Quelques temps plus tard, comptant déjà neuf mois de noviciat sous la bure, l’ancien voltigeur se prépare à faire ses premiers vœux. Les conséquences néfastes de sa brouille avec le frère Méthode allaient poser un obstacle à la vocation monastique de Jean-Nil à cause du manquement à la charité fraternelle qui doit exister entre les moines en vue de leur croissance spirituelle. Heureusement, la Providence qui y voit, conduira les deux frères à la réconciliation au moyen d’un incident aussi douloureux que bénéfique pour Jean-Nil. Ce sera l’occasion d’un nouveau départ.
On arrive à la mi-mai. Ayant congédié l’hiver, le printemps se prépare à recevoir l’été. La neige fondue a gonflé les eaux de la Jupiter; les rayons solaires ont poursuivi le gel jusque dans les profondeurs du sous-sol, attendrissant par le fait même les terres en culture sur tout le domaine de l’Abbaye. À la ferme, plusieurs tâches s’imposent, entre autres, la vérification des clôtures et leur réparation. Les frères Joseph et Méthode se voient confiés ce travail. Un bon matin, avant même que la chaleur ait le temps de soulever le brouillard, les deux frères partent en silence pour accomplir leur tâche. Le frère Joseph conduit la voiture à chenille qui tire, par derrière elle, un traîneau chargé de pieux et d’autres matériaux à clôtures en plus d’outils.
Le bruit de la machine empêche toute conversation, même si elle est permise. Ce qui est aussi bien puisque les deux compagnons n’ont rien à se dire et ne veulent rien se dire. Au bout de vingt lentes minutes de parcourt sur un terrain très raboteux, la voiture arrive au lieu du travail. Frère Joseph se met immédiatement à l’œuvre. Il enlève les crampons d’un pieu endommagé et le remplace par un bon poteau de cèdre. Pendant ce temps, le frère Méthode prend les devants avec un rouleau de broche sur l’épaule, le goûter sur le dos, un marteau et une paire de pince à la ceinture. Il a tout ce qu’il lui faut pour réparer le barbelé brisé et pour décramponner les pieux qui doivent être remplacés. Le travail beaucoup plus lent de son compagnon consiste à enlever ces vieux poteaux au moyen d’un levier, les remplacer par des neufs et y cramponner à nouveau la broche barbelée. Il n’y a pas eu d’entente verbale entre les deux hommes, mais il est sous-entendu qu’ils devront se rencontrer pour le retour au moins une demi-heure avant la liturgie du soir. Aux heures du jour ils feront leurs prières en privé, mais il y a une obligation stricte d’assister à la prière commune le soir.
Le travail enlève la notion du temps, mais la faim et la fatigue viennent rappeler au frère Joseph qu’il y a un temps pour chaque chose. À quatre heures trente, il regarde sa montre et constate qu’il sera bientôt temps de partir. Doit-il aller prendre le frère à l’autre bout avec la voiture ou doit-il attendre que ce dernier revienne à pied? "Ah! qu’il marche", se dit-il avec un grain de rancune. Et pour se justifier, il se dit que son compagnon est certainement déjà en route, qu’il marche aussi rapidement que la voiture… ou presque, et que de toute façon, les quinze minutes qui lui restent seront bien utilisées s’il plante un autre pieu.
Le temps passe, les quinze minutes s’envolent, et le frère Méthode n’apparaît toujours pas. Frère Joseph commence à se fâcher: "Croit-il que je dois aller le chercher? Je vais attendre et il sera forcé de revenir par lui-même." Il attend donc, et son agitation augmente avec chaque minute. Il devient de plus en plus fâché à l’idée que le frère Méthode prend pour acquis qu’il doit aller le prendre et de plus en plus nerveux à l’idée qu’il pourrait être en retard s’il attend davantage. Enfin, avec beaucoup de mauvaise humeur, il doit céder et admettre sa défaite.
Au plus vite, car il n’y a plus de temps à perdre, il place ses outils sur le traîneau, démarre la machine, et file autant que le permet la lenteur du véhicule à chenille. Il espère voir le frère Méthode venir à sa rencontre mais, d’un tournant à l’autre, il ne voit toujours personne. Serait-il perdu? Un ours l’aurait-il attaqué? Cela semble invraisemblable au jugement du frère Joseph. Il y a une autre possibilité: Son compagnon aurait pu marcher jusqu’au monastère en suivant la clôture dans la même direction. Mais pour faire ainsi le tour de l’enclos, il lui aurait fallu presque une heure de marche. Il n’y a aucune raison pour qu’il ait quadruplé ainsi le trajet du retour. "À moins qu’il ait voulu absolument m’éviter", se dit le frère. "Il se pourrait, aussi, qu’il soit revenu sur ses pas en me contournant pour que je ne le voie pas?" "J’ose croire", murmure-t-il, "qu’il ne m’a pas joué ce vilain tour."
De plus en plus anxieux, il continue sa route. "Il est tard", déclare-t-il à lui-même en consultant encore une fois sa montre, "…trop tard!" Il ne pourra arriver à temps pour le début de l’Office. À moins d’une excuse valable, il devra certainement faire de la chambre froide. Un retard ou une absence à la prière du soir sans raison grave est un manquement sérieux à la règle et mérite habituellement la peine moyenne, c’est-à-dire, trois jours d’isolement complet, nourri au pain et à l’eau, couché sur la dure, exposé à l’air froid et humide du caveau à légumes. En plus de cela - l’humiliation!. Ce n’est pas une perspective intéressante qui s’ouvre devant le moine coupable.
"Une raison grave…?" En toute honnêteté, frère Joseph reconnaît qu’il ne pourrait en produire. S’il n’avait pas fait à sa tête et s’il n’avait pas eu cette rancune au cœur, cela ne serait pas arrivé. Il doit s’avouer coupable et accepter sa punition.
Déjà, le véhicule se trouve, d’un côté ou de l’autre, à égale distance du monastère et frère Joseph doit décider s’il doit rebrousser chemin ou continuer sa route. La deuxième option lui semble la meilleure puisqu’elle offre encore une possibilité de rattraper son compagnon.
Lorsque la voiture a finalement pris sa place dans le hangar, les moines ont eux aussi déjà pris la leur dans la chapelle. Une seule stalle demeure vide, celle du frère Joseph. Même en se hâtant, il faut encore une dizaine de minutes pour remettre les outils en place, revêtir le froc du chœur et se débarbouiller un peu. Enfin, quand le retardataire entre à la chapelle les autres se préparent à en sortir. Plus d’une paire d’yeux le mettent en ligne de mire mais le frère Méthode garde les siens rivés sur le sol.
Après l’office, tous descendent en silence au réfectoire. Le frère Joseph demeure en suspens jusqu’au lendemain, au moment de la distribution des tâches. C’est alors que le coupable est sommé de se présenter devant le Père Abbé. Avant que les moines se soient dispersés pour entreprendre leurs travaux, le frère Cyril est venu rejoindre discrètement son ami:
"Frère Joseph, vous étiez en retard, hier. Je suis sûr qu’il y avait une bonne raison. Expliquez-vous donc auprès du Père Abbé et je suis certain qu’il comprendra."
Merci, Frère Cyril, mais je suis coupable. J’ai trop tardé à aller rencontrer votre frère et lorsque j’ai voulu le retrouver, il n’était plus là. J’ai dû le chercher trop longtemps et n’ai pu revenir à temps pour l’Office."
"Vraiment! Mon frère ne m’a pas dit cela. Lorsque je suis revenu de Jupiter-sur-mer, hier, il m’attendait à la barrière et il est monté en voiture avec moi. Je n’avais aucune idée qu’il devait revenir avec vous."
La colère, encore une fois, se met à gronder au cœur du moine. Le frère Cyril revient toujours tôt de son expédition et son frère n’avait aucun besoin de revenir avec lui. Il avait simplement voulu lui jouer un vilain tour. Jean-Nil parvient à se calmer et à ne pas faire d’accusations contre le frère Méthode. Après tout, pourquoi dire ce qui pourrait offenser son bon ami. Il s’explique donc.
"Nous n’avions pas fait d’entente au sujet du retour. Je prenais simplement pour acquis que votre frère m’attendrait ou viendrait me rejoindre, et que nous retournerions ensemble."
"C’est dommage, Frère Joseph, qu’il ne semble pas y avoir d’accord entre vous et mon frère. De toute façon, je vais prier et faire pénitence pour vous deux. Pour vous, surtout, si vous devez à la chambre froide. Il me semble, toutefois, que vous pouvez vous expliquer à l’Abbé. Je ne vous retiens plus, car il vous attend. Bonne chance! Que Dieu vous garde!"
Quelques instants plus tard, le frère Joseph se retrouve au bureau du père Mikaël. Les pères Georges et Nori sont déjà là. L’interrogatoire est de courte durée:
"Frère Joseph, vous êtes arrivé très en retard pour l’Office, hier soir. Avez-vous une excuse?"
"Non, mon Père, je n’ai pas d’excuse."
"Qu’est-il arrivé?"
"J’ai trop tardé à aller chercher le frère Méthode pour le retour et lorsque j’ai voulu le trouver, il n’était plus là. J’ai cherché en vain et je me suis trouvé en retard."
"Frère Méthode est arrivé à temps malgré tout. Cela compte à son crédit. Quant à vous, à moins d’être claustrophobique, vous n’échapperez pas à la peine moyenne."
"Quelle injustice!", pense le frère. "Ce frère Méthode mérite d’être puni autant que moi!" L’abbé et le prieur écoutent tandis que le préfet avertit et réprimande le moine qui doit s’humilier en recevant la remontrance, agenouillé et courbé devant eux. Le père Nori lui rappelle qu’il devra bientôt faire ses premiers vœux, mais auparavant il lui faudra démontrer qu’il est capable d’observer la règle. Il espère qu’une telle infraction ne se répétera pas. Le dernier mot appartient au père Mikaël:
"Vas, mon fils. Souviens-toi que nous sommes solidaires les uns des autres et que tous nous prierons et ferons pénitence pour toi.
Frère Joseph retourne à sa cellule pour prendre son antiphonaire et sa Bible, puis il descend à la cuisine où une chandelle, des allumettes, une cruche d’eau et un pain ont été mis de côté pour lui. Ensuite, ayant revêtu autant de vêtement chaud qu’il peut porter, il se rend à la chambre froide avec le frère qui doit barrer la porte de l’extérieur.
Dans son cachot, le frère ne peut s’empêcher de ruminer l’injustice dont il se croît être la victime. Lui seul est puni alors que le frère Méthode, encore plus coupable, reçoit les éloges de ses supérieurs. Chaque fois qu’il prend son antiphonaire pour chanter les louanges de Dieu, les paroles sonnent fausses, les mots mentent et sa prière semble vide. Il tente de réciter son chapelet, mais au Notre Père, lorsqu’il prononce par cœur les paroles: pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons…, il s’arrête à mi-phrase, incapable d’aller plus loin. Il y a longtemps qu’il ne s’est pas senti si agité; le démon doit y être pour quelque chose. Marchant de long en large dans le petit espace qu’il occupe, il lutte contre les pensées de revanche qui lui viennent à la tête. Pour se changer les idées, il essaie d’imaginer des situations plaisantes. Malheureusement, cet effort n’a d’autres résultats que d’ouvrir la porte à une foule de pensées impures qui s’infiltrent les unes après les autres, malgré lui, dans son esprit. Il est tenté de ne pas les repousser. "Puisque mes efforts tournent ainsi, pourquoi lutter pour demeurer chaste? Pourquoi me faire des ennuis avec la vertu?", souffle la tentation. "Laisse donc tout tomber; ça va leur montrer!", continue l’inspiration insidieuse. Mais Jean-Nil Sirois, qui n’a pas l’habitude de se laisser conditionner par le mal, réagit aussitôt. Soudain, il constate que c’est la revanche contre Dieu lui-même qui lui monte sournoisement au cœur. "Il n’y a pas de doute que le Malin qui me souffle à l’oreille", se dit le moine. Cette constatation lui aide à se ressaisir. Il se jette à genoux et répète simplement, fois après fois: "Seigneur Jésus, prend pitié de moi, pauvre pécheur!". Il a trouvé la seule prière qu’il puisse prier en ce moment et il continue de la prier jusqu’à ce que l’engourdissement le prenne. Alors, il tire son capuce sur sa tête, s’étend sur la terre battue, et s’endort.
À son réveil, le pénitent de la chambre noire a retrouvé un peu le calme. Des voix qu’il entend à l’extérieur l’ont réveillé et il devine que les moines sont déjà au travail. La première chose qui lui vient à l’esprit, c’est de bien commencer la journée. Pour qu’il en soit ainsi, il y a une chose essentielle qu’il doive faire. S’il veut avoir la liberté de converser avec Dieu, il lui faut d’abord pardonner à celui qui l’a offensé. Autrement il devra vivre dans le vide toute la journée, sans consolation humaine et séparé de l’amour divin. S’il retrouve l’amitié de Dieu, qu’il a le sentiment d’avoir perdu, cela lui suffira. Rien d’autre ne pourra le satisfaire. Son besoin de pardon dépasse tout autre besoin, même celui de la consolation, parce qu’il a une soif de Dieu.
Frère Joseph s’agenouille. Avec un effort total de sa volonté, il pardonne au frère Méthode de lui avoir causé cette punition. Mais, ce n’est pas tout; il doit aller plus profondément. Il y a ces petits torts qui lui collent au cœur comme des sangsues tant il a de la peine à les arracher. Ces petites offenses qui ont fini par le pousser à bout après les avoir supportées pendant plusieurs mois, doivent être pardonnées aussi. C’est difficile. La volonté veut bien, mais le cœur s’y refuse. Les meurtrissures ne peuvent guérir naturellement d’un seul coup. Cependant, parce qu’il a engagé sa volonté, le frère Joseph se sent momentanément réconforté. Même si la mémoire et les émotions ne sont pas tout à fait guéris, il a déjà accompli ce qui est dans son pouvoir d’accomplir pour l’instant. Il demande au Seigneur de lui pardonner ses propres offenses et de le libérer des sentiments d’amertume qui imbibent encore son âme. Il sait, de plus, que ce qui l’offense se reproduira sans doute encore. Il aura besoin de charité pour les supporter dans le futur et pour cela il doit prier aussi.
Sa prière demeure sans goût. Elle ne semble pas pouvoir franchir la distance qui le sépare de Dieu. Elle lui semble être une communication à sens unique; une prière sans retour. Il supplie: "Seigneur, réponds-moi." Alors, ses oreilles captent le grignotement d’une souris, mais dans son fort intérieur tout est silence. Ses cris sont sans échos. Il est affligé par l’abandon, angoissé par l’isolement - jusqu’à son corps qui ne peut endurer le froid. Les minutes évoluent au rythme des heures et les heures au rythme des jours. Sortira-t-il de cet enfer? Il allume sa chandelle en vue de lire un passage des Écritures. Les mots apparaissent, mais leur sens demeure caché. La lettre garde jalousement son secret et le pauvre moine demeure sans secours.
Le présent devient le passé… une éternité se déploie entre aujourd’hui et demain. Frère Joseph ne sait plus où il en est, car il n’a que les sons de la cour pour lui dire l’heure et le jour. Il est terriblement accablé par le sentiment que Dieu l’a répudié. "Seigneur, Seigneur, pourquoi m’avez-vous abandonné?" - c’est là son refrain. Le repos le fuit: assis, debout, étendu par terre, il n’y a aucune espace, aucune position qui puisse lui accorder la tranquillité.
Le silence règne à l’extérieur. La prière du soir doit être en cours à la chapelle. Fidèle à son devoir de moine, le frère prend son antiphonaire et c’est alors que l’habitude prenant le dessus de l’angoisse, il retrouve suffisamment de calme pour chanter, dans le plain-chant, le Psaume 119:
Angoisse, oppression m’ont saisi
J’appelle de tout cœur, réponds-moi, Seigneur,
Je garderai tes volontés.
Je t’appelle, sauve-moi,
J’observerai ton témoignage.
Je devance l’aurore et j’implore,
J’espère en ta parole.
Mes yeux devancent les veilles
Pour méditer sur ta promesse.
En ton Amour écoute ma voix, Seigneur,
En tes jugements vivifies-moi.
La prière du psaume s’accorde avec ses sentiments et même si la récitation ne résulte pas dans la consolation de la présence divine, elle apporte néanmoins de la paix à l’âme agitée du pénitent. Son séjour à la chambre froide devient tolérable. Après avoir mangé quelques morceaux de pain, il éteint sa chandelle et reprend sa prière en récitant son chapelet jusqu’à ce que le sommeil, que la fatigue invite très tôt, engourdir sa conscience et assoupir sa peine.
Il se réveille (serait-ce l’aurore?) au chant d’un rouge-gorge perché quelque part au-dessus du caveau. Depuis le début de son isolement, c’est la première fois que le frère Joseph jouit d’une sensation de bien-être. La chanson de l’oiseau proclame la résurrection de la lumière et le moine en capte le message; l’ouïe est d’autant plus attentif qu’il est le seul sens à percevoir à travers les murs, l’événement extérieur. Mais au-dedans, au plus fort intérieur de lui-même, la vie ressuscite aussi. Cela se manifeste d’abord par un fort désir de prier. C’est debout qu’il commence sa prière mais il se retrouve bientôt à genoux, car Dieu l’a touché de sa main invisible; le doigt divin l’a touché au cœur. Il n’a plus froid et la paix lui embaume l’âme. La tristesse a disparu, mais les larmes affluent. Des larmes bénignes lavent, soulagent, guérissent, attendrissent… "frère Méthode", dit-il en lui-même, "bien sûr que je vous pardonne, et cela de tout mon cœur." Il est tout heureux de constater qu’il ne reste en lui-même aucune rancœur.
C’est donc dans la joie que le frère Joseph entreprend sa journée. Le temps ne lui pèse plus et n’a plus d’importance. L’éternité n’allonge plus les heures; elle les englobe. Le prisonnier se met à jouir de sa prison. Ses sentiments deviennent des actions de grâce envers Dieu, envers sa communauté, envers sa famille, et envers tous ceux qui d’une façon ou d’une autre ont influencé sa vie pour le bien. De façon mystérieuse, cela inclut le bonhomme des chèvres; de façon providentielle, le frère Méthode.
La porte s’ouvre lentement mais le frère, tout absorbé qu’il est dans sa méditation, ne l’entend pas. Cependant, un reflet de lumière vient frapper l’œil clos et il redevient présent à lui-même. Un frère est venu chercher des légumes et s’assurer que tout allait bien.
"Dieu soit loué! Comment allez-vous, frère Joseph?"
"Soyez tranquille, mon Frère; Dieu prend bien soin de son prisonnier."
Le visiteur fait ce qu’il a à faire sans parler davantage car il est interdit de converser avec le pénitent. Bientôt, la porte grince de nouveau et les quelques rayons de lumière qui s’étaient infiltrés à l’intérieur sont sucés, semble-t-il, par la pleine clarté du dehors et disparaissent par la porte qui se ferme. Le moine en prière continue sa méditation tandis que le jour glisse à son déclin sans qu’il s’en rende compte. Lorsque la fatigue annonce le temps d’accorder au repos sa dernière nuit de chambre froide, le frère s’étend par terre en attendant que le sommeil du juste prenne possession de lui. Sa pensée s’envole, franchissant les distances et le temps comme s’ils n’existaient plus. Il se retrouve mentalement avec sa famille et momentanément la nostalgie veut le gagner. Pendant qu’il prie pour ses parents, ses frères et sœurs, le sommeil survient et ce n’est plus lui qui va vers eux, mais eux qui viennent à lui dans le rêve. Ils apportent avec eux leur histoire qui est aussi la sienne. Le passé se recrée devant lui et il y entre tel qu’il est, avec sa bure. Les collines ondulantes de la splendide vallée de la Rivière-à-la-Paix se retrouvent tout autour de lui. La cabane du bonhomme des chèvres réapparaît avec la verdure et la vie animale qui l’entoure. Il descend… descend jusqu’au fond… jusqu’à la Rivière et s’immerge dans ses eaux fraîches comme pour un baptême. Sa main plonge au fond, empoignent, s’élève et laisse couler le contenu entre ses doigts: "un peu de sable…". Et sous l’arc-en-ciel que produisent les gouttelettes tombantes, apparaît une image féminine indistincte… est-ce un enfant dans ses bras? Avant que ses yeux aient le temps de mettre au point la vision, un appel l’oblige à détourner la tête. Le bonhomme des chèvres est là qui lui fait signe:
"Viens, suis-moi!"
Jean-Nil suit, mais au lieu des eaux de la Rivlère-à-la-Paix qui lui frôle les jambes, ce sont celles de la Jupiter. Ce ne sont plus les collines de ses excursions de jeunesse qu’il grimpe, maintenant, mais celles de son pèlerinage à l’Abbaye. Ce n’est plus le robuste vieillard à la barbe blanche qui le précède, mais un jeune galiléen d’une trentaine d’années, portant un taleth. Après avoir glissé quelques distances au-dessus du sentier, le Maître et son disciple se retrouvent devant une cabane de bois rond. Un chien veille, couché à la porte, tandis que des chèvres gambadent ci et là. Le Maître lui présente de la main ce petit domaine, puis disparaît en flottant à travers les arbres, mû par une puissance innée.
Frère Joseph se réveille tout à fait, le rêve encore très vif dans son esprit. Il se souvient que le bonhomme des chèvres l’avait invité à sa cabane, quinze ans plus tôt, en disant: "Suis-moi". Ces paroles, alors simples et concrètes, acquièrent maintenant une signification prophétique. Aussi, à mesure que son esprit s’éclaircit, il constate la familiarité de l’endroit qui lui a été présenté dans son rêve par le Maître. De fait, au cours de son pèlerinage, il avait grimpé jusqu’à ce petit plateau pour se reposer et manger une croûte, tout en jouissant de la beauté des alentours. Quant à la poignée de sable, il l’avait sortie de l’eau de la Rivière-à-la-Paix et cela lui avait rappelé cette dicté de Sœur Jeanne d’Arc: "…tout l’or du monde (en parlant de la Sagesse) devant elle n’est qu’un peu de sable". Cette dictée sans faute les avait conduits, lui et Nicole, au bureau de la Principale de l’école. Il réfléchit, maintenant sur le sens de ce «peu de sable ». Tout l’Univers n’est que ça… un peu de sable; et moins que ça, il n’est rien du tout si on ne considère que la matière. Mais Dieu a donné à cette matière des formes qui le glorifient et qui subsisteront. Il se souvient assez distinctement d’un passage de la lettre de saint Paul aux Romains qui parle de l’univers sauvé de sa désintégration – le mot était peut-être corruption. De toute façon, il vérifiera. Sur ce, il se rendort.
Très tôt, un bruit interrompt le sommeil du frère. Ce n’est pas le bruit des moines entreprenant leurs corvées pour la journée, mais plutôt un grattement contre le mur du caveau. "Cela ne peut être qu’un ours", pense le moine. Il écoute et le son se fait entendre encore une fois. "Va-t’en!", crie-t-il, "tu perds ton temps; cette antre est à l’épreuve des ours!" Bossé se met à japper frénétiquement et bientôt il n’y a plus aucun son. Bien éveillé, maintenant, Frère Joseph vérifie le passage de la Lettre aux Romains qui l’avait inspiré au cours de la nuit. En effet, le texte révèle que "la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu; si elle fut assujettie à la vanité, - non qu’elle l’eût voulu, mais à cause de Celui qui l’y a soumise, - c’est avec l’espérance d’être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu." Le prisonnier continue de méditer ces paroles en attendant qu’on vienne le sortir de son cachot pour aller chanter les laudes. Mais, c’est déjà un homme libre qu’on viendra délivrer. La liberté intérieure ne connaît pas de prison. Il lui tarde, toutefois de multiplier ses propres louanges en joignant sa voix à celles des autres moines.
Il y a du bruit à la porte, mais pas de lumière. Cela s’explique, puisque le soleil n’a pas encore commencé sa course. Cependant, presque aussitôt la porte ouverte, une lanterne projette ses faibles lueurs et le prisonnier peut distinguer le visage du Père Élizé, son directeur spirituel.
"Dieu soit loué!"
"Et son Saint Nom!"
"Nous avons prié pour vous Frère; vous êtes en paix?"
"Oui, Père Élizé, bien en paix. Merci!"
Le Père l’embrasse et le pénitent lui demande d’entendre sa confession. Ce sacrement du pardon qu’il reçoit fait avec une sincérité et une humilité complètement renouvelée est pour lui la chose la plus pressante. Les deux moines se rendent ensuite à la chapelle. C’est avec une joie de ressuscité que le frère Joseph revient à sa stalle, vide pendant trois jours, pour mêler une fois de plus ses accents aux louanges grégoriennes de la communauté.
Après la prière, Frère Joseph ne tarde à retrouver le frère Méthode. Il l’approche en lui demandant:
Frère Méthode, pouvez-vous m’accorder un moment, s’il-vous-plaît?
"Oui, si ça peut vous faire plaisir."
"Je veux vous parler… vous demander de me pardonner ma mauvaise conduite envers vous; toutes les peines que j’ai pu vous causer. Et je vous pardonne à l’avance tout ce que je pourrais avoir contre vous."
"Je ne sais pas ce dont vous parlez."
La réponse a rebondi, moins sèche qu’indifférente. Son auteur s’est détourné et s’en est allé en laissant le frère Joseph bouche bée. Cet incident lui cause de la peine, mais ne lui fera pas perdre sa sérénité. "Il reviendra", se dit-il avec confiance. En effet, le même jour, au cours de l’après-midi, le frère Méthode vient à lui.
"J’accepte votre pardon. C’est cela, votre pardon, que je trouvais difficile à accepter parce que je ne voulais pas admettre ma culpabilité. Je n’ai aucune difficulté à vous pardonner, je le fais de tout cœur."
Les moines réconciliés s’embrassent juste au moment où la cloche pour annoncer le silence.
Frère Joseph est sorti de la chambre froide beaucoup plus riche qu’il y est entré. Plus zélé pour le bien, mieux doté de sagesse, il porte en plus, dans son cœur et dans son esprit, un projet qu’il laisse mûrir avant de le présenter au Père Abbé.
Les mois s’écoulent et le frère n’ose toujours pas parler de son projet à ses supérieurs. Parfois, il a des doutes à ce sujet. Il croit que son rêve avait été inspiré, mais aurait-il pu l’être par le diable? Le bonhomme des chèvres - pourquoi lui était-il apparu dans ce songe? N’était-il pas un homme sans pratique religieuse qui se disait même sans la foi? Aurait-il été plus croyant qu’il ne le pensait lui-même? Se serait-il converti de retour en Angleterre? Ou encore, n’aurait-il été dans le rêve qu’une image signifiante, puisée dans le vécu de Jean-Nil, dont Dieu voulait se servir pour mieux faire comprendre sa volonté? Par ailleurs, en dépit des ses doutes et en dépit de sa répugnance de donner crédit à ses rêves, le frère Joseph ressent dans son cœur l’urgence d’un germe qui veut se réaliser. Il y avait une présence dans le songe et cette présence continue de façon persistante à l’interpeller. Il prend la résolution, encore une fois, d’en parler au père Mikaël dès la première occasion.
© 2002, Jean-Nil Chabot