les avions déjà j'étais dans les airs moi,
même à terre j'étais déjà loin... Ces endroits m'émerveillent encore, même l'infini du béton et les bagages
que l'on bouscule brutalement, comme nos souvenirs, comme tout bagage. Il y a de ces endroits qui font encore
briller mes yeux, c'était avant qu'il pleuve, moi de nous voir là sous les ailes des avions, je pensais
que peut-être... Mais je ne me suis inventé cet enchantement rien que pour moi, alors. J'ai attendu.
Il n'a pas levé les yeux au ciel une seule fois, mais nous avons beaucoup ri sur terre, c'est déjà ça.
Nous avons allumé nos cigarettes il était deux heures de l'après-midi nous nous tenions bien droits et nous
rions, pour un oui, pour un non, de ce rire nerveux de nous voir ainsi là, devant l'aéroport et la voiture
qui ne démarrait pas. Sous les avions qui s'envolaient nous demeurions immobiles, je voyais là un signe,
ridicule, ridicule, qu'il y avait sûrement tout à changer, de lui, de moi, de nos liens et du reste,
que c'était celà que nous disait Paris.
Avant qu'il pleuve.
En rase campagne comme au milieu du désert je lui dit le ciel s'éclaire, le soleil revient. Il sourit.
Et puis c'est le silence, à l'arrière des taxis. Deux trois mots de circonstances, et puis le silence des deux
côtés de la vitre, et le soleil qui revient.
Regarder les routes de banlieue s'emmêler, et le froid visible à l'extérieur, les champs et les routes recouverts
de cette patine d'argent, la couleur piquante du ciel et des immeubles qui s'avancent.
Mon regard accroché au béton des rues de la banlieue, mon regard pendu à la devanture des appartements, à chaque fenêtre ouverte,
mon coeur qui joue à la marelle autour des panneaux des villes, pour reprendre son souffle sur ceux de cette ville-là,
de proche banlieue.
A ma gauche un garçon de vingt-cinq ans, qui relève de tant de moi, et de ma tendre jeunesse, et qui ne dit rien, qui voit l'extérieur sans
vraiment le regarder je le sais. Pour lui ces endroits ne veulent rien dire, pas assez pour le faire sourire comme
je souris, ne veulent rien dire pour le faire se sentir comme je me sens, un lundi après-midi à l'arrière des taxis,
sous le soleil d'hiver avant qu'il pleuve.
Ces lieux, je les connais sans y être jamais allée, ces lieux ne relèvent pas de ma vie, et pourtant je guette
chacun de leurs visages, chacune de leurs artères comme s'ils étaient un peu de mon sang, comme s'il y avait un
lien subtil entre moi et la vie ici. C'est ce pari-là qui s'est offert à moi, un lundi après-midi à l'arrière
des taxis, c'est ce Paris-là que le hasard m'a donné à voir de l'autre côté de la vitre, le périple de quelques
instants pour oublier le sentiment de solitude, solitude même à la plus étroite proximité du garçon de l'été de mes
seize ans. C'est la vue de ce Paris-là qui m'a sauvé du froid, ce n'était pas la climatisation, ni le sourire muet
de celui qui regardait du bon côté de la ville pendant que je me perdais avec délice sur l'autre rive.
Il n'en savait rien, et c'était bien. Me souvenir de vous alors que je m'étais oubliée depuis la veille au soir.
Et c'était troublant, vous découvrir par vos lieux entr'aperçus, et me sentir soudain complète, entre la lumière
de mon réel et l'ombre des écrits d'ici. Et c'était troublant, ces dimensions mélangées, ce hasard
mêlant ce que vous savez de moi, le lien de moi à vous, et ce que je sais de vous, ce lien de vous à moi,
ce curieux hasard mêlant ces écrits de l'ombre que mon réel ignore, et ces personnages de ma vie, et
ce visage de moi que vous ignorez.
A l'arrière des taxis je me sentais plus proche de vous que de cette voix connue qui ne disait
plus rien. Je souriais, oubliais la pesanteur de ses vengeances silencieuses sur moi, je souriais,
apaisée de vous savoir là, invisible à mes yeux mais quelque part derrière ces lieux c'est certain. Je
souriais alors que s'estompait ma solitude, même derrière le masque s'estompait ma solitude. Ce n'était plus
impersonnel, l'immensité de ces villes-labyrinthe, ce n'était plus trop grand, trop froid, trop violent,
pour moi soudain, la complexité tentaculaire de ces villes-fantôme. C'était aussi mon nom connu de vous quelque
part, d'un côté ou de l'autre de ces pavés, foulés par vous, légèreté soudaine de mon quotidien au souvenir du
vôtre.
Lorsque le garçon de mon réel m'est devenu un inconnu,
de par ses ignorances,
des avions qui s'envolent,
des grands foulards argentés flottants au-dessus des champs,
et juste en-deça du ciel,
un parfait inconnu
qui ne comprend pas que l'on puisse écrire tout celà,
écrire les lumières sans omettre les ombres,
écrire la ville sans omettre l'en-dehors,
un inconnu à ma sensibilité,
encore enfantine quel que soient le nombre des années,
inconnu, inconnu soudain de moi,
s'il ne comprend pas que le vert de mes yeux ce n'est pas pour faire joli,
que c'est pour voir tout ça, pour vous le dire et en sourire,
lorsque ce garçon m'est devenu impersonnel
de l'arrière d'un taxi en silence avec vous je devenais personnelle.
Sans besoin de toutes ces prisons de l'âme que sont les sentiments, sans besoin d'amitiés ni d'improbables
semblables, mon émerveillement n'a tenu qu'à cette connaissance de vous pour me rappeler à moi. Me
souvenir de celle qui écrit, c'était redevenir celle que je suis ici, une autre fille qui écrit
aussi, un peu moins bien, les mots moins limpides, la ponctuation moins alerte et les points de suspension
toujours plus inquiets, mais toutes dimensions confondues, faire corps avec ces lieux de vous, c'était
renoncer à la façade, voir le garçon de l'été de mes seize ans regarder toujours de l'autre côté, et
sourire de savoir comme un précieux secret qu'il y a bien plus à la vie que ce que l'on en voit, qu'il y
a bien plus à tous ces milliers d'endroits que ce que l'on en voit.
La solitude avait pris un goût de sucre, le sucre que je mets dans le thé, celui de la solitude
qui rempli le corps et calme, la solitude avait pris des couleurs nacrées sur le chemin du retour. Nous
demeurions dans le silence, et ce silence ne me faisait plus peur. Paris avançait. Nous arriverions sous la bruine.
Je me retournais de temps en temps.
Au loin
derrière
les villes étaient
Rouges.