Jean-Nil endosse à nouveau son havresac et se dirige vers l'enclos qui le sépare du monastère. Ayant refermé la barrière, mu par la curiosité, il s'avance vers les silhouettes éparpillées des bêtes. Quelques-unes broutent encore, d'autres ruminent leur dernier repas de verdure. Il s'avance prudemment. La nervosité semble gagner quelques-unes uns des bœufs qui se lèvent et le dévisagent à travers la pénombre. Il hésite, puis s'avance encore un peu pour observer de plus près. Les plus grosses bêtes - ce sont les boucs - commencent à se regrouper. Doit-il risquer de s'approcher encore? On lui a dit que le bœuf musqué est ordinairement un animal paisible. Il s'arrête et observe ces formidables bêtes dont le poids chez les mâles, dont la hauteur atteint presque le mètre et demi, excède trois cents kilos. Les vaches et leurs veaux se sont enfermés à l'intérieur du cercle formé par les boucs qui se tiennent côte à côte avec leurs cornes menaçante tournées vers l'extérieur. Jean-Nil n'ose plus approcher; au contraire il a plutôt envie de s'éloigner. Il se met à reculer lentement mais, par malheur, il trébuche sur une souche. Automatiquement, il pousse un cri et tente de rétablir son équilibre en faisant un saut tout en lançant brusquement les bras en l'air. L'un des boucs, sentant le troupeau menacé par cette gambade, fait une percée vers le pauvre pèlerin sans défense. Celui-ci doit penser vite. L'Instinct, plus vite que la pensée, lui dit de déguerpir. Il n'hésite pas! Détachant rapidement son havresac, il le lance vers l'agresseur tandis qu'il prend ses jambes à son cou. Fâcheusement, après quelques pas de course, il enfile le pied dans le faussé et se frappe durement la tête contre le gravier de la route. Il demeure momentanément inconscient sur le sol.
Lorsqu'il reprend ses sens, Jean-Nil porte la main sur le côté de sa tête, là où il ressent le plus de douleur. Sa main se mouille d'un épais liquide: du sang. Éclairé par un restant de lumière, il scrute les ombres autour de lui. Le gros bouc trottine vers le troupeau, bondissant et frappant la terre de ses sabots comme pour écraser un ennemi invisible. Graduellement, le cercle des bêtes se dissout et leurs ombres vont se perdre parmi celles de la forêt toute proche. Lorsque les animaux ont tout à fait disparu, Jean-Nil s'en va récupérer son sac battu, éventré et presque complètement vidé. Il rassemble ses possessions, rattache le tout et endosse le paquet. Ce sac l'a sauvé du bouc, mais il se demande si une collision avec l'animal n'aurait pas été un mal moindre que sa rencontre violente avec la dureté du chemin. Il se rend à la rivière pour laver sa tête endolorie.
Jean-Nil se trouve enfin devant la porte du monastère. Les luminaires célestes éclairent à peine l'entrée de cette vaste maison de moines endormis. Il y a déjà plus d'une heure qu'ils se sont retirés dans leurs cellules. La porte n'a ni cloche ni marteau et le nouvel arrivé se demande comment avertir les moines de son arrivée. Il frappe du poing mais c'est à peine si la grosse porte donne une résonance. Un chien aboie et par le son de sa voix Jean-Nil juge qu'il n'est pas de petite race. Malgré le jappement, personne ne vient encore. Sera-t-il obligé d'installer sa tente dans la cour? "Essayons d'abord la porte", se dit-il, "au cas où elle ne serait pas barrée." Il tire, et la porte cède. Il entre et se trouve dans un portique éclairé par une lampe à l'huile. Devant lui, il y a une autre porte et à côté, un guichet et une cloche qu'on actionne avec une corde. Jean-Nil tire sur la corde… des pas se font entendre et le guichet s'ouvre. Le visage paisible d'un moine barbu apparaît de l'autre côté. Jean-Nil regarde de biais pour garder sa meurtrissure dans l'ombre.
"Cu Jean-Nil Sirois?"
"Jes, Patro."
"Ne, ne Patro; Frato… Frato Nicolas. Atendu!"
Les pas se font entendre encore une fois mais en s'éteignant graduellement; puis ils reprennent en augmentant de volume à mesure qu'ils s'approchent de la porte. Le son de la serrure… un grincement de charnières… la porte s'ouvre et un moine trapu, pour ne dire plus, vient serrer la main de Jean-Nil.
"Bona viro! Que vous est-il arrivé? Avez-vous été attrapé par les Iroquois? Vous n'êtes pourtant pas scalpé… et la guerre avec les Iroquois est terminée depuis deux siècles!"
Jean-Nil lui raconte ce qui lui est arrivé. Le moine rit aux éclats.
"Bel' afero! Heureusement que ce n'est pas pire que ça. Venez, je vais vous panser ça. Vous avez vos bagages?"
"Oui. Ils sont là…"
"Ce n'est pas grand chose; vous pouvez tout apporter à votre cellule, excepté la tente que vous laisserez ici."
Le bon moine prend les devants en apportant la lampe. La conversation continue.
"J'allais justement sortir pour voir pourquoi vous n'entriez pas. J'avais peur qu'on vienne me reprocher de laisser aboyer le chien. C'est dommage que vous ayez dû attendre dehors mais, enfin… un petit moment de réflexion avant de passer le seuil d'un monastère où on veut entrer pour la vie, ce n'est peut-être pas mauvaise chose. Ordinairement, les gens qui viennent ici sont assez familiers pour savoir qu'il faut entrer. Et lorsqu'ils sont étrangers, c'est normalement à la clarté du jour qu'ils nous arrivent, ce qui leur permet de lire l'affiche qui les invite, en trois langues, à entrer. Ce n'est pas tous les jours qu'un étranger nous arrive après la tombée de la nuit."
"Vous avez toujours un… gardien?"
Jean-Nil ne connaît pas le mot approprié en Espéranto.
"Vous voulez dire un portier. Oui. Chacun son tour. Cela fait partie de la règle. À part la visite des hiboux et des renards, il n'y a rien pour exciter Bossé - ça c'est le chien, un St-Bernard - et troubler le sommeil du portier. Vous avez faim?"
"Non, j'ai mangé."
"Ah! Voyons! Certainement que vous avez faim. Passez là, au réfectoire, tandis que je vais au dispensaire chercher ce qu'il faut pour vous faire un pansement."
Le moine allume la lampe du réfectoire et repart avec celle du portique. Il s'absente pendant quelques minutes pour revenir avec une boîte de médicaments. Après avoir fait asseoir Jean-Nil entre les deux lampes, aussi soucieux de l'éclairage qu'un chirurgien, il prend de longues minutes à ajuster la lumière. Enfin satisfait, il examine minutieusement son patient et porte une attention particulière au voisinage tout noir de l'œil où il y a une profonde coupure sur l'arcade sourcilière.
"Il faut laver ça avant de mettre un pansement."
"C'est déjà fait, mon frère; je l'ai lavé à la rivière."
"Il faut faire un lavage avec de l'eau bouillie et du savon, autrement il pourrait y avoir de l'infection."
Prenant la bouilloire qui se trouve sur le poêle de la cuisine il verse un peu d'eau dans un plat pour y tremper un tampon d’ouate. Après avoir savonné le tampon mouillé, il se met à nettoyer délicatement la plaie. Ensuite vient la teinture d'iode que le médecin improvisé applique avec tous les soins d'un peintre sur la chair meurtrie. Jean-Nil trouve le temps long. Mais, ce n'est pas encore fini, car il y a encore le gaze. Tour après tour les bandes de coton enrobent l'œil poché, la joue, le front… Voyant le peloton diminuer et sa tête devenir de plus en plus incommodée Jean-Nil commence à sentir le besoin d'intervenir.
"Ne croyez-vous pas, Frère Nikolas, que cela suffit?"
"Vous avez raison. Le Père Économe n'aime pas le gaspillage. Un tour de plus… voilà! Et encore un autre… Enfin! C'est fini."
Jean-Nil pense qu'il est grand temps que ce soit fini. Il regarde le moine dans les yeux, et semble y apercevoir une lueur de malice. Le frère Nikolas, à son tout, devine la pensée de son patient:
"Et surtout, n'allez pas enlever ce pansement. Je vous le défends."
Puis, en remettant les choses à leur place, le frère ne peut s'empêcher d'ajouter à mi-voix: "Vous allez faire sensation demain matin à la chapelle," Jean-Nil l'entendit et il se sent soudain très mal à l'aise. Le gros moine prend la petite bouteille dont il s'est servi.
"Cette teinture d'iode, en reste-t-il encore?"
Il élève la bouteille au-dessus du patient en la penchant un peu, apparemment pour en voir le contenu, mails il le fait sans précaution et le liquide rouge se répand sur la tête bandée de Jean-Nil.
"Ah! Pardon, mon ami. Quelle maladresse!"
Avec un sourire de satisfaction il examine attentivement le dégât:
"Très convaincant!"
Plus tard, en se regardant dans le miroir, Jean-Nil comprendra ce que le moine avait voulu dire. Les bandeaux que la teinture avait coloriés semblaient tous imprégnés de sang. Il en aura des frissons et des sueurs. L'angoisse et la démangeaison causée par les sueurs captives sous le pansement le tiendront éveillé presque toute la nuit. Plus d'une fois il en faudra peu pour qu'il arrache ce casque gênant pour le jeter à la poubelle, mais chaque fois il se souviendra de l'avertissement du portier. Il lui fallait à tout prix éviter de commencer sa vie religieuse en manquant à une directive, si justifiable cela fut-il. S'il y a une faute, elle sera la responsabilité entière du frère Nikolas. Pour sa part il acceptera le ridicule comme une première épreuve permise par Dieu pour tester sa vocation - ce sera son examen d'entrée. Se confiant ainsi à la Divine Providence, il recevra le courage de se présenter à la chapelle pour les matines accoutré comme un soldat revenant de la bataille.
Pour l'instant, Jean-Nil attend que le portier de Ste-Marie ait fini de préparer le casse-croûte. Tout en versant de la crème dans deux bols, ce dernier s'informe de la famille de son hôte. Il profite du privilège qu'il a d'être exempt de la règle du silence lorsqu'il y a accueil d'un visiteur. Malgré tout, Jean-Nil n'est pas fâché d'avoir un compagnon si communicatif, car à la fin de son pèlerinage les rapports humains commençaient à lui manqué. Converser en Espéranto, toutefois, est encore difficile pour lui et parfois la conversation tourne à l'Anglais que le moine, un Italien, maîtrise quelque peu. Dans les bols, de grosses fraises de jardin viennent combler le pain émietté et imbibé de crème. Un tel appât saute aux yeux et suscite la gourmandise. Le bon moine vide son bol avec autant d'appétit que Jean-Nil. L'invitation au réfectoire n'avait sans doute pas été faite sans un brin d'intérêt personnel.
Après le goûter, Frère Nikolas conduit le nouveau venu à sa cellule. Maintenant Jean-Nil connaît l'utilité de la tour qu'il avait observée de l'extérieur. Un escalier en spiral y grimpe jusqu'au toit, donnant accès à chaque étage. Le portier a tôt fait de conduire sont hôte à sa cellule.
"Gis revido! (Au Revoir!) Et prend garde de ne pas défaire ton pansement."
"Bonan nokton!"
Cette petite chambre qu'on nomme à juste titre une "cellule", contient un lit étroit et dur, un crucifix attaché au mur, une garde-robe et une petite table sur laquelle le frère Nikolas a laissé une chandelle allumée. Il y a aussi, sur une tablette, un bassin, une tasse et un pot d'eau, tous en terre cuite et sans doute fabriqués à la poterie de l'Abbaye. Avant de se préparer à se mettre au lit, Jean-Nil passe au cabinet de toilette, petite pièce située à l'écart, bien aérée, mais froide, où se trouvent quelques seaux sanitaires isolés les uns des autres par de minces cloisons.
Le lendemain matin, lorsqu'il se prépare à descendre à la chapelle pour la liturgie byzantine, Jean-Nil se sent immobilisé par la gêne. Il doit se rappeler sa résolution de la veille et confier son trouble au Seigneur, acceptant d'être la risée de ceux parmi lesquels il vient vivre et auprès desquels il aurait tant voulu faire une première bonne impression. S'armant de courage, avec une prière sur les lèvres et surtout dans le cœur, il arrive à la chapelle prêt à l'épreuve. Les moines sont sur le point de commencer la liturgie. Ne voulant rencontrer personne dans le cloître, Jean-Nil a voulu être le dernier. Il entre au chœur où déjà quatre rangées de moines se font face. Malheureusement, les seuls sièges inoccupés sont à l'autre bout et au premier rang. Apparemment, les moines aussi aiment s'asseoir à l'arrière. Jean-Nil aurait tellement voulu passer inaperçu. Il reste planté à l'entrée n'ayant pas le courage d'aller passer devant toute l'assemblée. Une tête se lève et se tourne vers lui. Le regard rencontre cette moitié du sien qui n'est pas recouverte du bandeau. Les yeux s'agrandissent à peine, mais les traits demeurent placides, tout exercés qu'ils sont à la discipline. Une deuxième tête se lève; cette fois c'est à peine si un sourire échappe au contrôle de ce religieux. Un à un les moines sentent sa présence et leurs regards se tournent vers cet étrange effarouché si mal affublé. Quelques moines âgés qui en ont bien vu d'autres et que plus rien n'excite, continuent de prier les yeux clos. Il y a aussi le frère Nikolas qui se cache le visage entre les mains en le voyant. Deux ou trois rires muets débordent du gros moine et qui lui font secouer les épaules. Finalement, les moines se souviennent de ce pourquoi ils sont là et les capuces reprennent leur position habituelle. Jean-Nil en profite pour marcher à pas veloutés jusqu'à la première stalle libre ou un moine voisin lui jette un dernier regard en sourdine.
Au déjeuner, on présente Jean-Nil à ses nouveaux confrères et il profite de cette occasion pour raconter sa mésaventure avec les bœufs musqués et les soins un peu excessifs prodigués par le frère Nikolas. La plupart des moines se tordent de rire. Un peu plus tard il y aura une rencontre avec le Père Georges, ancien officier des forces armées canadiennes est présentement prieur du chapitre catholique romain de l'abbaye. Déjà tout augure pour le mieux. Dès demain, dimanche, il prendra l'habit. Son nom de religieux est déjà choisi: Joseph. Le nom de Georges, qu'il avait désiré, appartient déjà au prieur.
Malgré la gêne que l'enflure et l'œil poché lui causent encore, Jean-Nil se trouve en paix et très heureux de faire la connaissance de tous ces religieux qui, comme lui, sont venus ici pour consacrer leur vie au Seigneur. Le maître des novices se met à sa disposition pour l'introduire à tous les aspects de la vie à Ste-Marie d'Anticosti. Le Père Mikaël, à la fois Abbé de toute l'Abbaye et responsable du chapitre orthodoxe, se montre aussi accueillant que ses subalternes. Il assure le novice que si Dieu l'appelle parmi eux et que celui-ci répond généreusement et fidèlement, tout ce qu'il aura laissé derrière lui sera rendu au centuple et même davantage. En attendant cela Jean-Nil se demande comment cela pourrait s'appliquer à l'image de la Joconde.
Plus tard, la conversation s'engage avec le Prieur:
"On me dit que tu n'auras pas à apprendre l'Espéranto. Tu connais déjà cette langue?"
"Jes, mia Gen…"
Les manières du Père reflètent tellement le militarisme que Jean-Nil, sans savoir pourquoi, a failli l'appeler "mon Général". Est-ce un personnage oublié, fictif ou réel, que le comportement du père Georges fait surgir du subconscient? De toute façon, Jean-Nil se reprend aussitôt:
"…mia Patro!"
Le prieur sourit et lui pose quelques questions concernant son curriculum vitae. Ensuite il lui parle des activités de l'Abbaye et s'informe des préférences et des aptitudes de son novice pour ce qui a trait aux travaux qui s'accomplissent à l'Abbaye. Jean-Nil avoue aimer les travaux de la ferme. Ce qui lui plaît dans ces travaux, c'est surtout la variété des occupations et les défis d'ordre mécanique qui mettent son ingénuité à l'épreuve. L'ennui que ces travaux lui causaient autrefois ne l'affecte plus.
Enfin, Jean-Nil doit rencontrer le maître des novices. Le Père Nori, un Américain d'origine japonaise, poli et aimable, sait mettre le novice à l'aise. Il parle surtout de l'esprit de la communauté.
"Ici, on donne autant de liberté que possible à l'individu; il est possible de faire beaucoup de choix personnels. Par contre, lorsque la règle oblige, il n'y a pas de compromis. La plupart des novices ne s'y attendent pas et doivent passer un, deux ou même plusieurs séjours à la chambre froide avant de comprendre jusqu'à quel point l'obéissance est mise en valeur ici. Tu y passeras, sans doute, toi aussi."
"Vous croyez?"
"Nous verrons bien… Enfin, ce n'est pas l'obéissance pour elle-même que veut la règle, mais plutôt l'obéissance pour préparer le don total au Seigneur; don de sa volonté propre, don de toutes ses facultés. Et c'est en se donnant ainsi que l'on se retrouve soi-même. Pour monter les degrés de la sainteté, il faut s'habituer à obéir. L'obéissance demande de l'humilité et sans humilité il n'y a pas de vie spirituelle. L'orgueil ferme la porte du cœur devant les avances du Seigneur.
Si vous goûtez à la chambre froide, vous verrez que c'est une punition qui porte fruit. Plusieurs y ont trouvé le secret de la sainteté. La raison de son efficacité est que les membres de la communauté reconnaissent la solidarité qui les unit les uns aux autres. Tous acceptent d'avoir une part aux progrès comme aux manquements de leurs frères. Si l'un de nous est puni, tous nous avons part à cette punition puisque nous nous rendons solidaires de sa faute comme le Christ l'a fait pour nous. Par exemple si un moine doit passer un certain temps à la chambre froide, chacun de nous doit prendre une heure de son repos, chaque jour, pour prier à l'intention de ce frère. Dieu ne résiste pas à une telle solidarité entre frères."
Le maître lui parle ensuite des tentations qui viennent assaillir tous ceux qui ont quitter le monde parce qu’ils ont choisi la meilleure.
"Tu as renoncé aux plaisirs de la chair, mais souviens-toi que la chair, elle ne renonce à rien. Par moments, peut-être pour de longues périodes, comme saint Antoine dans le désert, les tentations ne te donneront pas de répit. Mais ici nous avons la nourriture des forts: nous avons les sacrements, surtout l’Eucharistie, et nous avons les Écritures. Nous avouons nos faiblesses en confession et le Seigneur nous aide à les surmonter. Nous nous soutenons les uns les autres par la prière et nous cherchons conseils auprès d’un directeur spirituel. Après un certain temps tu devras toi aussi choisir un père qui te guidera, de façon pratique, sur le chemin de la perfection."
Le jour suivant, à la messe dominicale, après la liturgie de la parole, Jean-Nil prend officiellement l’habit des moines de Ste-Marie. Frère Joseph est maintenant un membre de cette famille et à mesure que le sentiment d’appartenance prend place en lui, un chant d’action de grâce, le Magnificat, résonne de plus en plus profondément dans son âme. Les moines, malgré l’habitude qu’ils en ont, apprécient grandement ces cérémonies. Parce qu’il est au cœur même de l’événement et qu’en plus il participe pour la première fois à la beauté symbolique de cette liturgie, ce moment représente certainement l’un des plus beaux moments de la vie du frère Joseph. Une seule pensée vient le distraire: c’est l’image qu’il se représente de lui-même lorsque la bure qui descend de sur sa tête de moine toute neuve découvre aux yeux de l’assistance, une joue blessée à peine guérissante et un œil désenflé mais encore entouré d’un noir verdâtre. Il chasse cette image embarrassante avant même qu’elle ait la chance de le gêner.
Au premier jour ouvrable de la semaine on assigne des travaux au frère Joseph. Ses compagnons de travail seront deux frères orthodoxes - frères de sang en plus - qui ne parlent que le russe et l’Espéranto: ce sont les frères Cyril et Méthode.
Les relations entre le frère Joseph et le frère Méthode démarre sur un mauvais pied. Ce dernier questionne Jean-Nil concernant sa blessure comme s’il le soupçonnait de cacher quelque chose de louche. Cela ne plaît pas au novice mais il prend la résolution, puisqu’il faut travailler ensemble, de tirer le meilleur de la situation en cherchant à s’entendre.
Le frère Cyril, par contre, acquiert tout de suit la sympathie du nouveau venu. Même si au premier abord on constate une grande ressemblance physique chez les deux frères, il y a quelque chose dans leur physionomie qui les distingue nettement. Sans avoir la prétention d’être physionomiste, Jean-Nil discerne presque instinctivement dans l’aîné de frères, c’est à dire le frère Méthode, un reste de mesquinerie native que la grâce parvient à dominer sans l’avoir encore éradiquer complètement. À mesure qu’il apprendra à le connaître, le frère Joseph constatera que sa première impression ne l’avait pas trompé.
Les deux frères sont de taille moyenne et un peut gras quoique le plus âgé possède un physique plus anguleux. Blonds et chauves tous les deux, on les distingue très difficilement de dos.
Frère Cyril qui n’apprécie pas le défaut de son frère de se mettre le nez dans les affaires des autres, lui conseille, avec la délicatesse qui convient à un cadet, de cesser son inquisitoire, mais l’autre ne semble pas savoir comment faire connaissance autrement. Lorsque la règle permet la conversation il résume ses indiscrétions, croyant sans doute pouvoir faire surgir quelque secret oublié. Ses moments d’études sont consacrés à la psychologie et il s’intéresse de façon particulière à la psychanalyse. Ayant lu Freud, et croyant l’avoir compris, il se croit en mesure de pouvoir sonder le subconscient des gens pour les quérir les maux du cœur et de l’esprit dont ils souffrent tous, selon lui, à divers degrés.
D’un nature discret, frère Joseph déteste les intrusions importunes dans sa vie personnelle. Il ne veut pas qu’on voit sa vie intérieure comme des cerisiers sauvages, aux bords des routes, accessibles à tous ceux qui veulent y grappiller. La conscience, pour lui, est un domaine clos dont seul le Seigneur à le pouvoir et le droit d’outrepasser le seuil. Seules les personnes sages auxquelles il fait confiance méritent ses confidences. Parmi ces dernières, son confesseur et son directeur de conscience ont préséance. Il n’est pas du tout enclin à s’ouvrir devant la recherche indiscrète du frère Méthode. En fait les questions importunes de ce dernier l’ennuient tellement, qu’un jour il se fâche, lui qui d’habitude contrôle si bien ses émotions, pour lui faire savoir sans détour qu’il doit se mêler de ses affaires. Le frère Méthode interprète cette réaction comme «un mouvement irrationnel, provoqué par un trouble émotif provenant d’une expérience traumatisante qui échappe à sa conscience; expérience enfouie dans les recoins de la mémoire et prisonnière du subconscient». Il n’est pas sûr d’avoir utilisé la terminologie appropriée, mais croit quand même avoir impressionné son compagnon en expliquant de cette façon son comportement. Frère Joseph éclate:
"Voulez-vous bien aller au diable avec votre psychologie des profondeurs!"
Le psychiatre amateur entrevoit une opportunité d’exercer son talent de psychanalyste. Il continue imperturbablement.
"Pauvre frère Joseph. Je vois qu’il y a dans votre fort intérieur, quelque chose qui vous trouble et vous en êtes probablement pas conscient. Le fait que vous réagissiez ainsi démontre qu’il y a dans votre subconscient un problème non réglé, une perturbation non apaisée dont le souvenir réprimé n’atteint plus la zone consciente de la mémoire. Et puisque vous n’êtes pas conscient de ce qui vous trouble, vous refoulez votre peur, votre agressivité, votre angoisse jusqu’au point où vous ne pouvez plus les retenir ces émotions. Alors vous explosez au moindre prétexte et cela contre la personne qui essaie charitablement de vous aider. Heureusement qu’aujourd’hui vous vous êtes défoulé devant moi qui vous comprend plutôt que devant le Prieur qui ne vous aurait certainement pas compris. Mais, si vous voulez éviter que vos explosions colériques parviennent à la connaissance de nos supérieurs, vous devez faire émerger de votre subconscient la source cachée de ce qui cause votre trouble et en cela, je puis vous aider. Vous savez, je suis passablement éduqué dans ce domaine."
"Je suis très conscient de ce qui me trouble et je ne sais pas ce qui me retient de saisir ce faiseur de trouble par le capuchon et de le pendre à cette branche-là, au-dessus de votre tête."
"Vous êtes bien ingrat… et moi qui ne demande qu’à vous aider."
À partir de ce jour-là le frère Méthode cesse de parler à son compagnon excepté pour des raisons absolument pratiques et nécessaires. Cela ne dérange pas trop le frère Joseph car, à part les petits sondages psychologiques, il y a eu peu de véritable communication entre les deux moines. Leurs esprits ne sont pas réglés sur la même longueur d’onde. Cela n’empêche pas l’ancien voltigeur qui a toujours eu une conscience religieuse sensible d’être véritablement troublé par les remords pour s’être mis en colère. Sa faute est bien présente à sa conscience et il n’y aura de remède que la réconciliation et le pardon. Par ailleurs, il a de la difficulté à regretter son action et il oublie même de se tourner vers le Seigneur pour lui demander de l’aider à réparer sa faute. Donc, le tort que les deux frères se sont fait l’un à l’autre demeure, et le silence qu’ils s’imposent ne diminue en rien l’animosité qui continue de fomenter sous une paix apparente. Cette paix est en peine de réconciliation.
© 2002, Jean-Nil Chabot