Chapitre Onze

Le Poucet

Deux étés se sont écoulés depuis l’onction du gouverneur général et l’engagement de l’Ordre des Voltigeurs à son service. Une équipe de voltigeurs dirigée arrive dans un village acadien de la Nouvelle Écosse. Les directeurs de l’ordre ont jugé qu’après trois années d’expérience sur la route, Jean-Nil Sirois a acquis suffisamment d’assurance pour diriger une équipe.

Malgré leurs fréquentes incursions dans les maritimes, cette région de la Baie de Fundy sera visitée par les voltigeurs pour la première fois. L’endroit où ils s’apprêtent à commencer leur travail borde, d’un côté, une mer toujours agitée et turbulente; de l’autre, une rocaille immobile et muette. L’équipe de Sirois est formée de trois québécois et de lui-même, un Albertain. Il connaît bien la mentalité acadienne à laquelle il a su s’adapter au cours de ses tournées précédentes. Il a appris à aimer ce peuple dont le caractère tient à la fois de la mer et du rocher. Méfiants envers les étrangers, l’Acadien est d’une fidélité à toute épreuve envers celui qui a su gagner sa confiance et son amitié. Poète, complaisant de nature, lent à s’engager, on lui trouve, par contre, une tranquille ténacité de breton lorsqu’il décide d’épouser une cause. Si toutefois on le trompe, il ne l’oubliera pas. Le souvenir de Grand Pré est pour toujours gravé dans la mémoire de ce peuple. Malheureusement, les gens du village où se trouve aujourd’hui l’équipe de voltigeurs ont déjà été trompés par des gens dont l’accent était celui de Jean-Nil et de ses compagnons.

Les maisons forment une rangée, parfois simple parfois double, qui serpente la côte sur une distance suffisamment longue pour leur mériter le titre de "village le plus long au monde". Jean-Nil laisse deux voltigeurs à l’entrée du village tandis que lui et son compagnon entreprendront leur travail à partir de l’autre extrémité, où l’auto sera plus utile du fait que les maisons sont plus éparpillées.

Ils ont fait plusieurs heures de route avant d’arriver à leur destination et il est déjà passé deux heures de l’après-midi, lorsqu’ils commencent leur travail. À la première porte, on leur ouvre, mais dès qu’on a reconnut l’accent on ne veut plus les écouter:

"Vous perdez votre temps! Bonjour!"

Et vlan! La porte leur claque au nez. On ouvre à nouveau…

"Et n’allez pas chez le voisin - ce n’est pas la peine!"

À la suite de cette première rencontre, les deux voltigeurs frappent aux portes, de maison en maison, sans qu’on donne aucun signe de vie. Jean-Nil et son compagnon commencent à s’en étonner. Pourrait-il y avoir quelque part une attraction capable de vider ainsi les maisons? Ce n’est guère possible. Encore une dizaine de maisons et deux fois seulement on vient voir à la fenêtre, mais sans ouvrir. Jean-Nil laisse là son compagnon et part en auto vers le centre du village pour sonder le terrain. Près de l’église, il y a quelques rues transversales sur lesquelles se trouvent la plupart des commerces du lieu, entre autre un salon de barbier. Le voltigeur y entre. Les cheveux peuvent être raccourcis et cela fournira un bon prétexte pour chercher à connaître ce qui se passe. Mais il a laissé son béret en évidence et on ne lui laisse rien savoir. Sur une tablette il y a quelques revues de langue anglaise et quelques feuilles mimographées et brochées pour former un petit journal qui a pour titre, La Vague. Si Jean-Nil avait su quelles nouvelles contenait cette feuille de chou il l’aurait sûrement feuilleté. Il prend plutôt une des revues mieux connues et pour éviter tout embarras, s’y cache le visage en attendant son tour.

Après sa coupe de cheveux, dont il n’est pas satisfait, Jean-Nil se rend au bureau de poste afin d’expédier un rapport à Canabourg. De retour sur le trottoir, il rencontre un audacieux petit bout d’homme d’une dizaine d’années qui l’interpelle dans son patois:

"Gardes don’ voir! Un Béret bleu!"

"Bonjour, mon homme! Tu les connais, les Bérets bleus?"

"Oui, mais on ne les aime pas."

"Peux-tu me dire pourquoi on ne les aime pas?"

"Donnes-moi dix sous et je vais te dire pourquoi."

Le voltigeur sort sa monnaie et devient méfiant à son tour. "Un jeune fripon, sans doute", pense-t-il.

"Tiens! Voici ton dix sous. Maintenant, dis-moi… Hé! Reviens ici mon chenapan!"

Le garçon est parti comme une flèche sans rien dire mais, sommé de revenir, il s’arrête et répond:

"Espérez un élan sur l’corner du post office; j’vais crosser la street et j’vais rev’nir back!"

Jean-Nil croit avoir été dupé. Il regarde aller le gamin qui entre chez le barbier, puis il tourne les talons et se dirige vers la voiture.

"Hé! Monsieur! Partez pas!"

Sirois attend que l’enfant revienne et celui-ci lui remet un exemplaire de La Vague. Le garçon lui tend une pièce de cinq sous.

"Tenez, vot’ change. Il charge rien que cinq sous. Vous pouvez vous enquérir là-dedans."

"Gardes les cinq sous, mon gars. Tu les mérites bien. Tu es un p’tit homme honnête!"

"Gare aux colporteurs étrangers!" C’est le titre d’un article en deuxième page. Le voltigeur parcourt rapidement l’article qui rappelle quelques incidents du passé où des gens de la localité se sont fait duper par des passants venant de l’Ontario et du Québec. On raconte la dernière entreprise de ce genre et on note en concluant:

Il n’y a pas si longtemps, on s’en souvient, il s’agissait de la Société Minière Golden (sic). Plusieurs des nôtres qui se sont laissés prendre au piège de cette malhonnête opération ne seront pas heureux d’apprendre que des étrangers viennent encore solliciter à nos portes. De quoi s’agit-il cette fois? On sait seulement qu’ils portent un béret bleu et qu’ils parlent avec un accent qui n’est pas d’ici… méfiez-vous!

Jean-Nil s’inquiète de son compagnon qu’il a laissé derrière. Bientôt, au début de la soirée, la plupart des travailleurs rentreront à la maison pour prendre leur repas. S’il se trouvait parmi eux un matamore qui voulait lui faire la leçon - cela est déjà arrivé - il n’en faudrait pas plus pour décourager ce jeune compagnon qui n’en est, selon sa propre expression qu’à ses «débuts de voltigeage». L’insuccès de cette journée suffirait déjà à écraser l’enthousiasme des plus ardents et a briser le courage des plus tenaces. Sans délais il saute dans l’auto pour aller rejoindre son coéquipier. En le retrouvant Jean-Nil est attendri de le voir foncer encore de porte à porte comme un brave soldat qui n’abandonne pas malgré l’évidente défaite. En fait, il est même encouragé:

"Durant ton départ on m’a ouvert une fois et j’ai abonné la personne."

"Félicitations! Cette personne doit être soumise à l’ostracisme, car je suis sûr qu’ils s’avertissent les uns les autres. Lis ça!"

Il lui passe son journal.

"Nous ferions mieux d’aller rejoindre les autres. Monte!"

Ils retrouvent bientôt les deux compagnons assis sur une roche au bord de l’eau.

"Comment ça va, le gars? Vous vous reposez? Vous avez dû récolter abondamment pour vous être fatigués de la sorte."

L’un des coéquipiers, plus âgé, ancien soldat, aime lui aussi à plaisanter. Il répond avec le même sous-entendu ironique:

"Eh, oui! Le succès c’est beau et bon mais c’est fatigant. Et vous autres?"

Son compagnon grimace. Jean-Nil n’en tient pas compte.

"Nous autres? Ça ne pourrait pas aller mieux - du moins pour Michel. Personne à qui il a présenté son journal n’a pu résister à la tentation de s’abonner."

"Arrête-moi ça, Sirois! Si ça va si bien, pourquoi es-tu ici?"

"Je ne mens pas, il a vraiment abonner la personne."

Il faut un moment pour capter le jeu de mot, mais dès qu’il ait saisi on s’en amuse bien.

"D’accord. Ça ne marche pas. Et vous autres, en avez-vous pris?"

"Comment peut-on abonner les gens qu’on ne voit pas? Ce n’est pas profitable pour l’estomac non plus. Il va falloir jeûner. Une bonne soupe de palourdes, ce serait tellement bon!"

"Dommage!"

Il y a un moment de silence tandis que Jean-Nil cherche un moyen de remonter le moral de l’équipe. Tout à coup, il se souvient que St-Cyr lui avait parlé d’un membre que personne n’avait encore rencontrer personnellement, mais qui envoyait sa souscription de lui-même chaque année.

"Consolez-vous, les gars, j’ai une bonne nouvelle."

"Dis-nous ça vite, Sirois!"

"Me croirez-vous? On a un ami dans les environs!"

"Sûrement qu’on va te croire… dès que tu nous l’auras présenté."

"Michel, va chercher ma liste de membres dans l’auto. Cela devrait être facile de trouver son nom - à moins d’une surprise la liste ne comportera pas d’autres membres de cette région."

Jean-Nil consulte le document qu’on lui apporte et trouve immédiatement le nom.

"Il faut que ce soit celui-ci. Il n’y a pas d’autre nom sous ce bureau de poste – un dénommé Alain LeBouthillier. C’est une adresse rurale. J’espère que son nom sera sur la boite à malle - ce sera plus facile que de s’informer auprès des habitants. Allons voir!"

Ils montent tous dans l’auto et filent vers l’intérieur des terres. Après avoir parcouru un bon bout de campagne, les voltigeurs trouve enfin une boîte à lettre qui les invite à s’arrêter: Allan Butler. Ce n’est pas Alain LeBouthillier, mais Sirois qui connaît le bilinguisme des noms acadiens juge qu’il vaut mieux s’informer que de passer outre.

"Je vais y aller par moi-même; ensemble nous pourrions lui faire peur."

Il s’engage donc, à pied, sur la montée bien garnie d’arbres qui conduit à une ancienne maison un peu délabrée. Dans la cour, tout près de la maison (trop près si on en juge par la senteur), il y a une sorte de grange où des cages empilées indiquent qu’il s’agit peut-être d’une lapinière. Aucun signe de peinture sur les bâtisses. Jean-Nil entre dans le portique et frappe sur la porte entrouverte… pas de réponse. Il pousse un peu la porte et d’une voix forte lance à l’intérieur de la maison:

"Quelqu’un à la maison?"

Pas de réponse immédiate, mais au moment où il décide de partir…

"Béret Bleu! Haut les mains! Ha, ha, ha."

L’énorme voix de stentor fait sursauter le visiteur qui se retourne vivement avec l’allure d’un chat soudainement coincé par un chien et prêt à tout pour se défendre.

"Easy! Easy! Ha, ha, ha."

Jean-Nil est surpris de voir que ce gros rire, semblable à une canonnade, vient d’un si petit homme.

"Pardon Monsieur, je croyais qu’on allait m’attaquer."

"Ha, ha, ha. Un québécois à part ça! Ha, Ha, ha. La porte est ouverte…qu’est-ce que tu attends? Entre! As-tu peur? Ha, ha, ha."

"Le Québécois hésite… tergiversant dans le portique."

"Je cherche un nommé LeBouthillier, Alain LeBouthillier."

"Me voici! Heureux de faire ta connaissance, Béret bleu! Tu as un nom, toi aussi?"

Il tend la main; le voltigeur la prend:

"Moi?… Mais je croyais que vous étiez Butler: c’est ça qui est inscrit sur la boîte à lettre… Moi, c’est Jean-Nil - Jean-Nil Sirois, mon nom."

Celui-ci desserre la main, mais le petit homme continue de la tenir en secouant.

"Ce que tu as vu sur la boîte à lettre, ça, c’est pour les affaires. C’est plus chanceux d’avoir un nom anglais. Mes lapins ont meilleur goût et se vendent mieux lorsque mon nom est anglais. Ha, ha, ha. Mais entre donc! Qu’est-ce que tu attends? Je vais te donner une tasse de thé et nous allons jaser en fumant une pipe. Tu pourras même rester à souper."

"Mais, j’ai trois compagnons avec moi."

Enfin, LeBouthillier relâche sa prise et Jean-Nil est soulagé d’avoir le bras libre.

"Trois autres! Avez-vous besoin d’une armée pour prendre d’assaut un pauvre lutin comme moi! Ha, ha, ha. Amène-les! The more, the merrier!"

Jean-Nil retourne à la voiture et ramène les autres qu’il prévient de l’originalité de leur hôte. De retour à la maison il présente ses compagnons au petit homme qui continue de plaisanter:

"Je vous ai vu venir. J’étais en train de soigner mes lapins. J’élève des lapins, vous savez. C’est ça qui me fait vivre. Vous autres, qu’est-ce qui vous fait vivre? Vous quêtez? Ha, ha, ha. Quant j’ai vu ce grand-là venir, je me suis dit: «Je vais le faire sauter.» Ha, ha, ha. Je l’ai trouvé un peu nerveux. Asseyez-vous quelque part pendant que je brasse la bouillie – il doit y avoir assez de sièges. Bon! Il faut que j’ajoute un peu d’eau et de la moulée à lapins. La moulée, ça remplit l’estomac et ça fait pousser les oreilles. Ha, ha, ha. Si vous êtes comme moi, vous avez faim vous autres aussi."

"Nous ne voulons pas abuser de votre bonté…"

"Tut! Tut! Je veux absolument vous empoisonner avec ma potion. Ha, ha, ha. J’espère que vous ne me prenez pas trop au sérieux. Écoutez! La pluie commence à tomber. Nous allons avoir un orage; vous ne pourrez pas partir. Il va falloir que vous mangiez ma bouillie à lapin."

En effet, la pluie se fait entendre sur le toit de tôle. Jean-Nil jette un coup d’œil vers son hôte. Celui-ci ajoute un morceau de viande dans le pot-au-feu. Son regard parcourt ensuite la pièce. Tout est dénudé et morne dans cette maison, mais il n’y a pas de saleté. On y trouve un fauteuil, une chaise, et un banc – on peut donc asseoir l’hôte et ses invités. Maintenant LeBouthillier ajoute des légumes à la «bouillie» qui mijote dans un gros chaudron noir suspendu dans la cheminée, comme on en voyait dans les contes illustrés de fées et de lutins que lisais Madame Sirois à ses enfants avant de les mettre au lit.

Soudain un éclair qui illumine toute la pièce et une seconde après: CCRRAACC!

"Ha, ha, ha. Ne vous en faites pas les gars, c’est pas le diable, c’est seulement sa rigolade. Ha, ha, ha."

Le temps devient très sombre et l’étrange hôte décide de faire de la lumière.

"Je vais allumer ma lampe à la naphtaline pour qu’on puisse se voir la face. Une bonne lampe c’est bien pratique. Celle-là, c’en est une bonne – un peu plus et elle pourrait éclairer jusqu’à mes idées."

"Il a oublié de rire", pense Jean-Nil. "Peut-être est-il trop absorbé par sa lampe." La naphtaline s’enflamme et le reflet de la lumière illumine les yeux noirs et enjoués du petit homme. Il a vraiment l’air d’un lutin avec sa tête couronnée de deux touffes de cheveux roux qui flottent au-dessus de ses oreilles, son nez retroussé sous lequel pointe une longue moustache que sa main gauche tord et frise chaque fois qu’elle est libre. Lorsqu’il veille sur son chaudron les flammes de l’âtre font rougir davantage les teintes déjà sanguines de son visage. Pour placer la lampe allumée sur son crochet il doit se dresser sur le bout des pieds, alors celui qui l’observe se dit qu’il ne doit pas mesurer plus d’un mètre et demi. Il porte des vêtements de soldats (surplus d’armée, sans doute) dont les manches et les jambes de pantalon sont coupées. Une grosse corde nouée au-dessus de la hanche lui ceinture la taille et retient son pantalon d’étoffe kaki.

"Est-ce qu’on doit s’adresser à vous comme Monsieur Butler ou comme Monsieur LeBouthillier?"

"«Monsieur» quand je suis endimanché. Ah! Ah! Ah! Appelez-moi comme vous voudrez: LeBouthillier pour les Québécois, Butler pour les Anglais, Botelisto pour les espérantistes – ça c’est rare! Ha, ha, ha. Et Poucet pour les gens d’ici et pour les amis. Appelez-moi Poucet, ça me fera plaisir et je vous considérerai comme des amis."

"Poucet, vous avez dit «les espérantistes»; vous vouliez sans doute dire les Espagnols…"

"Ha, ha, ha. Je voudrais bien qu’il y ait autant d’espérantistes qu’il y a d’espagnols. Pauvres enfants! Vous ne savez pas ce que c’est que l’Espéranto? Je vais vous expliquer ça tout à l’heure. Quand vous partirez d’ici vous pourrez tous parler l’Espéranto. Ha, ha, ha."

Les voltigeurs ne disent rien, mais ils doivent bien se demander quel mystère se cache sous cette obscure langue dont ils entendent parler pour la première fois. Quelles relations occultes pourraient bien maintenir ce Poucet pour nécessiter l’usage d’une langue que nul autres parmi les humains ne semblent connaître?"

Le vent s’élève à l’extérieur et la tempête se déclare définitivement. Heureusement que les voltigeurs se trouvent à l’abri et physiquement, sinon psychologiquement, confortable. S’ils préféreraient être ailleurs que dans ce repaire chez lequel la tempête les retient, ils peuvent néanmoins se compter chanceux de bénéficier de la l’hospitalité du Poucet.

Lorsque le petit homme a fini de se promener entre le chaudron et l’armoire, il puise de l’eau dans un bassin, sort une serviette, et offre à ses invités de se laver les mains "et les pieds si nécessaire". Déjà, à la vue de la quantité de pain, de fromage et de confiture déposée sur la table, la salive monte à la bouche des voltigeurs affamés. Mais c’est autour de la cheminée que les convives sont invités à prendre leur repas:

"Approchez-vous du feu, les gars; c’est là qu’on mange. Voici vos bols; Puisez donc dans le pot, mes enfants. Mais un à la fois, quand même. Ha, ha, ha. Le reste est sur la table, vous n’avez qu’à vous servir."

Un des voltigeurs tire le banc et Jean-Nil approche une chaise pour son hôte.

"Merci, mon grand. Pour ça, c’est toi qui auras la première saucette. Ha, ha, ha."

Le premier des voltigeurs puise dans le chaudron et les autres suivent tour à tour. En approchant la tête au-dessus du chaudron pour puiser on peut sentir la bonne odeur de la viande, des légumes et des épices. Tout de même, c’est avec prudence qu’après avoir fait leur prière les jeunes hommes approchent leurs lèvres de cette nourriture. Seul le plus jeune, celui qui avait accompagné Jean-Nil au porte à porte ose faire le signe de la croix ouvertement pour le bénédicité.

"Comment!? Les autres Bérets bleus ne prient pas avant de manger! Je vais rapporter ça à Madame Day-Cotey! Ha, ha, ha."

Jean-Nil jette un coup d’œil autour de lui; tous semblent attendre un premier geste de sa part. "Prions!" annonce-t-il, pour les inviter à prier selon leur habitude, c’est à dire, en disant l’Angélus et le bénédicité. Poucet s’est retiré à l’écart et on ne peut savoir s’il a participé à la prière. La lumière s’éteint… il était là, près de la lampe.

"À cet’heure qu’on s’est vu et que la soupe est prête, on n’a plus besoin de ça. On n’aura pas le luxe d’un souper à la chandelle, mais un souper à l’âtre ça donne aussi bien de l’atmosphère."

"Oui", pense Jean-Nil, "et quelle atmosphère!"

"Comme ça vous ne pouvez pas voir ce que vous mangé et ça fait mon affaire. Ha, ha, ha."

Il ne reste plus pour s’éclairer que la lumière dansante du feu et la lueur occasionnelle des éclairs.

"Les habitudes s’ancrent bien solidement quand on vit seul. J’ai pensé que vous aimeriez partager mon heureuse habitude de manger à la clarté du feu… et des éclairs lorsqu’elles sont disponibles. Ha, ha, ha."

Les convives deviennent silencieux, mais la tempête, elle, continue son tapage. La pluie dirige sa batterie sur le toit tandis que la foudre rassemble ses mégavolts et les décharge par intervalle en de formidables explosions de bruits et de lumière:

"Vous n’avez pas peur? Mais non, vous avez le privilège de voir et d’entendre des feux d’artifice naturels – à bas l’artifice! Ha, ha, ha."

Jean-Nil veut diriger la conversation vers le sérieux de leur travail. Il pose la question qui le talonne depuis le qu’il à lu l’article le bulletin La Vague:

"Avez-vous, Poucet, entendu parlé de la Société Minière Golden?"

"Ha, ha, ha. Si j’en ai entendu parlé! J’ai acheté des actions. C’était une fameuse idée… n’importe qui avait le moyen d’en acheter; une action, dix actions, une demie-action, un dixième d’action; accessible à tous le monde; la compagnie des pauvres! Ha, ha, ha. À part ça, c’était sûr de rapporter… ça les a apportés en prison. Ha, ha, ha."

Dehors la tempête s’apaise; chez le Poucet, on commence à se détendre.

"Les coquins! Ils devaient s’y attendre - on ne fraude pas les gens comme ça sans se faire prendre tôt ou tard."

"Pas si vite mon gars! Les deux hommes qui ont monté cette affaire n’avait pas l’intention de tromper leurs contribuables. Ils se sont trompés eux-mêmes et les autres par inadvertance. Ils voulaient déjouer les meneurs du système financier et ils sont tombés dans leur propre piège. On ne peut pas battre ce système à son propre jeu – on ne peut le battre que par une lutte honnête; par l’éducation de la masse et par une franche dénonciation comme vous autres, les voltigeurs, vous le faites."

Poucet a fait cette déclaration sans rire une seule fois et les quatre voltigeurs croient découvrir un autre homme. L’impression est telle que Jean-Nil, sans s’en rendre compte, s’adresse à lui d’une toute autre manière, en oubliant qu’il est le Poucet:

"Si vous saviez, Monsieur LeButler, tout le dommage que cela nous a causé aujourd’hui. Tout le monde était méfiant et personne voulait nous recevoir."

"Monsieur LeButler! Ha, ha, ha. Très bien Sire… Roi. Ha, ha, ha. Soyons sérieux. Demain, je retournerais au village avec vous autres pour refaire le porte à porte ensemble. Je connais tout ce monde-là, moi. Vous verrez qu’on va bien nous recevoir."

Il ramasse les bols et les cuillères, prend un contenant qui se trouvait sur la tablette du foyer et se met à distribuer des cerises. Une pluie fine tapote le toit; c’est tout ce qui rester de la tempête.

"Pour dessert… Cette cerise-là, je l’appelle la P’tite Poucette. C’est une variété que j’ai développée moi-même. Elles sont très sucrées."

"Umm! Très bonnes, vos cerises. Merci!"

"J’ai dit que je vous parlerais de l’Espéranto: Écoutez-moi! Espéranto estas bona lingvo. C’est fait! Je viens de vous en parler! Ha, ha, ha. Bon! Voyons! L’Espéranto est une langue construite; une langue neutre, universelle et facile à apprendre. Sa raison d’être c’est l’unité entre les peuples – contribuer faire une grande famille de toutes les nations, mais sans amoindrir aucune d’elles. L’Espéranto existe en vue de devenir langue seconde universelle. Tout le monde apprend sa langue maternelle, et la langue universelle. Deux langues, c’est tout ce qui nous faut pour communiquer avec tous les humains de la terre."

"C’est bien beau, mais je croyais que l’anglais remplissait déjà cette fonction."

"L’anglais, ce n’est pas une langue neutre. Faire de l’anglais la langue universelle c’est donner un avantage à une culture au détriment des autres. À part ça, l’anglais, ce n’est pas facile à apprendre – phonétiquement, ce n’est par régulier du tout, et quoi d’autre…? L’Espéranto, c’est absolument logique grammaticalement et phonétiquement; c’est neutre et facile à apprendre. Vi comprenas?"

"Ça, au moins, nous le comprenons."

Les cinq restent longtemps autour du feu, parfois silencieux, parfois en conversation. Le plus jeune aimerait bien se délasser, mais les flammes le retiennent prisonnier. À quelques pieds seulement de l’âtre, ce sont les ténèbres et l’inconnu. Mais, finalement…:

"Monsieur B…euh… Poucet, je dois aller à la toilette."

"Ah! Tu fais bien d’y aller, mon gars. Après tout, tu n’es pas un lapin. Ha, ha, ha. J’ai quelque chose de moderne pour ça: une lampe de poche."

"Monsieur… Une lampe de poche? Mais, j’ai besoin d’aller à la toilette."

"Ha, ha, ha. Attends que j’allume ma lampe à l’huile."

Il allume sa lampe et celle de poche se trouve là, sur la tablette.

"Si vous avez à sortir la nuit, elle est ici sur la tablette. Tiens, mon jeune, prends ça. Il y a un petit sentier à droite, en sortant - suis-le et tu vas trouver le cabinet… si les enfants ne l’ont pas encore une fois fait rouler en bas de la côte. Ha, ha, ha."

Il est sous-entendu, dans ce que les voltigeurs viennent d’entendre, que leur hôte s’attend à ce qu’ils restent pour la nuit. Jean-Nil préférerait aller ailleurs si c’était possible. Il se demande aussi comment leur hôte parviendra à les héberger tous.

Le Poucet se prépare à laver le peu de vaisselle qu’ils ont utilisée, mais Jean-Nil le devance et avec l’aide d’un compagnon la tâche est terminée en quelques minutes.

"J’aimerais bien vous inviter à faire l’office des heures avec moi, mais j’ai seulement une livre."

Cela surprend Jean-Nil. Voilà au moins trois heures qu’ils sont ici à faire connaissance et il devenait de plus en plus convaincu que cet homme étrange n’avait pas de religion. À certains moments il l’aurait presque pris pour un démon. Maintenant c’est lui, le voltigeur si chrétien, qui se fait inviter à se joindre à la prière de l’Église. Pour compenser son manque de discernement il se rend tout à fait disponible et cherche à réaliser le désir du Poucet.

"J’ai une Bible. Cela suffira pour les psaumes, les cantiques et la lecture."

"Ça, c’est une idée! Moi aussi j’en ai une. Vous pouvez suivre deux par deux dans les Bibles et moi je me chargerai des antiennes et les oraisons. Trouvons d’abord un hymne que tous connaissent."

Leur liturgie domestique planifiée, le quintette commence à louer le Seigneur dans la musique de saint Grégoire. Le Poucet enterre les autres voix de la sienne beaucoup plus forte. "C’est sûrement une voix cultivée", se dit Jean-Nil. La prière opère son effet sur les cœurs et toute méfiance disparaît entre le Poucet et les voltigeurs. Unis dans un même esprit, ils se sentent tous de la même famille.

Le temps de prière est vite passé et il faut penser à la nuit. "Je ne sais vraiment pas comment on peut rester à coucher ici", souffle Jean-Nil à l’oreille de l’ancien militaire. "Parle-lui", répond l’autre.

"Monsieur LeBouthillier, êtes vous sûr qu’on peut rester ici ce soir?"

"Ah! C’est Monsieur LeBouthillier, maintenant, ha, ha, ha. Venez voir ça. Si vous n’êtes par trop capricieux, vous allez passer une bonne nuit."

Il les conduit dans une chambre semblable à un appentis qui aurait été muré. Là, se trouvent deux grands lits avec des paillasses.

"Vous pouvez coucher deux par lit ou prendre les sacs de couchage."

Ouvrant l’armoire qui se trouve près de la porte, il leur montre deux sacs de couchage enroulés et attachés avec une corde.

"Quand mon frère vient avec ses neveux c’est ici qu’ils couchent. La belle-sœur, elle a une sensibilité de princesse. Elle peut sentir un pois sous dix matelas. Ha, ha, ha. Elle ne reste jamais à coucher."

Il y a une senteur de moisi et de refermé dans l’appartement, mais tout semble propre et la lingerie de laine rangée est rangée avec ordre dans l’armoire.

"Il va falloir que je fasse bientôt des réparations. Le plancher commence à se décomposer le long du mur, sur les trois côtés qui sont exposées à l’extérieur. C’est un appartement que j’ai construit au-dessus de mon caveau à patate il y a une quinzaine d’années pour les visiteurs."

Le Poucet s’est retiré dans sa propre chambre et les quatre voltigeurs se sont mis au lit, chacun à sa place, utilisant les deux sacs de couchage. Tous dormaient paisiblement mais quelqu’un vient de se réveiller en sursaut. Celui qui a été tiré de son rêve ne sait pas ce qui a pu déranger son sommeil. "Ha! Une damnée souris qui grignote. Ne pourrait-elle pas manger durant le jour comme tout le monde!" Il est maintenant complètement éveillé et constate qu’il a un pressant besoin d’aller à la toilette. Cela ne lui plaît pas beaucoup car dans la situation où il se trouve c’est une entreprise pas trop facile. Puisqu’il n’a pas le choix, il se lève dans l’obscurité, mais trébuche en essayant d’enjamber son compagnon. Et CRACCC! le plancher défonce, projetant le pauvre homme qui se retrouve avec ses amis dans les patates.

"Aye! Aye! Au secours!"

Les trois autres se sont réveillés, empilés les uns sur les autres, trop abasourdis pour saisir immédiatement ce qui se passe, mais ils ne tardent pas à déguerpir vers le haut en cherchant à grimper le plan incliné qu’est devenu le plancher. Le plus énervé c’est celui qui s’était levé pour aller à la toilette; il a maintenant un gros problème dans son pyjama. Les infortunés voltigeurs, plongés dans une obscurité complète, tâtonnent tout autour pour s’assurer qu’ils ne rêvent pas et pour chercher à comprendre ce qui s’est passé.

Des pas se font entendre en haut; des reflets de lumière viennent danser dans l’ouverture de la porte entrebâillée. La porte s’ouvre au-dessus de leur tête, un caleçon rouge apparaît surmonté d’une tête également rouge qui se renverse et sous la longue moustache couleur de feu éclate un tonnerre de rire:

"Ha, ha, ha; Ha, ha, ha. Kiel vi fartas? (Comment allez-vous?) Ha, ha, ha. Je vous ai pris au piège, hein?"

Les voltigeurs ne trouve pas ça drôle! Il y en a même parmi eux qui se demandent si le Poucet ne leur a pas jouer un vilain tour.

"Je vous l’avais dit que le plancher était pourri. Ha, ha, ha."

Enfin, éclairés par la lampe de Poucet et reprenant leur calme, ils commencent à saisir le comique de la situation et se joignent au rire du Poucet. Le petit homme en rouge, plus lutin que jamais, les fait sortir par la porte extérieure de son caveau à patates. Après les avoir installés dans sa propre chambre, il se retire à son nouveau lieu de repos près de la cheminée. Le plus malheureux des quatre a réglé son problème et mis son pyjama à sécher sur le dossier d’une chaise non loin du feu. Il devra coucher tout habillé. Pour les voltigeurs le reste de la nuit disparaît dans le sommeil, mais pour le Poucet qui entretient le feu dans l’âtre, le sommeil a fuit et la nuit demeure. Le son d’une bûche qui roule contre la paroi de la cheminée réveille Jean-Nil. Il voit les reflets du feu dans une paire d’yeux, comme ceux d’un chat, ajoutant au mystère de l’étrange personnage. Il observe jusqu’à ce que le sommeil lui referme les paupières qu’il ne rouvrira qu’à la lumière du jour.

Un air de violon se fait doucement entendre. La musique prend de l’entrain et finit par une gigue endiablée. Le Poucet parvient ainsi à vaincre le sommeil du dormeur le plus résistant. Jean-Nil se rend à l’endroit où repose la lampe de poche et s’en sert pour vérifier l’heure sur sa montre. Il est 5 heures. C’est plus tôt que d’habitude mais ils sont bien obligés de se lever.

Au déjeuner, on décide que les trois compagnons de Jean-Nil se rendront avec l’auto à la ville voisine selon l’itinéraire prévu. Là, ils se joindront à l’équipe des femmes pour faire le porte à porte. Quant à Sirois, il accompagnera le Poucet pour aller frapper de nouveau aux portes qui ne voulaient pas s’ouvrir la veille. Lorsque le temps de partir arrive, le petit homme va chercher sa voiture qui se trouve derrière la lapinière. Jean-Nil, qui l’attend, se demande s’il le verra réapparaître avec quelque attelage ancien. Mais non! Il revient avec une vieille Ford berline transformée en camionnette, sans doute pour le transport de la ferme. Il s’y installe et tous deux filent vers leurs champs d’action pour la journée.

Jean-Nil voit bientôt se dissiper les doutes qu’il a eus concernant le succès promis pour cette journée. Il n’en revient pas de voir toutes ces portes, hier fermées s’ouvrir aujourd’hui, comme par magie, devant le Poucet. Il découvre, à sa surprise, que les gens l’estime et lui sont suffisamment sympathique pour écouter son message. Mais ce qui l’étonne encore davantage, c’est l’intensité et la conviction de son compagnon devenu sérieux, comme si toute l’énergie qu’il conserve à ne pas rire se changeait en persuasion irrésistible. On trouve très difficile de ne pas acquiescer à l’ardeur de sa conviction et par conséquent la journée s’avère des plus fructueuse.

Le lendemain, Jean-Nil s’apprête à aller prendre l’autobus pour rejoindre ses compagnons.

"Bonsancon!"

"J’ai compris ça! Merci! Vous savez, votre Espéranto, ça m’intéresse, moi."

"Attends un peu! J’ai quelque chose pour toi."

Le Poucet revient avec un petit livre:

"Tiens! Je te donne ma grammaire; je n’en ai plus besoin."

"Regarde, si c’est petit comme livre. Une langue sans irrégularité, ça n’a pas besoin d'une grosse grammaire.

"Je devrai sans doute me procure un dictionnaire."

"Tu en as un à même la grammaire; ce que tu trouveras là va te suffire pour un bon bout de temps. Tu as, là-dedans, les racines principales, et avec ça, en ajoutant des affixes tu construis ton vocabulaire. Tu vas voir comme s’est intéressant. Inteligenta persono lernas la internacian lingvon rapide kaj facile. Ha, ha, ha."

"Je ne suis pas sûr d’être intelligent, mais je vais certainement l’étudier votre Espéranto."

"Tu vas y prendre goût, tu verras! Ensuite tu pourras te parler tout seul et personne te comprendra. Ha, ha, ha."

"Je viendrai jaser avec vous."

"Es-tu certain que tu n’as pas l’intention plus petite que la parole en disant ça? Ha, ha, ha. Tiens! Prends ça aussi pour ta Solidarité."

Il présente une grosse enveloppe au voltigeur. Ce dernier devine tout de suite que c’est de l’argent en numéraire. Il lui demande quel est le montant pour le reçu. Le Poucet lui dit de compter lui-même le montant parce qu’il ne sait pas combien il y en a. Jean-Nil compte et il est surpris de l’importance de la somme.

"Quoi! Je vous croyais pauvre!"

"L’habit ne fait pas le moine, garçon. Ha, ha, ha. Quand on se satisfait du nécessaire, il en reste toujours à mettre de côté pour les bonnes causes."

Jean-Nil serre la main de son énigmatique ami avant de descendre à la route où passera l’autobus.

"Mille mercis!"

"Milojn da bonvenojn!"

"Avant que je parte, dites-moi une chose…"

"Vas-y, mon grand!"

"Lorsque vous êtes seul, riez-vous toujours comme ça?"

"Ha, ha, ha. Ha, ha, ha. Ha, ha, ha."

Continuer

© 2002, Jean-Nil Chabot


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