Chapitre Huit

Une Rencontre Tragique

En août, le soleil raccourcit visiblement sa course et allonge ses rayons. Pour compenser l’ardeur amoindrie de l’astre du jour, les gens frileux commencent à porter leurs chandails ou leurs vestons. Chez les voltigeurs, les signes qui annoncent le changement des saisons coïncide avec une nouvelle activité car on se prépare pour les grandes randonnées d’automne. Le 15 du mois, toutes les équipes étaient de retour à Canabourg pour célébrer la grande fête de l’Assomption. Le lendemain de la fête tous sont réunis à la salle des réunions pour échanger les expériences vécus au cours de la dernière mission et pour former des projets. Quelques jours plus tard, Madame Day-Cotey convoque une douzaine de ses voltigeurs pour planifier une mission en Alberta. Jean-Nil fera sa première grande randonnée. Il saute presque de joie: "Enfin, la route! Enfin l’aventure!"

La directrice rappelle les grands points de cette excursion, tel qu’ils ont été décidés à la réunion plénière. (Les voltigeurs forment diverses équipes, partent en tournées de missions pour environs un mois à travers le pays, puis reviennent pour une semaine ou plus de ressourcement et de réunions pour faire le point et planifier la prochaine étape. L’ébauche de ces expéditions se décide en réunion plénière mais les détails ne concerne que les directeur et les voltigeurs concernés.)

"Voici, mes collègues, tel que nous avons décidé samedi dernier, ce que nous nous proposons d’accomplir cet automne:

Deux équipes, l’une féminine, l’autre masculine, partiront pour Edmonton au début de septembre. Les deux jeunes filles et leur responsable plus âgée et expérimentée demeureront dans la ville qui sera le lieu de leurs activités pour un mois. Nous déciderons plus tard qui fera parti de cette équipe. Quant à l’équipe des hommes, c’est déjà déterminé: Elle sera composée de St-Cyr, responsable, qui sera accompagné de De Salvo et de Sirois. Ils seront à Edmonton pour quelques jours où St-Cyr a des contacts à faire. Pendant ce temps les deux nouveaux feront leur porte à porte avec les demoiselles. Ensuite, les trois mousquetaires se dirigeront vers la Rivière-à-la-Paix. Sirois aura donc l’occasion de revoir sa famille. Après une dizaine de jours dans cette région, les trois prendront la route pour Yellowknife d’où ils se disperseront selon un itinéraire qu’il nous reste à établir. Voilà les grandes lignes. Maintenant il s’agit de recevoir vos suggestions ou vos objections, s’il y en a, et de mettre les détails en place."

D’objection, il n’y en a pas. Il est rare que l’on ose s’objecter devant l’autorité d’un directeur. Si madame Day-Cotey invite à le faire, c’est plutôt pour la forme. Quant aux suggestions, on s’attend à en recevoir de la part des responsables. L’une des suggestions que soumet St-Cyr aura des conséquences pour Jean-Nil:

"Il y a un jeune Inuit à Aukvik que nous devrions contacter. La Solidarité l’intéresse beaucoup, autant que je sache d’après sa lettre. Il lit notre journal régulièrement et, en plus de cela, il doit très bien parler l’anglais puisqu’il l’écrit si bien. En le cultivant, il nous fera un bon associé."

"Quel est son nom?"

"Paulissie quelque chose. Sa lettre est dans les filières… ça commence par Ka…"

"Mademoiselle Leblanc, cherchez dans les filières pour un Paulissie Quelque-chose."

Le sourire aux lèvres, la jeune secrétaire s’exécute tandis que la directrice questionne son voltigeur responsable pour plus de détails.

"Dites-moi, St-Cyr, où se trouve Aukvik et comment on s’y rend à partir de Yellowknife?"

"C’est un village de six à sept cents habitants, je dirais, au sud-est du Grand Lac des Esclaves. Il peut y avoir deux cent kilomètres de Yellowknife à Aukvik."

"Et, pour s’y rendre?"

"Pour s’y rendre, c’est plus facile de prendre l’avion mais, en été, il est possible d’y aller par freighter canoe à partir de Providence, en passant par le Mackenzie. Ce deuxième choix serait peut-être le plus pratique pour nous, à moins d’être suffisamment chanceux pour accrocher un pouce avec un bateau de pêche. À partir de Yellowknife, l’avion est le seul moyen; les canots sont trop petits pour le lac."

Jocelyne Leblanc revient avec l’information:

"Le nom de famille est Kanajuk et on peut le rejoindre par l’entremise de la mission catholique."

"Je connais le Père Hermann; on peut le rejoindre par radiotéléphone."

"Très bien, St-Cyr, vous entrerez en contact avec ce Paulissie. Et, qui avez-vous à suggérer pour cette mission?"

"Pour ma part, je dois me rendre à Fort Smith où il y a un travail d’organisation à faire. Je crois que Jean-Nil ferait l’affaire. Je sais qu’il ne demanderait pas mieux. Cela lui permettrait de voler de ses propres ailes pour quelques jours."

St-Cyr cherche le visage de Jean-Nil, mais celui-ci a momentanément tourné le regard vers Jocelyne Leblanc. Ce n’est qu’une bref rencontre oculaire, mais l’œil perspicace du voltigeur responsable a détecté la flamme dans les yeux de la jeune fille. "Il sera bon que Sirois s’éloigne", pense-t-il.

En peu de temps la directrice à conduit la réunion à sa conclusion. Le directeur fait une prière demandant à Dieu de bénir ce projet de mission pour qu’il soit mené à bonne fin sous la protection de l’archange saint Michel. Tous se dispersent pour reprendre leurs activités habituelles, excepté les organisateurs que la directrice invite à son bureau.


Lorsqu’il apprit qu’il serait renvoyé, Adolphe Rytmore plongea d’abord dans une sombre dépression. La rougeur des ses yeux saillants témoignait de sa profonde déception. On le rejetait, lui, pour qui finalement la vie commençait enfin à avoir de la valeur. Il s’était cru utile à quelque chose et maintenant tout était perdu puisqu’on ne voulait plus de lui. Mais cet être dont les sentiments mal gouvernés rendaient inapte aux relations humaines qui auraient pu être pour lui une source de réconfort, possédait quand même une qualité compensatrice, car il était d’une résilience extraordinaire. Les déceptions ne pouvaient l’anéantir car il rebondissait presque aussitôt d’une façon étonnante. Malgré toutes les épreuves que son caractère lui causait, jamais il n’avait perdu la volonté de vivre, jamais il n’avait contemplé le suicide. Aux moments difficiles, cette volonté de vivre déclenchait plutôt, chez lui, un mécanisme de survivance, une espèce de contrôle automatique, inné, qui prenait alors la direction de sa pensée, de sa mémoire, de son imagination et de ses émotions. Dans le cas présent ce mécanisme ne tarda pas à changer sa tristesse en colère, puis en haine. Il vivra désormais pour la revanche. Revanche contre la Solidarité et contre le monde entier qui le rejette.

Lorsque à Canabourg on renvoie un voltigeur, qu’il soit apprentis ou permanent, on assume la responsabilité de son bien-être jusqu’à ce qu’il ait repris son indépendance économique. On lui cherche un emploi et on lui aide à devenir graduellement autarcique. Cette responsabilité se fait sentir d’autant plus si un voltigeur a donne plusieurs années de service.

Pour le cas de Rytmore, il fut décidé, selon son propre désir, de lui aider à s’organiser pour faire du piégeage dans les Territoires du Nord Ouest, un métier qu’il avait exercé, là-bas, avec son oncle, avant de se présenter chez les voltigeurs. La solidarité lui fournirait le pouvoir d’achat nécessaire pour l’équipement et les vivres jusqu’à ce qu’il fut bien établi. C’était là une lourde responsabilité pour une organisation sans but lucratif, mais la direction avait toujours cru qu’il était en son devoir de l’assumer. Ceci demeurait une des raisons pour les quelles on exerçait ordinairement beaucoup de prudence en acceptant un apprenti, dans le cas de Rytmore on avait donné priorité à la charité.

Quelques jours avant son départ, on avait chargé Rytmore de faire le dépôt hebdomadaire à la caisse populaire. Pour cela il fallait se rendre en auto à la petite ville voisine de Fort Coulonge. C’était une commission que tous aimaient faire; une petite évasion, quoi! Pour faire plaisir à celui qu’elle avait contristé, Madame Day-Cotey lui avait confié, ce jour-là, le dépôt. "Je vous libère pour la journée", avait-elle dit, "vous avez l’auto à votre disposition. Seulement soyez prudent."

Rytmore n’avait pas tardé à trouver un motif supplémentaire pour se réjouir. Une idée lui était venue par la tête. En chemin il ouvrit l’enveloppe du dépôt et examina les chèques. "En voici un qui fait mon affaire", s’était-il dit en tirant un chèque d’une grosse somme et en le mettant dans sa poche. Il allait se venger et sa vengeance serait une double récompense pour lui: "Day-Cotey et son Maurin auront un tas de troubles, et moi je serai compensé pour le tort qu’ils m’ont fait."

La conscience de ce malheureux n’avait pas eu la chance d’une bonne formation morale; tout de même, il n’était pas un voleur. Jamais il n’avait volé auparavant. Aujourd’hui, sa conscience atrophiée lui disait qu’il avait bien droit de se venger de cette façon. Il se rendit donc à la Caisse Populaire Desjardins, obtint un blanc, et forgea un chèque identique à celui qu’il avait dérobé. Il mit le faux chèque dans l’enveloppe et déposa le tout. Quant à celui qu’il avait dans sa poche il trouva moyen de l’échanger et pour empocher ensuite l’argent.

L’escroquerie, comme prévue, causa beaucoup de troubles en plus d’être une perte assez considérable. Il fut relativement facile prendre Rytmore comme suspect, mais la direction ne porta aucune accusation contre lui. On supposa qu’il n’avait pas osé demander une aide suffisante et qu’il avait probablement besoin de cet argent. Il n’était pas bon de le laisser commettre un crime sans pénalité, c’est à dire, sans leçon, mais la sagesse semblait dicter que dans les circonstances il valait mieux le livrer à la peine que lui apporterait, tôt ou tard, la conséquence de son acte. Toutefois, il fut décidé de lui écrire une lettre demandant qu’il se présente au Château Saint-Michel, pour expliquer une brèche financière dont il semblait être responsable. En attendant, il ne recevrait les vivres que lui accordait, jusqu’alors, l’organisation. On croyait ainsi pouvoir obtenir un aveu avec promesse de remboursement.

Le premier hiver ne fut pas très fructueux pour Rytmore. Le temps qu’il lui faille pour s’équiper, obtenir un permis et un territoire et, finalement, pour établir un circuit, ne lui laissa pas le temps de récolter beaucoup de fourrure durant la saison propice. Mais cette année, un an plus tard, il a eu tout le temps voulu et déjà, à la fin de septembre, il survole l’immense toundra canadienne en route pour Aukvik. Il espère trouver là un bon chien de traîne et quelques provisions qu’il ne pouvait apporter avec lui. Il n’a fait aucune réservation pour le logement, mais cela ne l’inquiète guère car il est habitué de coucher à la belle étoile. Sa tente, son sac de couchage, les nuits de septembre moins froides que fraîches; cela est à son gré. Une quinzaine de minutes plus tard le trappeur met pied à terre sous un ciel sombre qui commence presque aussitôt à le bombarder d’une pluie verglaçante. "Malheur!", se dit-il, "je n’avais pas prévu ça!" Il réussit à entreposer le gros de ses bagages au Ministère des Ressources Naturelles, puis, portant sa tente, son sac de couchage, sa hache de chasseur, sa carabine et d’autres petites nécessités, il se présente devant le commis de l’hôtel.

"Désolé, Monsieur, pas de place. – Non, pas même un petit coin. Vous auriez dû faire des réservations."

"C’est facile à dire, ça, «des réservations»!, mais avec vos misérables radiotéléphones, qui sont quatre-vingt-dix pour-cent brouillés, quatre-vingt-dix pour-cent du temps, c’est pas aussi facile à faire. Pensez-vous qu’avec un temps pareil ça aurait fonctionné ce machin-là?"

"Il a fait beau toute la semaine et le téléphone fonctionnait bien. Dans le Nord, on fait de son mieux avec ce qu’on a, mais on ne fait rien à l’improviste. Désolé! Comme j’ai dit, nous n’avons plus de place."

"Désolé! Désolé! Vous allez me laisser coucher dehors! Hein?"

"Monsieur, vous n’êtes pas le premier à manquer de prudence. Allez à la Mission… Le Père vous prendra probablement. Sinon, il vous trouvera sûrement un lit ailleurs car il connaît tout le monde."

"Aller coucher chez le curé? Pouah! C’est sur qu’il voudra me confesser… et je n’en ai pas envi."

Rytmore laisse son sac dans le couloir et passe au bar. "Il fallait arriver dans une pareille température", marmonne-t-il. "Bah! Je coucherai sous la tente. Mais, je vais d’abord tenter quelque chose de mieux."

Après quelques verres, l’ancien voltigeur prend ses effets en sacrant et en lançant des imprécations contre tout le monde, puis il se dirige vers la limite du village où un sentier serpente à travers les roches et les épinettes naines, descendant et remontant la pente abrupte. Rytmore est un peu grisé par l’alcool et ses réflexes ne sont pas à la mesure du verglas qui cherche continuellement à le faire trébucher. Ses jambes folles font des glissades et Rytmore ne peut éviter quelques culbutes à la descente. La montée est pire encore. Un ciel complètement dépourvu d’étoiles cache les obstacles et empêche de voir les quelques branches auxquelles on peut s’agripper. Le pauvre homme tombe, se relève, culbute encore et se frappe la tête contre le sol gelé. Il met la main au front; pas de sang, mais une bosse qui pousse très vite. Il rage. Une neige légère vient rendre encore plus glissant la pente raide, si bien que Rytmore doit finir par la monter à quatre pattes.

Le quadrupède humain gronde: "Ça prend une tête de nigaud pour bâtir un chalet dans un endroit pareil."

Le chalet en question appartient à une femme, ancienne infirmière, qui vient annuellement y passer une semaine ou deux, généralement au printemps, avant la saison des maringouins. Vue du village, de l’autre côté du ravin, cette coquette maisonnette entourée d’épinettes diminutives, offre un joli coup d’œil. Mais, ce n’est pas la beauté que recherche ce trappeur sans abri, lui dont le sens esthétique s’éveille si rarement, même en plein jour lorsque la lumière inonde la création. Chez lui, c’est la nuit non seulement pour les yeux de la chair, mais aussi pour les yeux de l’esprit. Ce soir, ce qu’il cherche c’est un gîte pour le temps que dure les ténèbres. Il se compte chanceux pour ce seul détail, qu’il n’y a pas de lumière dans la fenêtre. Cela indique, comme il l’avait souhaité, qu’il n’y a personne à l’intérieur. Arrivé à la cabane, il se redresse, passe derrière, sort le couteau qu’il porte toujours à la ceinture, puis, s’en servant comme levier, il force la fenêtre à ouvrir. Il entre, frotte une allumette, trouve la lampe à l’huile et fait de la lumière. Avant de se mettre au lit il sort pour satisfaire un besoin naturel et découvre que la porte n’était pas fermée à clef. "Cette maudite porte n’était même pas barrée et j’ai presque cassé ma lame de couteau à ouvrir la fenêtre. Damnée malchance!" Revenu à l’intérieur, l’intrus ne tarde pas à placer son sac de couchage sur le lit et en un rien de temps, après s’y être enfoui tout habillé, il ronfle en expirant des vapeurs d’alcool.


Le lendemain matin, à la Mission catholique, un rayon de soleil vient tendrement toucher les paupières de Jean-Nil Sirois. Il se réveille, ne sachant pas d’abord où il se trouve. Mais cela lui revient en peu de temps. Tout a été accomplit selon les plans tracés à Canabourg en août et il se trouve au terme de son voyage. S’étant levé pour regarder par la fenêtre, il est frappé par la beauté éclatante qui s’offre à ses yeux. "Quelle merveille!" s’exclame-t-il.

La pluie d’hier s’est transformée en un miracle artistique. Tout est glaçon et frimas. La lumière s’amuse dans le verglas comme un enfant qui raffole d’un jouet nouveau. Jean-Nil est tout disposé à être imprégné de la joie que véhicule cette splendeur venant de l’extérieur. "Le projet a été tellement bien réussi - cette journée, aussi, commence en toute beauté. Mais s’il fallait que…" (Il se détourne momentanément de la fenêtre en fermant les paupières pour chasser l’intuition qui vient de le surprendre. Une petite pensée noire vite dissipée par la lumière dès qu’il se laisse pénétrer d’elle en ouvrant les yeux.) Maintenant, le soleil a laissé son ciel pour venir se marier à la glace. Ses rayons pénètrent les millions de cristaux les transformant en une mer de pierres précieuses aux teintes douces. Le voltigeur, ravi par cette merveille, ne peut s’empêcher de penser aux Noëls de son enfance: froid et ravissants au dehors, chauds et joyeux au-dedans. C’est pour cette chaleur de l’amour, pour cette beauté qui uni le ciel à la terre, qu’il est prêt à sacrifier sa vie. Il a une vision d’un monde meilleur où le bien triomphera sur la terre, où les anges se réjouiront du bonheur des hommes. À travers les cristaux de glace, il voit le règne de la justice et de la paix. Dans son esprit une fenêtre s’ouvre sur une terre amoureuse de la beauté et du bien. Le Père frappe à sa porte:

"Viens-tu servir la messe, Jean-Nil?"

"Certainement! J’arrive, Père."


Dans la cabane, Adolphe Rytmore se réveille de mauvaise humeur avec un mal de tête. C’est froid et humide, là-dedans, et pas du tout confortable. Il sort pour aller chercher du bois de chauffage. Les bûches cimentées par le verglas ne font qu’un bloc. Grommelant et jurant, il essaie d’en dégager quelques-unes mais il doit finalement se résoudre à aller chercher sa hache. "Maudite glace! … Tout est contre moi: la température est contre moi, le monde est contre moi, l’univers est contre moi!" Après avoir tant bien que mal allumé un faible feu qui tremblote, il se met à revoir mentalement son projet de piégeage. Il ne sera pas de retour à Aukvik avant janvier… Noël dans le désert de la tondra. "Tant pis. Les Fêtes c’est bon pour les enfants… et encore." Des souvenirs surgissent à sa mémoire: Les Noëls de son enfance où le père en boisson battait la mère. Le feu s’éteint: "Ah! Ce damné bois, c’est tout mouillé et ça ne brûle pas." En faisant de minces éclisses avec sa hache et après plusieurs tentatives, le feu enfin semble reprendre. "La mère", se rappelle-t-il, "elle était toujours malade. Ses bobos et ses soucis l’empêchaient d’aimer ses enfants. Le père, lui, le grand absent, quant il était là…" "ahh!", s’écrit-il, tout à coup, "maudit monde malade!" Il se met à rêver d’une mer de feu, d’un feu brûlant et puissant comme l’enfer, qui consumerait cette ingrate et injuste terre jusqu’au dernier grain de poussière – réduirait en cendre ce monde de haine et de misère: "Ah! Le gros champignon de feu et de boucane pour fondre cette terre maudite et moi avec."


Jean-Nil et Paulissie Kanajuk parcourent gaiement les quelques rues d’Aukvik. Ils sont également bien reçus chez les blancs, les Indiens et les Inuits. Connu et respecté malgré son jeune âge, extraverti en plus, Paulissie s’avère un atout indispensable dans cette campagne de recrutement. Il s’entend très bien avec le nouveau voltigeur et les deux s’adonnent à leur tâche avec une bonne humeur communicative. Leur passage fait apparaître plus d’un sourire de bienveillance et ne laisse derrière lui que de bons sentiments.

"Qui demeure là, Paulissie?"

"Ça, c’est le chalet de garde Boner. Elle a pratiqué sa profession ici pendant plusieurs années. Tout le monde l’aimait. Elle était toujours prête à rendre service. Lorsqu’elle décida de prendre sa retraite, nos gens se sont mis d’accord pour lui bâtir cette petite maison pour l’inviter à revenir passer, de temps à autre, quelques semaines parmi nous. Ce temps-ci de l’année, le chalet est vide."

Jean-Nil regarde la charmante maisonnette blanche au toit et aux volets verts. Il observe le tuyau qui sert de cheminée.

"Il n’y a personne? Mais vois! Il y a de la fumée!"

"Tu as raison! C’est bien de la fumée que je vois sortir du tuyau. Serait-elle revenue pour l’automne? Ce n’est pourtant pas son habitude. Allons voir."

Ils prirent le sentier qu’avait suivit Rytmore la veille. Jean-Nil est ravi par la beauté féerique des lieux, beauté que rehausse les bijoux de glace que le soleil n’a pas encore tout à fait fondus. À ses yeux, chaque courbe du sentier, chaque rocher, chaque conifère, semble avoir un effet prévu, comme si tout avait été arrangé par un paysagiste. "Quels artistes que ces gens", pense-t-il. "Ils ont fait une œuvre de toute beauté sans déranger la nature." Il ne constate pas que son propre goût artistique lui fait reconnaître des harmonies visuelles que les auteurs de ce charmant refuge n’ont pas prévues. Un gravier de pierre blanche concassée grince sous ses pieds: "Ça, c’est sûrement importé", observe le voltigeur.


Rytmore, étant sorti pour s’approvisionner de bois, s’arrête brusquement: "Qu’est-ce que j’entends?" murmure-t-il. Porté par l’écho du ravin, le grincement des cailloux arrive jusqu’à lui. Il rentre en hâte, énervé: "Que vais-je faire?" (Il poursuit, se parlant comme à une deuxième personne.) "Tu n’as pas le temps de tout ramasser avant de déguerpir. Attends plutôt un peu… tu vas voir qui c’est, et ensuite tu prendras le temps de fabriquer tes excuses. Après tout, tu n’avais pas le choix. On ne peut tout de même pas coucher dehors dans un temps pareil. On comprendra bien ça." S’approchant de la fenêtre, il regarde dans la direction du sentier. "On devrait voir apparaître quelque chose bientôt. Tiens, voilà quelqu’un. Ma foi, c’est un béret-bleu! Quel pire malheur pouvait-il t’arriver? Cette maudite lettre – tu aurais dû lui répondre, espèce d’innocent que tu es. Tu aurais dû aller les rencontrer. Tiens, un autre qui apparaît! Accompagné de la police, hein? Ils viennent te chercher, c’est sur. Ils vont te mettre en prison. Non! Jamais de la vie!" Il prend sa carabine et ajoute en s’adressant maintenant à ceux qu’il appelle les bérets-bleus: "Vous ne m’aurez pas!"


Jean-Nil s’avance, anxieux de rencontrer cette personne dont Paulissie disait tant de bien. Le jeune Inuit le suit de près. Tout à coup une ombre passe sur le sol à leurs pieds. Un immense corbeau vient atterrir sut le toit du chalet, son regard noir dirigé sur eux: "Cah! Cah! Cah!" Les grandes ailes n’ont pas le temps de se rabattre qu’il est déjà parti.

Paulissie s’arrête sur ses traces – le sourire s’efface et le visage s’assombrit. Cependant il ne dit rien; l’homme blanc ne prends pas les augures au sérieux. Jean-Nil se rend jusqu’au seuil de la porte. Puis, se plaçant de côté celui-ci invite son copain à passer devant.

"Vas-y! Tu la connais."

L’Inuit hésite un instant, puis s’avance et frappe à la porte…

PAN! PAN! PAN! Paulissie s’écroule, le sang ruisselle à travers ses vêtements… dans la porte encore fermée, trois trous de balle.

Jean-Nil s’élance vers son compagnon:

"Paulissie! Paulissie! Réponds-moi! Réponds-moi!"

La victime ouvre les yeux – un seul regard – puis se referment.

"Seigneur! Pourquoi lui? Pourquoi lui? Pourquoi pas moi? Pourquoi ne m’avez-vous pas pris, moi, plutôt que lui? Pourquoi a-t-on voulu lui enlever la vie? Mon Dieu! Mon Dieu!"

Jean-Nil croît qu’il peut y avoir une chance de sauver la vie de son ami. Il ne veut pas le laisser pour aller demander de l’aide c’est donc en criant de toutes ses forces: "Au secours! Au secours!" qu’il espère attirer l’attention. La police, alertée par quelqu’un qui entendit les cris, arrive après quelques minutes. Paulissie Kanajuk est déjà mort. Jean-Nil ne peut pas cacher sa révolte et sa douleur. Comment se peut-il qu’on ait pu vouloir enlever la vie à ce jeune homme si plein de gentillesse et si aimé de son entourage? Il laisse monter les larmes qui viennent à flot accompagner ses sanglots. Il est retenu pour être questionner, puis relâché pour retourner à la Mission. Là, le Père Hermann fait tout son possible pour le calmer et le consoler. Le voltigeur se sent coupable de la mort de son compagnon parce qu’il l’a fait passer devant lui au moment tragique. S’il avait lui-même frappé à la porte, Paulissie n’aurait pas été tué. Le Père le rassure. Il en a vu de toutes les sortes, ce vieux missionnaire au cours de son apostolat et il a tiré de son expérience une bonne connaissance de la psychologie humaine. Ayant souvent réfléchi et souvent parlé sur le mystère bu bien et du mal, il trouve, en ce moment, les mots justes pour donner un sens spirituel à un incident qui est tout à fait absurde du point de vue humain. Lorsque qu’il décide de se retirer pour quelques heures de repos avant le lever du jour, le bon prêtre est satisfait d’avoir pu aider son hôte à regagner, pour le moment, sa paix intérieure.

Laissé seul dans sa chambre, Jean-Nil tire sa Bible de son sac et l’ouvre au vingt-troisième psaume qu’il lit pour son réconfort. Il retrouve ensuite le fameux portrait Da Vincien enfoui dans le livre des Maccabées. Sur le fond, l’étroit chemin qui serpente sur le flanc d’une colline lui rappelle celui qui a conduit Paulissie au lieu de son martyr. Il fouille dans sa serviette pour y trouver sa plume qu’il utilise ensuite pour tracer, en y repassant plusieurs fois, une bordure noire tout au long du sentier. Ensuite il dessine une fine ride d’amertume le long des joues de sa Joconde, mais résiste à la tentation d’y ajouter une larme.


On n’a pas tardé à découvrir le meurtrier caché sous le lit. Par la suite, les psychiatres le déclareront incapable, mentalement, de comparaître en court. On le confinera dans un asile d’aliénés plutôt qu’à la prison.

Dès le lendemain, les journaux font manchette de l’incident. Un journal d’envergure, mais souvent adversaire de la Solidarité, intitule son reportage: Un "béret-bleu" accusé du meurtre d’un jeune Inuit … ironie extrêmement malicieuse et très douloureuse pour Jean-Nil. Ce seul titre fera plus, pour discréditer l’Ordre des Voltigeurs, que toutes les autres attaques de ce journal mises ensembles.

Aux funérailles, la petite église ne peut contenir tous les sympathisants. La foule remplit la nef, le porche, et déborde dans la cour. Madame Day-Cotey et Monsieur Maurin y sont venus de Canabourg. Après les obsèques, ils reprendront la route du retour avec Sirois, De Salvo, et St-Cyr. Au Château Saint-Michel, après leur premier repas communautaire, à la demande de ses supérieurs, Jean-Nil se lève pour donner les détails de ce qui s’est passé. Il trouve de la difficulté à le faire, l’événement étant encore très vif à la mémoire, et lorsqu’il voit Mademoiselle Leblanc se mettre les mains devant le visage pour cacher son émotion, il doit prendre un moment de silence pour contrôler la sienne.

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© 2002, Jean-Nil Chabot


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