Chapitre Quatorze

Le Pèlerinage

Pour la deuxième fois, sinon la dernière, Jean-Nil Sirois se prépare à quitter sa famille. À un récent chapitre de la communauté, les moines de l’Abbaye Ste-Marie ont accepté sa demande d’admission. Par miracle, les résultats de son examen médical ont été jugés satisfaisants et le postulant y voit l’intervention de la Providence.

Ce sera une longue absence, cependant sa valise ne déborde pas car le moine doit se détacher des biens de ce monde et se satisfaire du seul nécessaire. Jean-Nil considère comme une nécessité sa Bible toute neuve qu’il a reçue en cadeau pour sa fête. Il soulève la couverture de cuir joliment perlée et brodée par la Mère Tsitchou et découvre, là où il l’avait placée, l’image usée mais fidèle de la Joconde. Cette couverture sera un précieux souvenir non seulement de son trente et unième anniversaire, mais aussi de ses amis indiens, et indirectement du bonhomme des chèvres.

Il apportera aussi son havresac dans lequel il place sa tente et son sac de couchage car il a décidé que la dernière partie de son voyage serait un pèlerinage. Il a donc l’intention de marcher de Port Menier jusqu’au bord du Lac Louise où se trouve l’Abbaye, une distance de quelques 125 kilomètres. Même s’il n’a pas pleinement retrouvé ses forces, il se sent capable d’entreprendre cette longue marche, en ménageant bien ses énergies. Le médecin lui a d’ailleurs recommandé de marcher régulièrement pour fortifier son cœur débile.

Alberta ensoleillée, cette réputation se trouve bien justifiée lorsque Jean-Nil s’embarque sur le train transcontinental en route vers l’est du pays. Tout est soleil. Jusqu’aux larmes de sa mère qui reflète sa lumière. Ce jour mérite bien d’être glorieux puisque Jean-Nil s’en va pour se mettre au service du Roi des rois. Dans quatre jours il sera à Port Menier.

Installé dans la cabine qu’il a louée pour la nuit, le voyageur de La Clairière écrit les premiers mots du journal qu’il rédigera tout au long de son parcours:

Journal de mon pèlerinage à l’Abbaye Ste-Marie d’Anticosti

Vendredi, le 4 août: (Port Menier)

Demain j’assisterai à la messe dans la petite église de l’Assomption que j’ai visitée cet après-midi. Il me faudra manquer la messe dominicale à moins de rester un jour de plus à Port Menier, ce que je n’ai pas la patience de faire. De toute façon, si je retarde mon départ il y aura une forte chance que je n’arriverai pas à temps pour la messe dominicale suivante à l’abbaye et cela je ne le voudrais pas.

J’ai compté 62 maisons à Port Menier, ce qui indique une population d’environ 300 personnes. Aussi, j’ai eu le temps, cet après-midi, de faire mes provisions et de me promener au bord du Lac St-Georges et le long du canal qui porte le même nom. (George… voilà un nom que j’aime! Si j’en ai le choix il pourra devenir mon nom de religieux.) J’ai vu aussi les ruines du luxueux Château Menier. Cela m’a ramené à la mémoire la première question du catéchisme: «Pourquoi Dieu nous a-t-il créés?» et la réponse: «Dieu nous a créés pour le connaître, l’aimer et le servir dans ce monde et pour être heureux éternellement avec lui dans le ciel.» Que d’efforts humains qui ignorent cette fin de l’homme et qui aboutissent en ruines comme ce château! J’ai mes rêves, moi aussi, et ils ne sont pas toujours pour mon bien ultime et la gloire de Dieu. Quoique je ne sois pas assez magnanime pour avoir des rêves de l’envergure de Port Menier, il m’est possible, par substitution, d’emprunter celui de son créateur. Je puis m’imaginer être le propriétaire, le créateur et le roi de ce petit royaume qui sied si majestueusement sur cette immense Île que la nature a planté dans l’estuaire du plus grand fleuve de l’Amérique du Nord. Dans ces rêves, je me verrais heureux, puissant et bienveillant aussi, car ceux qui ambitionnent le pouvoir ont souvent le sentiment de le faire pour le bien de tous. Je serais fier de mon apport financier et me féliciterais d’avoir contribuer des douzaines d’emplois à l’économie plutôt lente du bas St-Laurent. Ce paradis de la chasse que j’allais créer deviendrait le rêve de tous les chasseurs d’Europe, d’Amérique et de partout. Il me faudrait alors un château digne de mon rêve.

Il n’en reste qu’un peu de sable.

Serait-ce injuste d’attribuer de tels sentiments à cet Henri Menier, millionnaire français, manufacturier de chocolat qui devint propriétaire de l’Île en 1895? Je ne l’ai pas connu, bien sûr, mais je connais les inclinations de cette nature humaine que je partage avec lui. Que le Seigneur me donne la grâce de bien gouverner mes propres appétits, si subtils soient-ils. La nature humaine est raisonnable, mais sa déchéance la prédispose à l’aveuglement.

Samedi, le 15 août:

Je n’avais pas porté attention au calendrier liturgique et c’est seulement à la messe que je me suis rendu compte de la solennité d’aujourd’hui: l’Assomption de la Vierge Marie. J’ai fait mon possible pour méditer sur les lectures du jour tout en pénétrant, comme dans une cathédrale, la grande nature silencieuse qui me sépare maintenant de Port Menier. Méditation un peu manquée. Faudrait-il appeler cela communion à la nature ou distraction de la nature? Les plantes, les oiseaux, les mammifères absorbaient mon attention; ma pensée était bien plus au niveau des sens qu’au niveau de l’abstrait. J’ai vu, près d’un lac qui borde la route (ma carte le nomme Lac Princeton) un magnifique chevreuil. Quelle bête!

Je suis actuellement à la porte de ma tente, admirant les jeux que la lumière projette sur le Lac Simonne. Dans mon petit poêlon de cuivre, il y a une truite qui prenait ses ébats, il y a à peine 20 minutes, dans le ruisseau qui coule du Lac Quatorzième Mille. (Cela dit combien de distance j’ai parcourue aujourd’hui - en fait 22.5 km) J’ai apporté une quantité de nourriture suffisante pour 5 jours seulement et, autant que possible, j’essaie de récolter mes repas dans la nature. Ma tasse est remplie de framboises que les jaseurs-des-cèdres n’ont pu cueillir avant moi.

À quelques cent cinquante mètres devant ma tente, le soleil colorie une petite île au milieu de laquelle (si j’interprète bien ma carte) il y a un petit lac. À juste titre, on a nommé ce curieux beigne, le Nombril à Simonne, Tout à l’heure, je m’amusais à imaginer ce que ce beignet pourrait bien avoir dans la tête s’il en avait une. Croirait-il que Simonne est le monde et qu’il en est lui-même le nombril? Le visage toujours tourné vers les nuages et les astres, les oreilles attentives à la seule musique monotone des vagues et du vent (récupérant parfois un écho des bois), parviendrait-il à découvrir qu’il existe une autre vie, au-delà de la sienne et supérieure à elle? Je vois un corbeau perché sur un vieux tronc près du lac. Son cri atteint sans doute ce pauvre beignet, mais comment, je me demande, celui-ci interpréterait-il son langage? Que ferait-il dire au corbeau?

Cette propension que j’attribue au Nombril à Simonne n’est-elle pas la nôtre? Très conscient du mystère que nous sommes et conscient aussi du mystère qui nous entoure, nous sommes souvent oublieux ou ignorants de la réalité qui existe au-delà de ce que perçoivent nos sens. Parfois nous nous gonflons au point de faire disparaître même le mystère qui est autour de nous. Quel nombril, alors! Quel beignet! Par contre, il y a des jours où nous nous dégonflons et c’est à cette occasion que le transcendant mystère de Dieu nous envahit. Devant sa lumière nous devenons alors comme un grain de poussière au milieu des galaxies. Dans cette disposition, sa Parole devient effective et nous transforme, tandis qu’auparavant elle demeurait stérile comme le cri du corbeau parce nous lui faisions dire ce qui nous plaisait.

Mon Dieu que notre orgueil et nos illusions se dissipent devant ta face. En Toi, nous découvrons ce que nous sommes; des créatures dignes et uniques, modeler sur ton image; des êtres que tu as créés pour aimer et être aimés. Tout bien vient de Toi; notre existence même dépend de Toi. Sans Toi nous n’avons rien et nous sommes rien. En Toi sommes tout ce que nous devons être et nous sommes comblés de tous biens. Ah!, la joie d’être tes enfants!

Je reprends ma plume pour écrire un dernier mot au clair de la lune. Le vent souffle du sud-est. Comme je l’aurais souhaité, le temps est clair. La température, si mes sens ne me trompent pas, si situe entre 16C0 et 18C0. Bonsoir à toi, la chouette que j’entends, là-bas! Bonsoir à toute la création!

Dimanche, le 16 août:

Aujourd’hui, j’ai perdu le seul souvenir tangible de mon enfance. Ma Joconde m’a laissé. Cela ne serait pas arrivé si je n’étais pas venu ici, à la Haute Falaise.

À midi, je me suis arrêté sur le bord du Petit Lac Ste-Marie qui se décharge dans la rivière portant le même nom. C’est dans cette dernière que j’ai trouvé mes protéines pour la journée: une truite d’un demi-kilo environ. Ensuite, juste au-delà du lac, j’ai découvert un chemin, apparemment peu fréquenté, qui conduisait vers le nord. Ayant consulté ma carte, je vis que je pouvais le prendre pour me rendre à la Haute falaise, au-dessus du St-Laurent. Cela allait allonger ma route de 15 à 20 kilomètres au plus et comme je me sens en bonne forme j’ai décidé d’aller voir le fleuve de là-haut.

Je n’étais pas encore rendu que la température commença à changer. L’intempérie préparait une attaque, c’était évident. Le soleil qui s’en aperçut le premier alla se cacher derrière les nuages. Ensuite, le vent de l’est, ce rude messager, vint m’avertir de la trame. Je puis vous dire qu’il ne le fit pas en douceur.

Sitôt arrivé, j’ai installé ma tente à l’abris d’un bosquet de trembles et de cornouillers. De là, ma vue s’ouvre sans obstacle sur le majestueux fleuve. Puisque c’est aujourd’hui dimanche, je me préparais à faire mes dévotions, debout sur la Haute Falaise. Par derrière, j’ai la forêt, et par-devant, à cent mètres sous mes pieds, j’ai les eaux du St-Laurent. En ouvrant ma Bible à la page indiquée par l’image, ce méchant vent descendit comme un balbuzard en plongeon, m’enleva la Joconde et la transporta au-dessus de la profondeur noire du grand fleuve. Vite désintéressé après ce rapt violent, il la laissa tomber comme un flocon de neige. Elle se débattit aussi bien qu’elle put, battant des ailes par-ci, par-là, mais après avoir remonté un peu comme pour faire un signe d’adieu, l’Ève ancienne ne put éviter, finalement, de se faire engloutir par l’immensité des eaux. Puis un éclair fendit le ciel, suivi, à une seconde près, d’un tonnerre à réveiller les morts. La pluie vint immédiatement s’abattre sur moi et je m’enfuis sous la tente où j’écris présentement ces lignes. J’ai quelques regrets concernant l’image, mais malgré tout ce qu’elle signifiait pour moi, j’accepte le verdict de la Providence. À l’Abbaye Ste-Marie, les moines n’ont pas de Joconde. Je l’ai remplacée dans ma bible par un rameau de canneberge d’un vert tout brillant.

Je reviens écrire quelques réflexions à la lumière de mon lampion. La première lecture d’aujourd’hui, vingtième dimanche du temps ordinaire, est tirée du livre des Proverbes:

La sagesse a bâti sa maison,
elle a dressé ses sept colonnes,
elle a abattu ses bêtes, préparé son vin,
elle a aussi dressé sa table.

Elle a dépêché ses servantes
Et proclamé sur les hauteurs de la cité:
«Qui est simple? Qu’il passe ici!»
À l’homme insensé elle dit:
«Venez, mangez de mon pain,
buvez du vin que j’ai préparé!»

Oh! Que je désire cette sagesse! Je voudrais me rassasier de son pain et m’enivrer de son vin. Est-il un humain sur terre qui n’en ait pas la soif et la faim? La posséder c’est retrouver en quelque sorte le Paradis perdu, et elle est à notre portée. Pourtant, combien peu savent où la trouver. Quiconque a la foi y a accès. Jésus nous le dit dans l’Évangile d’aujourd’hui: "Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais… qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle". Ce Jésus qui s’offre dans l’Eucharistie, c’est la sagesse éternelle. Et pourtant nous dit saint Jean, "après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples dirent ‘Ce langage est trop fort, qui peut l’écouter?’ Dès lors, nombre de ses disciples se retirèrent et cessèrent de l’accompagner." parce qu’ils ne croyaient pas. Aujourd’hui, je dois partager leur sort, malgré ma foi, puisque je ne peux pas jouir de la présence de Jésus dans l’Eucharistie.

Lundi, le 17 août:

Ce matin, il pleut encore. L’atmosphère est froide et humide. Il me faudra rester sous la tente et tenter de me réchauffer tant bien que mal. Le repos ne me fera pas de tort car je me suis fatigué un peu trop hier. Si je parviens à me faire un abri contre la pluie, j’y ferai un feu et cela ira mieux. En vue de cela, j’ai ramassé des brindilles et du bois lorsque la pluie était éminente et je les ai gardés au sec. J’écrirai encore quelques mots plus tard.

Me revoilà, cher journal, mon seul compagnon. L’activité m’avait réchauffé même avant la chaleur des flammes.

Il y a, non loin d’ici, un écureuil bavard qui n’a cessé de me faire des reproches chaque fois que je le rencontre. Il était là encore, il y a quelques minutes pour me dire «va-t’en! va-t’en!» Je lui ai répondu que c’est ce que je ferai demain, mais qu’en attendant, il était bienvenu pour partager mon repas. Contrairement aux écureuils de Canabourg, celui-ci ne semble pas connaître le goût raffiné des mets domestiques et il a refusé les miettes de pain que je lui ai lancé, pensant peut-être que je lui lançais de pierres. Ma générosité ira bénéficiera les scarabées qui en feront un festin.

Les nuages surchargés naviguent si bas qu’il ont l’air d’être en danger de se déchirer sur la pointe des épinettes et de couler à pic. Autant que je puisse voir, leur sombre parade n’est pas prête de se terminée, non plus.

Pour me tremper spirituellement dans cette atmosphère pluvieuse, je crois que je vais traduire un poème de Thomas Merton que j’ai suffisamment aimé pour l’apprendre par cœur. Lorsque la météo nous envoie des journées comme celle-ci, je prends goût à ce genre de poésie.

Le poème en vers libre décrit un novembre d’Irlande:

Saint Malachie, par Thomas Merton

En novembre, aux jours du souvenir des morts,
Quant l’air sent froid comme la terre,
Saint Malachie, très ancien, se lève
Pour ouvrir le mince rideau boisé
Et paraître avec le jour, sur la terre d’Érin.

Son manteau est perlé de rosée;
Il a pour barbe, les mers de Poseidon
(Est-ce une crosse ou un trident dans sa main?)
Il pleure contre les fenêtres gothiques, et le cloître vide
Gémit comme un coquillage sorti de l’océan.

Deux cloches encabanées dans la tour
Parlent doucement à l’étranger,
Et le clocher considère ses eaux:
«Je suis venu voir mon festival», (ainsi parle sa caverne)
«Car je suis le saint du jour.
Devrais-je secouer la pluie de mes cheveux, et me tenir dans le transept,
Ou vous laisser reposer dans le silence de mon histoire?»

Ainsi, les cloches se mirent à sonner, nos antiphonaires s’ouvrirent
Et les pinsons et les merles sortirent de nos pages.
Nos pensées devinrent des brebis. Nos cœurs flottèrent comme la mer.
L’un des moines pensa qu’il fallait lui chanter
Un cantique de l’âge de la pierre.
Nous l’avons chanté dans le plain-chant du géant Grégoire:
Des océans d’Écritures coulèrent sur la crête de l’Irlande.

Alors, les dernières fleurs sauvées du gel
(Protégées par le verre lorsque le jardin allait croupir)
Levèrent leurs petites lampes vers Malachie sur l’autel
Pour regarder dans ses yeux de bois avant la messe.
La pluie s’est répandue en soupirant le long des murs de pierre.

Des tempêtes, flottes en bataille, naviguèrent tout le jour.
À cinq heures, après un rayon de soleil, notre visiteur, sans paroles,
Soupirant et secouant l’humus de ses pieds,
Et avec son trident agitant les arbres,
Partit dans les bois, parsemant le sol de goûtes.

Ainsi des flammes cuivrées tombent; des langues de feu tombent
Les feuilles à son passage tombent par centaines
Pendant que la nuit, sur cette Pentecôte apocryphe
Fait descendre son manteau noir.

Ainsi le Melkizédec de notre année en finition
Vint sans parents et partit sans laisser de traces.
Et la pluie continue de cliqueter dans nos forêts
Pareille à une porte de prison provinciale.

mardi, le 18 août:

D’après ma montre, il est à peine 1 heure de l’après-midi et déjà je barbouille tes pages, mon journal.

Le soleil plombe sur mes vêtements mouillés, étendus sur un jeune tronc que j’ai accroché horizontalement aux branches de deux arbres. C’est tôt pour s’arrêter, mais il le fallait bien.

Je suis parti de la Haute Falaise ce matin aussitôt que le soleil eut séché la rosée. À 10 heures, j’étais déjà rendu à la Rivière à l’huile et il me restait à peine 6 kilomètres avant de reprendre la route que j’avais laissée samedi dernier. Je suis descendu jusqu’au fond de l’escarpement pour y trouver le cours d’eau, mais arrivé là, je me suis rendu compte que la rivière avait la gorge sèche. C’est à peine si je pus trouver une cuvette assez profonde pour remplir ma cantine. Par contre, le lit drainé était devenu une belle route de gravois sur laquelle il était bien facile de marcher.

Cependant, après une marche d’environ deux kilomètres, je suis arrivé à un barrage. Une digue de castors barrait la petite rivière de bord en bord et retenait derrière elle un lac d’une grandeur considérable. Certain de voir de l’activité autour de ce réservoir, je me suis approché aussi doucement que possible pour m’installer sur un monticule directement au-dessus de l’eau afin d’observer ces industrieux animaux. Malheureusement, un des castors - sans doute le gardien – m’aperçut et claqua le signal du danger en frappant l’eau de sa queue. Aussitôt, une petite armée de ces gros rongeurs se précipita vers la sécurité de leur lac. Au moment où je me déplaçais pour mieux voir cette débandade, l’une de ces bêtes, un mastodonte pesant au moins 25 kilos, se mit à dévaler la pente comme une locomotive hors contrôle et me rentra dans les jambes, m’envoyant plonger tête première dans son lac. Pour sa punition, il devra tolérer ma présence jusqu’à ce que mes vêtements soient séchés.

Je reviens pour quelques mots. Il est probablement minuit. Il était tard lorsque j’ai repris mon chemin sous la douce lumière de la pleine lune, et ma marche a duré jusqu’à 11 heures. Reposé par le calme, la musique discrète des animaux nocturnes et le sentiment de la présence de Dieu, je ne sens aucune fatigue. En fait, cette marche a été pour moi un temps de méditation et une occasion de joie. Et pourquoi cette joie? Parce que le Seigneur m’est apparu ce soir comme jadis il est apparu à Moïse. À lui, il est apparu sous l’aspect d’un buisson ardent; à moi, il est apparu sous la forme de l’univers. La lune était son œil qui veillait sur moi; les galaxies, son grand manteau de gloire qui me recouvrait; mon chemin bordé d’ombres silencieuses, le creux de sa main; le bruissement des feuilles et le cri du huard, sa voix me parlant en langue mystique. Et comment puis-je savoir que c’était une apparition? Parce que j’ai goûté cette paix au-delà de toute paix qui accompagne toujours sa présence. Cette paix plus certaine que tout autre signe m’assure que le Seigneur était présent.

Bonne nuit!

Mercredi, le 19 août:

Ce soir, j’étais fatigué, mais après un bon bain dans la rivière, je me sens tout ravivé. J’ai maintenu un bon pas depuis ce matin. Je voulais être à la Rivière Jupiter le plus tôt possible et j’y suis arrivé avant le couché du soleil. L’endroit où j’ai planté ma tente est désignée sur ma carte par le repère «Jupiter 24».

En arrivant au bord de l’immense gorge au fond de laquelle coule la Jupiter, j’ai cru me retrouvé chez-moi sur les côtes qui forment la vallée de la Rivière à la Paix. Il ne manque qu’une chose aux vastes écarts de la Jupiter: une oasis de verdure avec une cabane habitée par un sage. Ici, pas de bonhomme des chèvres. Cependant, au sommet et sur la route qui serpente en pente, parfois abrupte, sur distance d’au moins trois ou quatre kilomètres, j’ai ressenti le même émerveillement qui s’emparait de moi chaque fois que j’abordais celle qu’on nomme «à la Paix».

L’événement le plus important de cette journée fut ma première rencontre avec un être humain depuis mon départ de Port Menier. Ce matin, il tombait déjà une pluie fine poussée par un vent du nord-est et le soleil ne devait réapparaître que tard dans l’après-midi. Après environs deux heures de marche, je suis arrivé à un endroit appelé Lac du Chevreuil où il y avait un campement de chasseurs. (Au même endroit, le chemin fourche, branchant à gauche vers la Rivière au Saumon qui se trouve à l’autre bout de l’Île, et à droite, traversant l’Île sur sa largeur vers le petit port de Jupiter-la-mer aménagé par les moines de Ste-Marie.) J’ai surpris le cuisinier et il a sursauté comme si j’avais été une bête féroce ou un fantôme. "Where do you come from?" (D’où arrives-tu?) m’a-t-il demandé dès qu’il eut repris ses sens. Un large sourire s’épanouit sur son visage: "You scared the life out of me!" (Tu m’as fait peur à en mourir!) Son sourire valait bien un soleil et j’ai cessé d’être conscient de la pluie et du froid. Je lui ai expliqué mon pèlerinage et il m’a offert à manger. Je lui ai dit que j’avais fait un bon déjeunér.

Viens prendre une tasse de thé, alors.

Son thé était bon et ses biscuits meilleurs - peut-être parce que je n’avais pas mangé de friandises depuis longtemps. Il m’a expliqué que c’était à son tour de rester au camp aujourd’hui pour mettre les choses à l’ordre et pour préparer les repas. Les trois autres chasseurs étaient partis avant le lever du soleil et devaient revenir pour le repas du midi. Après avoir pris le temps d’échanger un peu, j’ai repris la route avec un sandwich et quelques sucreries dans mon havresac.

Tout en faisant mon chemin, je me mis à réfléchir sur cette rencontre inattendue. L’homme n’est pas une île. Tous nous sommes frères; tous nous communions à l’ensemble de la race humaine. Mieux nous participons à cette communion plus nous sommes heureux. Et quel est le lien, le courant qui nous permet de former le milieu sans lequel nous ne pouvons être comme nous devons être, c’est à dire, intégralement humain? C’est l’Esprit. Tant d’hommes et de femmes sont aliénés de leurs semblables parce qu’ils sont séparés de la source de tout ce qui est humain: Dieu. C’est lui qui nous unit en son Fils par l’Esprit-Saint. Le péché nous sépare les uns des autres parce qu’il est le refus d’aimer. «Aime Dieu et ton prochain», voilà le grand commandement! Sans lui, c’est l’aliénation complète. Au contraire, l’amour nous unis en un même corps; le corps du Dieu fait homme. C’est lui le commencement et la fin, le prototype de la race humain, le premier-né à la vie éternelle. En lui nous nous retrouvons tous comme frères et sœurs. Voilà un condensé de mes réflexions.

Cela semble étrange que l’on puisse être aliéné des autres même au milieu de la foule, alors qu’on peut-être en communion avec ses semblables dans la solitude. Je sais que c’est par les autres que j’ai connu Dieu et que je l’ai aimé ; par les autres et avec les autres que j’ai grandi spirituellement et humainement. Je sais aussi que je ne puis avoir Dieu pour moi sans l’avoir pour les autres. Par contre, cette solidarité avec les autres ne dépends pas seulement des contacts sensibles, car elle est avant tout spirituelle. Lorsque je me ressource dans la solitude, je puise Dieu à grand traits pour le partager ensuite avec mes semblables. Lorsque je m’approche du Seigneur et que je communie à lui dans la solitude je lui amène aussi tous ceux que je porte dans mon cœur.

C’est ainsi que pense le laïc que je suis. Si j’étais saint Paul, je le dirais bien mieux. De toute façon, je suis heureux de pouvoir dire avec toute la famille de Jésus: «Notre Père…». Vive la solidarité! Vive la solitude aussi!

Jeudi, le 20 août:

Demain, en faisant une bonne journée, je pourrai être à la porte de L’Abbaye à l’heure de la liturgie du soir. J’ai fait bon train et je ne me sens pas trop fatigué. Ce regain de mes forces est pour moi une indication que je suis dans la bonne voie. Il me tarde de m’y engager pour de bon.

En continuant ma route et après avoir traversé la rivière au moyen d’un pont Belley je suis arrivé à une deuxième croisée de chemin située à environ une dizaine de kilomètres de Jupiter 24. De cet endroit, en poursuivant mon chemin vers le sud, je parviendrais au port de Jupiter-la-mer. Vers la droite, une route conduit à une haute tour d’observation visible de la croisée. À gauche le chemin des Moines, celui que je dois suivre, longe le bassin de la Jupiter en remontant vers sa source, c’est à dire, vers l’Abbaye Ste-Marie.

Ce soir, j’ai festoyé à la perdrix assaisonnée de pissenlits. Il y a beaucoup de perdrix, ici, et je regrettais n’avoir pas apporté du fil de laiton pour me faire des collets. Cependant, la nécessité étant la mère de l’invention, j’ai trouvé un moyen d’attraper mon gibier. J’ai fait un nœud coulant à un lacet de mes bottes et l’ai fixé comme un collet à une longe branche fourchue. La Perdrix naïvement assise sur la sécurité apparente de son saule, s’est laissée attraper aussi facilement qu’un oiseau de basse-cour. Les jaseurs des cèdres, témoins du rapt, ont répandu la nouvelle un peu partout et le geai d’Amérique, ayant appris d’eux mon méfait, n’a pas tardé à venir me réprimander sévèrement. Mais tout cela n’a diminué en rien mon appétit.

J’ai réfléchi, aujourd’hui sur l’image de la Joconde. Je me disais que c’était une bagatelle, la fin d’une pauvre copie de la fameuse peinture de Léonardo da Vinci, emportée par le vent, dissoute dans les eaux du St-Laurent, disparue sans avertissement. Ces petites cartes sont en vente par dizaines de milliers sur les marchés du monde; rien de plus facile à remplacer. Cependant, le symbole me reste accroché à la mémoire; ce vieux carton me manque et je ne cesse d’y penser. Il y avait quelque chose d’inachevé dans le petit mystère de l’image. Elle est partie avant que je puisse faire éclater son mythe, le mythe de Nicole. Elle est partie, cette image du féminin, sans que je connaisse la réalité de son symbole. Elle m’a laissé avec le sentiment de m’être fait trancher la trame avant que le tissu soit complet. Cela me dérange un peu. Elle était pour moi un palliatif, m’aidant à supporter une privation de quelque chose… d’un je ne sais quoi. Dans ma poursuite souvent trop abstraite de la sagesse, elle me donnait quelques chose de tangible pour la vue et de mystérieux pour l’imagination. Elle signifiait pour moi l’aspect sensible de toutes nos connaissances car même les réalités spirituelles ne peuvent se communiquer à nous sans s’incarner dans les sens. Et, enfin, elle me rappelait simplement Nicole, cette amie d’enfance, l’habituée de mes fantaisies, celle qui avait le pouvoir d’adoucir mes moments de solitude.

Même si je voulais la remplacer, une image neuve ne me satisferait pas; ce serait trop artificiel. De plus - je l’ai déjà écrit – je ne veux pas la remplacer. J’ai soif de l’absolu et tout attachement pourrait causer un brouillage entre Dieu et moi. Si l’image devient un palliatif elle ne peut être qu’un obstacle.

Vendredi, le 21 août:

Il est presque 7 heures du soir et contrairement à mes espérances, je n’ai pas encore atteint mon but, quoique j’y sois presque. J’ai décidé de m’arrêter ici, sur une petite colline, pour manger ce qui me reste de nourriture encore mangeable et pour prendre le temps de contempler la propriété des moines que je vois devant moi à un kilomètre environ de distance. J’écris ces lignes en grignotant.

À mesure que la rivière approche de sa source, sa gorge diminue en profondeur et en largeur jusqu’à ce que le cours d’eau, très diminué, remonte à la surface du terrain. À un endroit étroit, que je viens de traverser, le petit pont du chemin des Moines enjambe la rivière. Tout à fait à la source, sur le bord du Lac Louise, se trouve la fameuse Abbaye. Je la vois très bien d’ici: La bâtisse principale, c’est à dire le monastère proprement dit, semble construite de pierre des champs et sa couleur est très foncée. À l’extrémité de l’édifice, il y a une tour qui semble mesurer une douzaine pieds de diamètre. Il est difficile de deviner à quoi peut servir cette tour. Annexe au monastère, on voit ce qui est sûrement la chapelle (Notre Dame de la Porte du Ciel, si je me souviens bien) car on peut voir sur le côté un grand vitrail gothique et à l’extrémité du toit, une cloche suspendue qui tintait un appel il y a quelques minutes. Autour du monastère, on voit plusieurs bâtisses en bois. L’une d’elle est certainement une grange. Il y a aussi tout près de la rivière, un abri qui, de toute évidence, recouvre un moulin à scie. Les piles de billots et les planches proprement entassées en témoignent. Je vois aussi (en partie seulement parce qu’il est derrière le monastère) un très gros bûcher où sont enfermées les millions de calories que les feuilles de ces troncs jadis vivants avaient reçues du soleil et industrieusement emmagasinées. (Quelle minime fraction de l’énergie du soleil attrapée par les feuilles! Quelle minime fraction de la grâce de Dieu attrapée par nos âmes!)

Tout est calme autour de l’Abbaye et je ne vois aucune présence humaine. Cependant, tout près d’ici, il y a de la vie et du mouvement. Il s’agit d’un troupeau de bœufs musqués, ces ruminants poilus qui ont si grandement contribué à l’économie et à la renommée de l’Abbaye Ste-Marie d’Anticosti. Par leurs cornes aplaties sur la tête et recourbées vers le bas, leur longue fourrure brune et échevelée, leurs sabots chaussés de poils blancs, ces animaux présentent une image tout aussi exotique que l’Île qui les a adoptés. En ce moment ils ont l’air de m’ignorer; broutant ou ruminant vachement. Le terrain qu’ils paissent a été débarrassé en grande partie de ses arbres et c’est cela qui me permet d’observer le complexe de l’Abbaye. Si je ne me trompe pas, ce reflet d’argent que je vois près du lac voisin - le Lac Létourneau - émane d’un toit de tôle; celui, sans doute, de l’Abbaye St-Joseph.

Pour me rendre au monastère il me faudra ouvrir une barrière et passer parmi le troupeau de bêtes. J'espère qu'elles sont aussi inoffensives qu'elles en ont l'air.

J'étais prêt à partir lorsque le soleil couchant s'est mis à jouer avec le spectre lumineux. Je n'ai pu m'empêcher de me rasseoir pour admirer et reprendre ma plume. Je vois les rouges et les jaunes barbouiller les nuages et se mirer sur les toits métalliques des Abbayes. Même les placides pierres grises sont en quelque sorte enivrées de cette orgie de couleurs. À côté de la chapelle, un grand pin que j'estime mesurer 35 à 40 mètres se couvre d'or par-devant et étale son ombre noire par derrière comme un long trait de pinceau à travers le désordre lumineux. Le coloris sans formes contraste avec les lignes sobres et symétriques de l'architecture monastique.

Couleurs…! N'avons nous pas tous, chacun de nous, nos couleurs? Ne sont-elles pas toutes aussi spectaculaires que celles d'un coucher de soleil? Nos personnalités parfois disciplinées comme l'arc-en-ciel sont aussi, parfois, chaotiques comme le jeu de lumière que vient d'offrir la nature. Ces couleurs des personnalités, je les trouverai sans doute aussi dans la vie monastique. Elles s'entrechoqueront comme celles d'un coucher de soleil, mais la discipline viendra les harmoniser pour les rendre semblables au paisible spectre lumineux de l'arc-en-ciel. Toutefois, si la couleur des personnalités disparaissait, ce serait dommage, car la nature pendrait alors l’un de ses jeux les plus fascinants. J’essayerai de me souvenir que lorsqu’il y a de la vie il y a souvent un désordre apparent. Les vivants ne font rien sans déranger.

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© 2002, Jean-Nil Chabot


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