Six mois ont passé depuis Aukvik. Le souvenir à perdu de sa vivacité et la mémoire s’en trouve guérie. Jean-Nil peut ordinairement penser à l’événement tragique sans ressentir l’extrême malaise qui accompagnait, au début, son rappel à la mémoire. De toute façon, ce matin, son attention est tout à fait accaparée par les perspectives de la tournée qui commence. Aujourd’hui, son équipe entreprend de visiter son village natal où il revient pour la première fois depuis son enfance. Il se sent à la fois anxieux et heureux: Heureux parce qu’il reverra le lieu de sa naissance, l’église qui l’a reçu au baptême, et peut-être aussi quelques anciennes connaissances ou quelques cousins presque oubliés. Anxieux parce qu’il passera chez les Langevin, la famille de Nicole. Il ouvre sa Bible pour la lecture quotidienne. La fidèle Joconde lui sourit fidèlement de l’image qui la retient prisonnière. Pour le Voltigeur Sirois, cette image n’est pas inanimée puisqu’elle est le lien qui rattache aux êtres vivants dont il a le souvenir et qu’il rejoint autant par la mémoire autant que par la fantaisie. Elle lui donne l’intuition du prototype de la femme - de l’idée de féminité à laquelle participe chaque femme en particulier. Elle lui fait revivre l’expérience de ses jeunes années auprès de sa mère, l’expérience de sa rencontre avec la femme idéale des Écritures, l’expérience, enfin de sa camaraderie avec la Nicole de son enfance. À cause de l’image, il se demande si son souvenir de Nicole est authentique. Se pourrait-il que la mémoire qu’il en a soit simplement la mémoire de l’image? Resterait-il quelque chose de la Nicole originelle? Autrement dit, la Nicole de ses souvenirs serait-elle devenue un pur symbole avec une physionomie empruntée à l’image? Existe-t-il toujours une vraie Nicole indépendante de l’image? Plus il y pense, plus il devient confus. Plus il devient confus, plus il appréhende l’apparition possible de cet être tout intime qui n’est plus connu dans sa réalité tangible.
"Es-tu prêt, Sirois?"
Lui, De Salvo, est prêt. Il se tient déjà à la porte et contrôle son impatience en faisant tourner son béret, comme une hélice, sur son doigt.
D’un geste presque mécanique, avant de se lever pour partir, Jean-Nil tire son stylo se sa poche et trace un double trait autour du visage de la Joconde. Un murmure inaudible s’échappe de ses lèvres: "Aujourd’hui, si je te revois, je pourrai te recréer dans ma mémoire telle que tu es." La Bible se referme avec un claquement retentissent, et le voilà prêt à rattraper son copain.
"Où est Monsieur Chabot?"
Il est en train de faire réchauffer la voiture. Dépêche-toi."
Jean-Nil coiffe son béret, revêt son paletot, et avant de chausser ses bottes, passe à la cuisine où se trouve leur hôtesse.
"Merci beaucoup, Madame Chabot. Vous faites de très bonnes crêpes!"
"Ah! Vous êtes trop gentil. Nous vous reverrons ce soir. En attendant, bonne journée!"
"Certainement. Et, je viens de penser à une histoire de crêpes. Je vous raconterai ça ce soir."
Les Chabot, gens simples et généreux, sont depuis longtemps associés à La Solidarité. Jean-Nil les avait à peine connus, étant enfant, lorsque lui-même demeurait à La Paroisse. Ils furent très heureux de revoir ce fils d’anciens amis et ne finissaient pas, à son arrivée, de le questionner sur sa famille. Ils voulaient, aussi, tout savoir de cette contrée lointaine qu’on appelle la région de la Rivière-à-la-Paix.
Jules Chabot a accepté d’accompagner De Salvo au porte à porte en plus d’offrir le service de sa voiture. L’aspect physique de La Paroisse explique le plan de leur activité pour la journée. On peut décrire cette agglomération de cinq mille personnes comme étant un chapeau, une croix ou une roue. En fait, toutes ces choses peuvent à la foi servir de modèle.
On peut comparer La Paroisse à un chapeau parce qu’elle est assise sur une colline. Au sommet il y a un plateau, lieu de la place publique. Au cœur de cette place, l’église perce les nuages de sa longue flèche. (Aux heures liturgiques, lorsque les cloches de son clocher appelle les paroissiens pour la prière, l’église Sainte Famille ouvre ses immenses portes, comme des bras maternels, pour les accueillir. Elle est la mère de La Paroisse.) Les activités plus terrestres occupent, autour de l’église, les endroits qui leurs sont propices. Ce sont le magasin général, la coopérative, la fromagerie, le bureau de Poste, la Caisse Populaire, le théâtre et les quelques autres commerces ou centres de services que l’on trouve ordinairement dans les villages québécois.
On peut comparer La Paroisse à une croix, parce que le village s’aligne sur deux voies qui viennent se croiser devant l’église, au sommet. Vues du clocher, ce sont quatre rues, partant du temple chrétien et descendant, en diminuant, vers les quatre points cardinaux. Au loin, devenues routes rurales, elles se perdent dans la forêt ou derrière quelque autre colline des alentours.
Enfin, on peut comparer le village à une roue, à cause de la rue servant de voie d’évitement qui encercle la colline. Vue de cette façon, la place publique prend l’aspect d’un moyeu tandis que les quatre rues convergeantes apparaissent comme des raies. En la voyant, on peut imaginer une roue gargantuesque à la hauteur d’un Paul Bunyan ou d’un Jos Montferrat.
Le père Chabot conduit Jean-Nil chez un pauvre chômeur, père de famille, qui sera son compagnon durant le temps de leur campagne à La Paroisse. Bien armés de littérature, les deux partent à la conquête du village tandis que l’équipe Chabot-De Salvo bat la campagne où l’auto couvre mieux les distances. Dans trois jours ils auront frappé à toutes les portes et pour couronner leur travail, s’ils trouvent un endroit propice, ils réuniront les intéressés pour une soirée de chants et de discours, sans oublier la prière du rosaire qui débute chacune de leurs assemblées.
"Grégoire, prenons cette direction et revenons ensuite de l’autre côté, par la rue Carrier."
Cette suggestion ne rencontre aucune objection de la part de Grégoire Giguère; pour lui une rue en vaut une autre. Pour Jean-Nil, cependant, ce choix résulte d’un calcul. La famille Langevin demeure sur la rue Carrier et il veut arranger les choses pour être là à l’heure du souper. Si Nicole demeure encore chez ses parents il y a bonne chance qu’elle est chez elle pour le repas du soir. Il y a même la possibilité d’être invité à la table.
La neige fondante éclabousse les bottes du voltigeur et de son acolyte. C’est un temps de l’année où la température ne sait pas se brancher – un jour c’est l’hiver et le suivant c’est l’été. Aujourd’hui ça fond, mais l’air est humide et frais. Jean-Nil ne regrette pas d’avoir mis son paletot d’hiver. Il s’inquiète un peu, toutefois, pour Grégoire qui n’a ni mitaines ni coiffure, pas même le béret bleu car cela le gêne de le porter. Par contre, le gros chandail qui recouvre au moins deux chemises, semble assez confortable.
"As-tu froid, Grégoire?"
"Pas du tout, mon vieux."
Satisfait, Jean-Nil s’apprête à frapper à la première porte. La neige empilée durant tout l’hiver au bord de la chaussée, et à peine fondue par le soleil de mars, laisse à peine voir le toit de cette maison sans étage.
"Tu n’as aucune chance, ici, Sirois."
"Nous verrons…"
Il ouvre la double porte de l’extérieur et frappe sur celle de l’intérieur. Il y a un long moment d’attente, puis l’œil habitué du voltigeur perçoit un mouvement dans le rideau.
"Ça s’en vient Grégoire - on vient de nous épier."
En effet la porte s’ouvre. Une femme assez jeune apparaît. Aucun signe de sympathie sur ce visage.
"Qu’est-ce que vous voulez?"
"Vous nous connaissez sans doute: Les voltigeurs… «les bérets-bleus». Nous aimerions vous parler un peu de notre travail."
"Ah! C’est vous autres qui avez assassiné un esquimau – c’est ça votre travail? Pensez-vous que je vais vous laisser entrer? Surtout quand mon mari n’est pas ici – en fait, c’est une chance pour vous autres qu’il n’y est pas. Allez-vous-en!"
Vlan! La porte se referme à leur nez. Jean-Nil demeure là, abasourdi. Il est atteint au vif. À la première rencontre, on ouvre déjà la plaie à peine fermée. Grégoire se rend compte de l’effet causé par la rudesse de cette femme, mais sans saisir l’ironie cruelle de son affront puisqu’il n’a pas été mis au courant de tous les détails de l’incident d’Aukvik. Il essaie, cependant, de rassurer le voltigeur.
"Ne t’en fais pas, mon vieux. Comme je t’avais averti, on ne pouvait s’attendre à autre chose. Tu as bien vu qu’elle n’avait aucune peur de nous. Elle voulait seulement nous apostropher aussi bêtement que possible. Laisse-moi passer devant pour quelques portes. Ça te donnera le temps de reprendre ton aplomb."
"C’est l’accusation d’assassin qui me fait mal. Mais, vas-y, Grégoire."
À partir de ce moment-là, tout se passe comme d’habitude: Ici on entrouvre la porte pour laisser savoir qu’on ne veut pas de colporteurs. Là, c’est un vieillard qui les prend pour des membres d’un parti politique opposé au sien et ne veut pas entendre raison, à un endroit ou deux, enfin, on les prend aussi pour une secte religieuse. Généralement on reçoit les voltigeurs gentiment, même si c’est souvent avec indifférence. À la fin de la matinée, après avoir rencontré une demi-douzaine de personnes intéressées, ils ont récolté cinq abonnements (dont trois sont des renouvellements) au journal La Table Ronde. Cependant, c’est au magasin général, carrefour des échanges commerciaux et verbaux, qu’on a eu la meilleure discussion. Personne, toutefois, ne voulu répondre à l’invitation de s’abonner. Comme il arrive souvent dans un groupe, le respect humain empêche ceux qui se sont laissé convaincre d’agir à l’encontre de l’opinion des autres.
Les deux hommes arrivent finalement à la demeure du sacristain, l’ami de Grégoire. L’homme et la femme sont à la table. Grégoire s’excuse et Jean-Nil déclame son brin de rhétorique.
"Laisse faire ton boniment, Béret-bleu! Grégoire nous a déjà bien instruits là-dessus. Avez-vous mangé?"
"Non. Mais dérangez-vous pas pour nous. Nous pouvons retourner chez-nous."
"Ah! Voyons! Vous êtes à pied?"
"Oui."
"Chez-vous, c’est plus qu’un mile. Ma femme va ajouter deux couverts et mettre un peu d’eau dans la soupe. Enlevez vos manteaux!"
"Je vois bien qu’il va falloir rester. Merci, Tit-bras."
C’est alors que Jean-Nil remarque l’infirmité de leur hôte qui s’est levé pour prendre leurs manteaux. Il le remercie à son tour.
«Tit-bras» et son épouse ne sont pas des intellectuels et n’ont aucune prétentions dans ce domaine. La foi, c’est quelque chose qu’ils vivent avec le cœur plutôt qu’avec la tête. Bien sur qu’ils ont leurs convictions; ils sont même intransigeants concernant la pratique religieuse, mais ils l’exercent beaucoup plus dans l’amour du prochain que dans le rigorisme doctrinal. Quant à la question sociale, Tit-bras n’y voit pas très clair. Grégoire lui a souvent parlé de La Solidarité et il lui passe La Table Ronde mais ses objections sont toujours les mêmes. Il les répète encore une fois pour le bénéfice de Jean-Nil:
C’est votre revenu garanti que je n’arrive pas…
"«Dividende!» Ti-bras; quelque chose qui nous est dû!"
"Oké, d’abord! Ce dividende-là, ça va faire des paresseux. Dans la Bible c’est bien écrit: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front». Il faut travailler…"
Jean-Nil l’interrompt à son tour - cet argument est trop commun et trop facile:
"Bien sûr, qu’il faut travailler, Monsieur. On ne fait rien sans travail. Mais dans la Bible c’est écrit, aussi, qu’il faut mourir. Est-ce que c’est un commandement ça? Non, c’est une conséquence du péché, et un grand nombre de scientifiques travaillent à la sueur de leur front pour éloigner cette malédiction-là autant qu’ils le peuvent. C’est la même chose pour le pain; maintenant qu’on a inventé des machines pour le fabriquer avec moins d’effort on le mange presque sans sueur. La Solidarité veut simplement donner à tout le monde le droit de le manger lorsqu’il surabonde."
"Il parle bien ton béret-bleu!"
Tit-bras trouve que Jean-Nil a bien parlé, mais il n’a rien compris:
"Les jeunes, de nos jours, ça ne veut plus travailler. Ils veulent toujours des salaires plus, mais en travaillant moins. À cause qu’ils travaillent seulement pour l’argent ils ont perdu la fierté de faire une bonne job."
Le voltigeur se rend compte que c’est peine perdue de continuer cette discussion qui n’aboutit à rien et qui risque de gâter le repas, sinon de le perdre. Il se dit d’accord et change le sujet.
"Vous avez bien raison qu’on perd la fierté du travail bien accompli lorsqu’on ne pense qu’à l’argent. (Et, après une courte pause.) Avez vous connu Arthur Sirois?"
"Tu veux dire l’Arthur Sirois qui est partie d’ici il y a au moins une douzaine d’années et qu’on a jamais revu depuis ce temps-là?"
Se tournant vers Grégoire il lui demande en indiquant Jean-Nil:
"Est-ce qu’il serait parent avec lui?"
"C’est son garçon."
"Tu ne me dis pas!"
"C’est vrai, monsieur."
Le sacristain s’informe de ses parents et le questionne avec un tel intérêt qu’il en oublie de manger.
"C’est-il vrai qu’il y a tellement d’huile en dessous de la terre que n’importe quel fermier court la chance d’en trouver sous son terrain et de devenir riche?"
"Cela peut arriver que l’on trouve du pétrole sous le champ d’une ferme, mais c’est ordinairement une compagnie de pétrole qui fait la découverte et c’est elle qui acquiert les droits miniers. Le fermier n’a ordinairement aucun droit sur les ressources du sous-sol. Tout ce qu’il reçoit pour l’exploitation du pétrole sous son terrain c’est une compensation – généreuse peut-être – mais seulement une compensation, tout de même."
"Ah! Ça parle au diable! Moi qui croyais…"
Son épouse complète sa pensée:
"Vous venez tout juste de faire éclater son rêve favori."
"Bah! Ça toujours été un rêve irréalisable avec mon infirmité et avec l’âge j’ai cessé d’y penser."
Les invités ont fini de manger et prennent le temps de se détendre pendant que le sacristain allume sa pipe après avoir avalé sa cuillerée de soupe refroidie. Cependant, l’heure passe vite et il faudra bientôt partir. Grégoire n’a pas oublié le premier but de leur visite.
"Ça fait trois ans que tu lis ma revue, Tit-bras. Voudrais-tu recevoir la tienne? Un abonnement c’est comme un membre de plus, ça donne plus de pouvoir à La solidarité et en plus ça aide financièrement."
Même s’il ne comprend pas tout, Tit-bras sait reconnaître une bonne cause. Il est prêt à prendre l’abonnement, mais sa femme intervient:
"On a pas beaucoup d’argent, tu sais…"
"Voyons, la vieille, ça nous fera pas mourir. Si on fait ça pour le Bon Dieu, ça nous rendra pas plus pauvre."
L’abonnement pris, les deux compagnons quittent la maison du sacristain et se dirigent vers l’église où, selon l’expression commune chez les voltigeurs, ils vont se ressourcer dans la prière. De retour au porte-à-porte, ils entreprennent la rue Carrier, sur laquelle Nicole a peut-être toujours son adresse. Une à une les maisons passent derrière eux. Plus ils approchent de l’adresse des Langevin, plus Jean-Nil devient appréhensif. Grégoire le trouve distrait et inefficace à l’abonnement. "Dix ans", pense le jeune Sirois. "Si elle est là, va-t-elle me reconnaître? Va-t-elle se souvenir de moi? Si oui, est-ce que ce sera de la même façon que moi je me souviens d’elle?" Il aimerait bien avoir des réponses préalables, car ne pas savoir à quoi s’en tenir le rend nerveux.
Il réfléchit sur cet attachement qu’il a pour Nicole et pour l’image. Il trouve qu’il y a en cela quelque chose de mystérieux, quelque chose qu’il ne comprend pas, qu’il ne peut expliquer. Parfois, il craint que son équilibre mental soit en cause, mais lorsque à ce sujet il se livre à l’introspection, il en ressort toujours serein.
Les maisons passent; les portes s’ouvrent. Bientôt ce sera celle qui s’ouvrira sur… Mais il ne peut toujours pas deviner ce qui l’attend derrière cette porte?
À cinq heures dix; au numéro 130, rue Carrier; le nom sur la boîte à lettre: Grégoire Langevin. "Tiens! Il s’appelle Grégoire, lui aussi", se dit l’autre. "On ne connaît même pas les gens de son village!" Le marteau frappe sur la porte… De l’autre côté, une voix de femme…
"Entrez!"
Ce n’est pas une jeune voix qui a répondu. Ils entrent. La pièce est grande et sert visiblement de cuisine, de salle à manger et de salle à tout faire. Celle qui les reçoit est une grande et solide femme dans la cinquantaine. Elle était à préparer une salade.
"Bonjour, Madame."
"Bonjour Madame Langevin."
"Bonjour. Des colporteurs… Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous?"
Une fille met le couvert, mais elle est beaucoup trop jeune pour être Nicole.
"Vous connaissez mon ami, Grégoire? Il vous a sans doute déjà parlé de La Solidarité pour la Justice et la Paix."
"«Solidarité» pour quoi? Sais pas… mais j’ai vu vos bérets bleus en masse."
"Hé! Venez par ici! Ma mère est affairée."
Cette voix d’homme se fait entendre du salon juste à côté. Il répète pour être certain de s’être fait entendre:
"Emmenez-vous de ce côté-ci. Ma mère n’a pas le temps d’entendre vos rengaines. Moi j’ai tout le temps qu’il faut."
Un homme un peu ayant quelques années de plus que Jean-Nil se lève en souriant. Il a une chevelure frisée et rousse. Il est rond un peu partout et son visage est couvert de rousseurs. Il tend la main droite à Jean-Nil tandis que la gauche tient son journal.
"Mon nom est Roch Langevin. Et toi?"
"Jean-Nil Sirois."
Ce Langevin salut ensuite Grégoire, qu’il connaît, et les invitent à s’asseoir. Jean-Nil n’a jamais visité la famille de Nicole; il n’a connu son amie qu’à l’école.
"Monsieur Roch est écrivain, je crois."
Grégoire ne voulait pas qu’on oublie de le mentionner.
"Oui, vraiment! Je ne l’aurais pas su, vous savez, puisque je suis de l’Ouest, vous savez, et là-bas c’est l’anglais qui domine. Vous écrivez des romans?"
"En effet, oui. Quand je me serai fait un nom et que j’aurai été traduit en anglais je crois qu’on me connaîtra dans l’Ouest. Mais dites-moi, qu’est-ce que c’est votre affaire?"
Jean-Nil répond en y mettant tout son savoir et toute son énergie. Cela émerveille Grégoire qui ne comprend pas que Roch Langevin puisse résister à une telle rhétorique en présentant continuellement des arguments contraires. En fait ce qui meut Jean-Nil, c’est la nécessité de gagner du temps jusqu’à ce qu’il ait la chance de voir Nicole ou, du moins, de s’informer d’elle.
Grégoire, Langevin père, c’est-à-dire, arrive accompagné d’un autre fils. Les Langevin possède une terre à bois à la limite de La Paroisse et c’est là que le père et le fils ont travaillé toute la journée. Le voltigeur recommence à défendre sa cause pour le profit des nouveaux arrivés, semble-t-il, mais ceux-ci, fatigués et affamés, n’ont pas d’oreilles pour ses idées socio-économiques. L’autre Grégoire constate qu’on ne fait que semblant d’écouter, par politesse. Jean-Nil persévère toutefois, en se faisant poli et aimable pour gagner leur sympathie, de peur qu’on finisse par s’impatienter et qu’on le remercie avant qu’il ait pu voir son amie d’enfance. "Mais pourquoi n’apparaît-elle pas?" se demande-t-il.
Finalement le père et le fils sont lavés, la salade est prête, la viande et les légumes fument dans les plats. La voix qui se faisait entendre plus tôt pour les inviter à entrer se fait entendre encore une fois pour une autre invitation:
Puisque vous n’êtes pas encore partis, il va bien falloir vous inviter à souper. Approchez-vous donc avant que ça refroidisse.
C’est bien gentil, Madame, merci beaucoup.
Jean-Nil n’a pas tardé à accepter. Grégoire Giguère, un peu intimidé chez les Langevin aurait, pour sa part, préféré passer outre. De toute façon, tous s’attablent et après le bénédicité les plats simples mais délicieux commencent à faire la navette. Il reste une place libre et Nicole n’est toujours pas là. Le voltigeur est déçu de ne pas voir apparaître sa Joconde en chair et en os. Il faut au moins qu’il en obtienne des nouvelles avant de partir. Il procède toujours avec la même petite question:
"Avez-vous connu Arthur Sirois?"
"Arthur Sirois? Celui qui est dans l’Ouest? Du moins c’est là qu’il allait - en Alberta je crois - mais on en a pas entendu parler depuis qu’il est parti avec sa famille. C’est de lui que tu parles?"
"Oui. C’est mon père."
Ton père! Ma foi! Le monde est petit! Parles-nous de ta famille… Est-ce que ta mère est heureuse là-bas?"
La conversation continue avec Madame Langevin qui vient de poser la question. Les autres se montrent aussi intéressés mais ils laissent la mère diriger la petite séance d’information.
"Cela doit faire une bonne douzaine d’années que vous êtes partis. Tu étais jeune. Quel âge as-tu?"
"J’ai vingt et un ans."
"Mais, c’est l’âge de Nicole."
"Oui. J’étais en troisième année avec elle. Où est-elle maintenant?"
"Elle est entrée chez les trappistines. C’est dommage qu’elle ne soit pas ici."
C’est un choc pour Jean-Nil. Peut-être ne la reverra-t-il plus jamais. La conversation continue et il n’a pas le temps d’absorber cette nouvelle inattendue. Cependant, dès qu’il aura le loisir de s’habituer à l’idée d’une Nicole moniale, il se plaira à la pensée qu’elle n’appartient qu’au Seigneur. Il se dit qu’il aurait eu de la difficulté à s’habituer à l’idée qu’elle fut la femme de quelqu’un.
© 2002, Jean-Nil Chabot