[ mercredi 18 septembre ]
Je marchais les bras nus, et à cinq heures de l'après-midi j'ai pris conscience, fabuleuse conscience, de mon existence.
Pas seulement en cet esprit trop souvent torturé, mais dans ce corps qui marchait les bras nus, entre l'ombre et le grand soleil, là dans la rue qui ne sentait pas bon mais qu'importe, je ne me réveille plus avec l'odeur des camions ici, ici. Se sentir exister, et sourire pour rien, vraiment, légère et sans remords aucun.
C'est moi qui marche ici et se laisse séduire ici, et se laisse mener de simples jours ici. Au-delà des mots qui décrivent, au-delà les faits bruts du quotidien, au-delà les pensées éphemères, cette constatation, celle qui reconnait soudain mon existence à part entière, n'est ni anodine ni évidente.
Parce que ce n'est pas une évidence, pour moi, Recommencer.
A partir de presque rien se laisser prendre au jeu, pour atteindre d'autres impressions d'habitude, et faire des tableaux de ce quotidien-là des tableaux de vie. De musiques, de mots, de hâte et de retards, d'éclats de frayeur, de rires et de larmes. Faire de mon état un état vivant, j'en ai gardé le sourire aux lèvres depuis le matin.
Je me suis surprise. A sourire ainsi.
Je me suis vue ravie, j'ai saisi des bouts de chance, ici aussi et à partir de presque rien, j'ai saisi des bouts de regards, par-ci par-là saisir les émotions, les lieux et les instants. Je me suis raffraîchie à la source de l'imprévu.
Depuis le matin j'ai gardé ce sourire. Tellement prétentieux dans sa fausse modestie. Et bien tant pis, moi depuis le matin j'ai gardé le sourire sur mes lèvres comme la gardienne d'un royaume inconnu de tous.
Si un presqu'inconnu vient ici m'embrasser, alors je dois être vivante, peu importe son nom, peu importe les circonstances, peu importe le lendemain des aventures auxquelles je ne veux pas donner de suite, de sorte de réchauffé de spontanéïté.
Peu importe que je ne sois pas dupe. Parce que je ne le suis pas. Peu importe si je fais semblant d'oublier que ces faits et gestes ne sont que des masques, peu importe si je sais très bien, dans le fond, que ce ne sont ni mes routes, ni mes amours, ni mes amis, ni mes musiques, peu importe si dans le fond je sais que tout celà ne me ressemble pas, que tout celà n'est pas moi.
Moi j'ai gardé le sourire sur mes lèvres depuis le matin, et c'est très bien.