Chapitre Sept

Un Tournant dans la Vie de Jean-Nil Sirois

Jean-Nil poursuit sa lecture de La table ronde et la complète dans une seule séance. L’entrevue avec le Docteur Zébec a particulièrement stimulé son esprit et il sent le besoin de réfléchir en considérant la signification que cela pourrait avoir autant pour lui-même que pour l’Ordre des voltigeurs. Il est tard. Sa mère et les plus jeunes sont au lit. Réjeanne est occupée à se coudre une robe et Pierre n’est pas encore revenu de sa visite au village où il est allé voir son amie. Quant au père, il est à lire son journal – journal hebdomadaire qu’il n’a pas eu le temps de lire durant la semaine.

"Papa, je sors faire une marche."

"Tu ne choisis pas ton temps, mon cher Jean-Nil. II fait absolument noir, dehors, et il pleut peut-être encore."

En effet, il pleut encore – une pluie fine qui a débuté dès le début de l’après-midi. Jean-Nil a chaussé ses bottes et revêtu son imperméable mais cela ne suffit pas pour rendre la marche agréable. Dès qu’il laisse le trottoir de bois qui relie la maison et le chemin il met les pieds dans le gumbo. S’il marche au bord de la route il s’embourbe dans cette glaise épaisse qui forme le sous-sol de la région. S’il marche là où la pression des roues l’a compacté, le gumbo a pris une telle compacité que la pluie ne le pénètre plus et ne fait que le rendre aussi glissant qu’un savon mouillé. Il serait plus facile de marcher sur la glace vive. L’attention que lui demande la difficulté de sa marche n’est pas propice à la réflexion mais l’esprit n’est pas disposé pour autant à se reposer. Il se souvient de la lutte qu’il avait dû livrer, l’année précédente, à ce fameux gumbo.

Il se trouvait à six kilomètres de sa demeure, chez un fermier pour lequel il avait travaillé toute la semaine. Le chemin qu’il devait prendre pour revenir chez ses parents, afin d’y passer le dimanche, était une route secondaire qui n’avait pas encore été gravelée. Aucune voiture ne doit s’engager sur un tel chemin après une pluie. Si on a le malheur de s’y aventurer, en un rien de temps le gumbo s’entasse entre les roues et les garde-boue, alourdit la voiture et la retient prisonnière sur place. Alors, il ne reste plus qu’à attendre que le beau temps sèche tout pour la décrotter et la décoller. Aussi, le fermier qui employait Jean-Nil ne voulait risquer de le reconduire chez-lui. Ce dernier, bien déterminé à se rendre chez ses parents, partit à pied. Il n’avait pas sitôt pris le chemin que ses bottes, devenues grosses comme des citrouilles et lourdes comme des boulets de canon, collaient si fermement au sol que ses jambes avaient besoins de ses bras pour les soulever. C’est à peine si le pauvre homme pouvait couvrir une distance de quinze à vingt mètres sans avoir à enlever le gumbo des ses bottes. Il aurait pu marcher dans le bois mais cela aurait été trop dangereux, car il faisait nuit. D’ailleurs, entre les lots boisés il y avait des champs et ceux-ci étaient presque aussi difficiles que la route. Plut à Dieu, qu’il y eut d’autres choix que d’enlever ses bottes, ses bas, et de marcher pieds nus dans le froid et l’humidité, mais ce ne fut pas le cas. Le gumbo ne colle pas aux pieds nus, mais les pieds nus dans la terre froide du printemps est une chose bien malsaine. Jean-Nil en fut quitte pour une bonne grippe.

La pensée de Jean-Nil revient au présent; il ne peut s’accrocher au passé lorsque le future le presse de si près. La délibération a pris place dans son esprit et ne lui laissera pas de répit tant qu’il n’aura pas pris de décision. Cette délibération vient des idées émises par le voltigeur St-Cyr, et celles qu’a exposées La table ronde. Cela mijote dans sa tête et attire son cœur vers l’Ordre de voltigeurs, mais il n’a pas eu le temps de tout assimiler pour pouvoir faire le point. Malheureusement, englouti dans cette noirceur opaque, battu par la pluie, distrait par ce damné gumbo qui cherche à le faire trébucher à chaque pas, les idées lui échappent; un peu comme ces vapeurs qui s’échappent de la terre encore chaude et qui forment des fantômes dans la nuit. Il entend des pas! Ce sont des pas sourds, lourds et très lents, comme des pas de géants - comme ses propres pas. Toutefois, Jean-Nil ne voit rien. La marche gigantesque se fait entendre de plus en plus près…

"Qui est là!?"

"Bonsoir Jean-Nil! Tu n’as pas besoin de crier – je ne suis pas à cent miles – veux-tu réveiller les morts?"

"Ah! C’est toi, Pierre?"

"Bien oui! Que fais-tu sur le chemin par un pareil temps?"

"Je suis content que ce soit toi plutôt qu’un étranger. Quand je rencontre quelqu’un dans une noirceur pareille je suis heureux que ce soit mon frère. J’étais sorti pour prendre l’air, mais je retourne avec toi."

Il a bien fallu que le promeneur remette sa réflexion à plus tard. Durant la semaine qui suit, Arthur Sirois se rend compte que son fils rumine quelque chose. Au travail, au cours des quelques loisirs et même aux repas, on le voit pensif, muet et même distrait. Il est devenu très sérieux. Dans la soirée du dimanche suivant, lorsque tout est devenu calme dans la maison, le père s’assoit pour lire et se détendre un peu. Jean-Nil est déjà dans le salon, debout, les bras croisés, distrait. Il va à la fenêtre, pousse le rideau de la main pour regarder dans le vide noir. Le père observe son fils du coin de l’œil. Jean-Nil prend un bibelot dans sa main, souffle dessus pour enlever la poussière, puis se tourne vers son père. Leurs regards se rencontrent…

"Qu’est-ce qu’il y a mon garçon?"

Jean-Nil n’hésite pas; il allait justement faire sa demande:

"Que diriez-vous si je m’enrôlais dans L’Ordre des voltigeurs?"

Un long silence… lorsqu’une chose lui déplaît, Arthur Sirois, selon son habitude, ne dit rien, comme s’il voulait s’assurer d’avoir le plein contrôle de ses émotions avant de parler. Il se remet à regarder son journal, mais son fils sait qu’il ne lit pas. Celui-ci accorde le temps qu’il faut au silence avant de réitérer sa question:

"Qu’en dites-vous?"

"Y as-tu bien pensé?"

La question n’est pas nécessaire car le père connaît suffisamment son fils pour savoir qu’il a bien réfléchi avant de faire sa demande. Il sait que s’il refuse, son garçon obéira, mais n’abandonnera pas son idée. Si Jean-Nil a déjà conclu que sa place est avec les voltigeurs, son père ne doute pas que pour toute fin pratique, il est déjà parti. Il veut néanmoins éprouver un peu plus l’intention de son fils.

"Crois-tu que tu pourrais t’adapter à leur genre de vie? C’est dur, tu sais, voyager d’une place à l’autre, sans argent, ou presque, comptant toujours sur la générosité des autres pour le logis et la nourriture… tu n’auras «même pas une pierre pour te reposer la tête» comme disait Notre-Seigneur."

"Je sais, mais cela ne me fait pas peur. C’est pour le bien, donc je compte sur la grâce de Dieu. De plus, j’aime l’aventure."

Cette dernière chose, le père le sait. En effet, son garçon a toujours rêvé d’aventure, même s’il n’est pas le plus brave de ses enfants. Il sait aussi que Jean-Nil s’ennuie à la ferme.

"Souviens-toi, aussi, que si tu ne contribues pas à développer la ferme, ta part d’héritage ne sera pas très grosse."

"Je n’y tiens pas."

Ces dernières paroles, le père les trouve offensives, lui qui a mis tout son cœur et ses énergies à créer un patrimoine pour ses fils. Mais il ne laisse pas voir la blessure que cela lui cause.

"J’en parlerai à ta mère."

La conversation est close pour ce soir, Jean-Nil le sait, mais il est heureux. Il sait que "j’en parlerai à ta mère" signifie "j’accepte ta décision – je fais aider ta mère à l’accepter aussi."


Le 14 septembre de cette même année, Jean-Nil Sirois célébrera son dix-neuvième anniversaire de naissance. Aujourd’hui, deux jours avant la fête, il fait sa valise. Demain, il prendra l’avion – le premier des Sirois à le faire. Pierre le conduira au petit aéroport de Peace River, d’où il partira pour Ottawa. On viendra le prendre à cet endroit pour le conduire à Canabourg. Il lutte pour demeurer calme, car la nervosité et l’émotion tentent de prendre le dessus.

"Bonne Fête! Jean-Nil! Maman nous a dit de te souhaiter Bonne Fête pour après-demain, et j’ai oublié de le faire ce matin."

C’est la petite Francine qui lui apporter ces souhaits qu’elle lui offre avec tout le charme de ses sept ans. Cela touche le grand frère d’autant plus que la fillette a marché plus d’un kilomètre au lieu de prendre son goûté à l’école et devra refaire le même trajet pour retourner à ses cours simplement parce qu’elle ne voulait pas le priver de ce message du cœur. Il embrasse sa petite sœur avec un surcroît de tendresse après avoir essuyé bien vite une larme venue sournoisement lui mouiller l’œil.

"Moi aussi, Bonne Fête!"

Le cadet de la famille vient à lui et Jean-Nil l’embrasse aussi en le soulevant de terre.

"Tu vas être bien sage quand Jean-Nil ne sera plus là, n’est-ce pas, Marco? Tu vas aider Maman?"

Pour toute réponse, le grand frère doit se contenter d’un sourire taquin. L’enfant est trop jeune pour pouvoir apprécier la signification d’une longue absence. Il en prendra conscience seulement en constatant l’évidente tristesse de sa mère.

Madame Sirois place un bol de soupe aux légumes devant sa fille qu’elle a fait asseoir à la table et la presse de manger.

"Vite! Francine! Prend ça avec ton sandwich et retourne bien vite à l’école ou tu vas être en retard."

Malgré la tristesse que comporte ce départ, Madame Sirois a donné son accord, sachant qu’il n’y avait rien autre à faire après le consentement de son mari. Ses fils la respectent, écoutent ses conseils, mais il n’en reste pas moins que pour eux, l’autorité c’est toujours le père. Même si la mère s’était opposée au projet de son fils, ce dernier, pourvu qu’il eut le consentement paternel, aurait tout simplement et poliment continuer sa démarche malgré les objections de sa mère. Il avait fait sa demande d’admission sans protestation de sa part et lorsqu’il reçut une réponse affirmative accompagnée d’un billet d’avion, elle l’avait félicité.

Après avoir manger, Jean-Nil se rend à la chambre qu’il partage avec son frère et place quelques derniers articles dans sa valise. Il y met sa brosse à dents, sa bible… Là, il s’arrête, réfléchit un moment, puis, retirant sa photo de graduation d’une enveloppe qu’il avait déjà emballée, il se dirige discrètement vers le salon. Sa mère est occupée dans la cuisine à faire la vaisselle, son père vient de sortir pour accomplir ses tâches et il n’y a personne dans la pièce. Jean-Nil prend la grosse bible familiale, y retire l’image de la Joconde et glisse sa propre photo à la place. La symbolique image prend définitivement résidence dans la bible plus petite du futur voltigeur; c’est là que Léonard de Vinci, s’il pouvait traverser les siècles, trouverait la plus signifiante de toutes les copies de son œuvre.


Le départ de Jean-Nil fut particulièrement douloureux pour sa mère. Non seulement son fils partait pour un temps qui se mesurerait en années, mais il s’en allait vers l’Est du pays, vers le Québec auquel elle ne pouvait penser sans une grande nostalgie – ce Québec qu’après dix années d’exil elle rêvait toujours de revoir, La douleur s’aiguisait de plus en plus de sorte qu’au moment du départ elle eut à peine la force d’embrasser son fils. Les enfants étaient plus émus de la voir dans cet état que de voir partir leur frère. Son mari ne comprenant pas pourquoi elle était tant émue, se sentait coupable d’avoir laissé partir son fils. Il ne comprit pas davantage la rapidité avec laquelle son épouse reprit son calme et sa paix lorsque son fils avait à peine quitter la maison. Elle essuya ses larmes et repris ses tâches comme si rien n’était. Pour répondre à l’étonnement de son mari elle répondit simplement qu’elle le confiait à sa Mère du ciel. Toutefois, elle suit son fils par la pensée. Lorsque son mari entre pour une pause-café elle lui demande:

"Arthur, à quelle heure Jean-Nil arrive-t-il à Edmonton?"

"Il a pris l’avion à trois heures et il lui faudra au moins deux heures pour se rendre à Edmonton. Dans sa lettre, St-Cyr dit qu’un nommé John Patrick O’Frey sera à l’aéroport pour le prendre et le garder chez lui pour la nuit."

"Oui, je sais – c’est un des leurs. Ils sont bien bons tout ce monde de la Solidarité. C’est comme si on appartenait à une grande famille."

"Ce sont des gens comme nous. Nous ferions la même chose, surtout pour une cause comme la leur. N’est-ce pas belle Annette?"

"J’aime ça quand tu m’appelles «belle Annette » ; ça me rappelle le temps de nos fréquentations."

"C’est vrai que tu es toujours belle, mais d’une beauté différente. Une beauté du dedans."

"C’est presque gênant de t’entendre dire ça. Ce n’est pas souvent que tu me dis des belles choses."

Il la serre dans ses bras et lui prend ensuite le visage entre ses mains la regardant dans les yeux:

"C’est pour que ça compte davantage lorsque je te les dis."

"Ah! Voyons! C’est simplement parce que tu ne connais par le cœur d’une femme. Si tu étais un brin plus romantique tes bons mots n’y perdraient rien."

"Oh! Je sais! Je sais! Il est difficile de me défaire de cette mentalité que j’ai héritée. Ça me gêne d’exprimer mes sentiments. Mais, tu sais, quand même, que je t’aime?"

En disant ces paroles, le visage de son mari reflète une vague de tristesse qu’elle tente d’effacer par un baiser. Elle lui murmure à l’oreille:"

"Je sais que tu m’aimes et moi je t’aime tel que tu es."

L’esprit toujours présent à ses occupations elle se détourne de son mari pour lui versé son café.

"J’espère que rien n’arrive pour empêcher Monsieur Frey…"

"« O’Frey », Annette, ma chère."

"« Belle Annette », Arthur mon cher!"

Ils se mettent à rire.

"Peu importe! J’espère qu’on ne l’oubliera pas. Il serait perdu dans la grande ville."

"Ne t’inquiète pas. Même si on l’oubliait, Jean-Nil saurait bien se débrouiller. Tu ne doute pas qu’il sait utiliser le téléphone?"

"Bien non! J’oublie qu’il est un homme, maintenant. Pour demain, je ne suis pas inquiète puisque c’est Monsieur St-Cyr qui ira le chercher à l’aéroport d’Ottawa."

Effectivement, le lendemain, de son siège au-dessus de l’aile de l’avion le jeune Sirois regarde les lueurs de la ville tourbillonner dans le flot d’air que produisent les hélices. On a du changer d’avion à Winnipeg à cause d’un problème mécanique quelconque et cela a causé un retard d’une heure presque. Enfin, l’avion touche la piste à l’aéroport où St-Cyr attend depuis longtemps le voyageur de La Clairière. Il le reçoit chaleureusement en lui donnant l’accolade. Avec lui se trouve un jeune homme qu’il présente au nouveau venu:

"Voici Luigi De Salvo. Il était notre dernière recrue jusqu’à présent. Tu viens de le remplacer dans cette sa position."

"J’espère que ce sera aussi facile pour toi que cela a été pour moi. Tu verras qu’à Canabourg on se sent tout de suite chez-soi."

Déjà, St-Cyr les pousse vers la salle des bagages:

"Nous ferions bien de nous mettre en route le plus tôt possible; nous sommes déjà passablement en retard et on va se demander ce qui arrive. Je vais leur donner un coup de fil pour leur dire que nous quittons l’aéroport. J’aurais d’ailleurs dû téléphoner plus tôt pour les avertir du retard. Attendez-moi ici!"

Ils filent, quelques minutes plus tard, à travers la ville d’Ottawa. Il y a très peu de circulation et l’auto se retrouve bientôt sur la route qui remonte la Rivière Outaouais, c’est à dire vers l’ouest. Après une heure de trajet on arrive au Lac du Rocher Fendu sur lequel se trouve Canabourg.

Dans ses débuts, la Solidarité pour la Justice et la Paix logeait ses bureaux et avait son centre dans une maison au cœur de la ville d’Ottawa. Les voltigeurs devaient vivre dispersés dans des appartements loués ici et là, aussi près que possible du Centre où ils s’entassaient chaque jour pour travailler ou pour se réunir et recevoir les instructions de la journée. Avec la croissance du mouvement, on finit par être définitivement trop à l’étroit pour pouvoir fonctionner efficacement. Des démarches furent entreprises pour trouver un local où il serait possible de concentrer davantage l’effectif du mouvement et de mieux l’organiser. Mais, à mesure les mois s’écoulaient, l’impossibilité de trouver, à Ottawa, une espace qui serait à la fois convenable et à prix abordable devenait de plus en plus évidente. Il allait falloir chercher ailleurs.

Il avait, ces années là, à Ottawa, parmi la classe des parvenus, un nommé Joseph Cana, entrepreneur dans la coupe du bois. À cause de ses talents dans ce domaine, il avait réussi à établir le plus grand commerce de bois dans la région de l’Outaouais. Au plus fort de sa prospérité, ses magasins offraient leurs matériaux de construction dans toutes les villes de l’Est du pays. Comme symbole de sa réussite, il avait fait construire sur une péninsule rocailleuse, aux environs de l’Île du Calumet, là où la Rivière des Outaouais devient le Lac du Rocher Fendu, un château en brique de marbre. Convenablement, on avait nommé cette imposante structure perchée sur un monticule rocheux, le Château Cana.

La prospérité peut avoir ses mauvais côtés. Le poids des affaires et la solitude du sommet deviennent parfois difficiles à supporter. C’était le cas pour Cana et il trouvait, malheureusement, son évasion dans l’alcool. Cette sorte d’échappatoire psychologique devient facilement une habitude apte à devenir un penchant irrésistible.

On ne mélange pas l’alcool au carburant, surtout pas dans les airs. Pour donner raison à ce principe, Cana, volant en solitaire après avoir pris quelques verres, s’écrasa dans la forêt qu’il exploitait. Son avion fut son crématorium et ses enfants prirent la succession. Difficile d’accès, éloigné des distractions de la ville, les plages chaudes et populaires des villégiatures à la mode lui faisant défaut, le Château ne pouvait offrait peu d’intérêt aux nouveaux propriétaires habitués aux douceurs et aux raffinements de la vie mondaine. Il fut mis en vente, et à bon marché. C’était, là, une des possibilités d’achat offertes par les agences d’immeuble au moment où la Solidarité pour la Justice et la Paix commençait à désespérer de trouver un nouveau local pour leur centre.

Au début, cette option ne retint pas l’attention des directeurs du mouvement. Le Château Cana leur semblait trop éloigné des grands centres tant pour l’accessibilité des services que pour la proximité des lieux d’apostolat. Tout de même, les autres démarches n’aboutissaient pas et l’idée du Château continuait de surgir chaque fois qu’une tentative ailleurs échouait. Finalement, Monsieur Louis Maurin, le directeur général, fit une suggestion. "Il se peut", suggéra-t-il, "que la Providence ait des vues différentes des nôtres et qu’elle veuille nous accorder cet endroit. Commençons donc par une neuvaine de prières et ensuite entreprenons les démarches nécessaires pour l’acquisition du Château et du terrain. Si nos efforts aboutissent nous saurons que c’est là, la volonté de Dieu>" On adopta sa suggestion.

Par de l’influence d’un ami – i.e. le Docteur Zédec – le prix de la propriété fut réduit même davantage. On fit circuler une lettre parmi les membres les plus en moyens de la Solidarité leur demandant leur avis concernant cette entreprise en les priant, s’ils étaient favorables, de soumettre un engagement financier personnel afin de déterminer la possibilité du projet. La réponse fut si extraordinairement favorable que la Solidarité n’hésita plus à devenir propriétaire de ce pittoresque domaine. Avec le temps, on a ajouté une extension au Château pour abriter l’imprimerie. L’ancienne structure renferme toujours la salle publique, la chapelle, la cuisine, le réfectoire et les bureaux. D’autres bâtisses furent construites pour loger les femmes, les hommes et enfin, pour servir d’entrepôt. Canabourg, nom choisi en mémoire du premier propriétaire, représente tout ce complexe. Le Château, assis sur le Petit Mont St-Michel, fut rebaptisé; il porte maintenant le nom de Château St-Michel. Quant aux résidences, on donne à celle des femmes, le nom de Maison de la Paix et à celle des hommes, Maison de la Justice. C’est directement à cette dernière que l’on conduit Jean-Nil à son arrivé, car la nuit est déjà en cours.

Malgré l’heure tardive, Louis Maurin veille pour accueillir la jeune recrue. Il vient à sa rencontre pour lui souhaiter une chaleureuse bienvenue. C’est un homme trapu, d’apparence énergique quoiqu’il semble avancé en âge. Jean-Nil découvre, dès sa première rencontre, qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dans l’ambiance rayonnante qui entoure le vieillard. C’est un personnage très modeste qui semble bien à l’aise dans sa peau. Lorsqu’il s’adresse à Jean-Nil, ce dernier se sent intimidé par la grande présence intérieure qui émane de cet homme. Mais la gentillesse et la bonté des gestes et du regard suscitent la confiance du nouveau voltigeur qui serre la vieille main avec fermeté comme s’il voulait faire un serment de cette poignée de main. Le jeune Sirois s’était fait une idée du co-fondateur d’après ses écrits et il ne s’attendait pas à rencontrer quelqu’un dont les facultés du cœur sont aussi abondamment évidentes que celles de l’intelligence.

Louis Maurin est le théoricien, le penseur, le professeur qui possède un talent extraordinaire pour vulgariser et mettre les écrits techniques des experts à la portée de tous. Cela lui vient sans doute de sa longue expérience d’enseignant. Dans sa jeunesse il a été membre de la Communauté des Frères de l’Instruction chrétienne, mais lorsque son pays émit un interdit contre les ordres religieux engagés dans l’enseignement, sa communauté fut dissoute et il dut émigrer au Canada. Il continua la pratique de ses vœux et persévéra dans l’enseignement jusqu’à la fondation du mouvement qu’il dirige maintenant avec Dorothée Day-Cotey.

Tous sentent le besoin d’aller se reposer. Comme toujours, c’est St-Cyr qui prend l’initiative:

"Excusez-nous, Monsieur Maurin, je vais montrer à Jean-Nil sa chambre."

"Bonsoir, mon fils; bonsoir à tous!"

"Bonsoir, Monsieur Maurin."

Jean-Nil est conduit à une petite chambre, modeste et quelque peu austère.

"Lever à 6 heures, messe à 7 heures et quart à la chapelle. As-tu un réveille-matin?"

"Non, mais je ne crois pas en avoir besoin. Je me réveillais plus tôt que ça, chez-moi, pour faire la besogne et traire les vaches."

"Ne prenons pas de chance – je vais te trouver un réveille matin."

St-Cyr revient avec le réveil et laisse Jean-Nil sans ajouter un mot. Ce dernier ne perd pas de temps à ranger ses affaires et à se mettre au lit car la fatigue le gagne. Le voyage a été long et rempli d’émotions: Sa mère qui fut si peinée de le voir partir… une prière pour elle: « Je vous salue Marie, pleine de grâce… DDRRRIINNGGNE! Le réveil matin?! Déjà! "Grand Calife", s’exclame-t-il, "je suis passé tout droit!" À la ferme on ne se couche pas si tard et on se réveille plus tôt. Les habitudes de Jean-Nil vont changer.

Le voltigeur d’un jour ne perd pas de temps; il fait une courte prière, termine sa toilette et met de l’ordre à son lit. Quelques minutes plus tard il se trouve au parloir au moment où la cloche invite tous les résidents de Canabourg à la chapelle. St-Cyr le rejoint. Les quatre ou cinq autres qui sont déjà là se présentent tour à tour à Jean-Nil. On parle à mi-voix en épargnant les mots ce qui ajoute au mystérieux que l’on trouve dans l’air aux petites heures du matin. Quelques-uns uns sont déjà rendus à la chapelle, d’autres sont encore à leur chambre. Il manque aussi ceux qui sont quelque part sur les routes du pays, voltigeant d’un village à l’autre dans l’accomplissement de leur mission.

La nuit commence à fuir devant le jour lorsque le petit groupe quitte la résidence. Le soleil à peine levant perce le brouillard de ses premiers rayons mais cette émanation de lui-même est aussitôt engloutie sous la couverture matte couchée paresseusement sur Canabourg et la presqu’île. C’est à peine si on voit quelques lumières et les contours des bâtisses à demi cachés par les conifères. Parmi ces ombres fantômes, apparaissant dans la pénombre, il y en a une surtout qui impressionne. Assis solidement sur le monticule rocheux avec lequel il ne semble faire qu’un, magnifié par la brume, le Château Saint-Michel, prend une apparence mystérieuse et gigantesque au-delà des dimensions terrestres. Impossible pour Jean-Nil de déterminer la distance qui l’en sépare. Il compte ses pas: "un, deux…." Il compte en silence. Les autres aussi marchent en silence dans l’ombre humide. Les cailloux glissent et sautent sous les pieds… la cloche appelle une dernière fois… une pensée s’infiltre dans la tête de Jean-Nil: "C’est aujourd’hui le 14 septembre, mon dix-neuvième anniversaire de naissance. Personne ici ne le sait. Peu importe, le Seigneur célébrera avec moi. Ah! Distraction! J’ai bien manqué de compter une douzaine de pas… cent trente-neuf, cent quarante, cent quarante et un,… les marches du Château… environs cent vingt-cinq mètres."

L’architecture du Château inspire à la solidité, la simplicité et le dénuement, un peu comme les premières structures médiévales - structurent qui symbolisent bien l’esprit de la Solidarité. Jean-Nil se dirige avec ses compagnons vers un ancien salon devenu chapelle et s’assoie du côté des hommes. Il remarque la modestie vestimentaire des femmes assises de l’autre côté. La robe descend jusqu’à la mi-jambe, les bras sont recouverts jusqu’aux poignets, tandis que la tête, sous le béret bleu, laisse à peine voir les jeunes ou anciennes chevelures. Jean-Nil a été averti de porter le veston et la cravate, tel que requis pour la tenue masculine. Quelques hommes, parce qu’ils sont plus nombreux, occupent des places derrière les femmes, mais séparés d’elles, car on ne mêle pas les sexes.

Après la messe, au réfectoire, Jean-Nil fait la connaissance de la directrice, Madame Dorothée Day-Cotey, une imposante dame dans la quarantaine, fille d’un riche industriel de Toronto. Il sait déjà qu’elle a mis tout son être et son avoir au service de ce mouvement qu’elle a aidé à fonder lorsqu’elle n’avait encore que vingt-quatre ans. On dit d’elle et de Louis Maurin que leurs tempéraments, leurs talents et leurs formations sont complémentaires. Il est évident à la voir agir que la directrice est responsable de la conduite des affaires et qu’elle s’y plaît. Quant au directeur, comme l’a déjà découvert Jean-Nil, il est chez-lui dans le domaine de la pensée.

Après avoir présenté Jean-Nil au groupe des femmes, dans la langue qui lui est plus familière, c’est à dire l’anglais, Madame Day-Cotey donne à ces dernières l’occasion de se présenter elle-même. "Mademoiselle Langevin…, Mademoiselle Zamenhoff…" Le nouveau voltigeur apprend que c’est ainsi que l’on s’adresse aux personnes du sexe opposé. La familiarité n’existe pas entre homme et femme. Même l’usage du prénom est interdit. Les voltigeurs reconnaissent la nécessité et l’efficacité de cette règle et ne s’y opposent pas. Jean-Nil verra qu’à Canabourg il existe entre les sexes un rideau sociologique aussi imperméable qu’un rideau de fer.

Cependant, l’imperméabilité des rideaux, même ceux de fer, ne l’est cependant pas à toute épreuve, surtout lorsqu’il s’agit du sentiment humain et de son instinct. Peu de temps après son arrivé, Jean-Nil est au réfectoire en train de satisfaire son appétit. Tout à coup, il a le sentiment étrange qu’on le regarde. Il se tourne instinctivement vers la table voisine; un regard vient à la rencontre du sien et se fige sur le sien. Enfin, sans avoir même cligner une paupière, elle se détourne la première. Innocente séduction, mais troublante tout de même pour le jeune homme. Quelques instants plus tard il tourne encore discrètement la tête pour voir plus au complet la propriétaire de ces yeux, mais attirés comme par un aimant les yeux se rivent les uns aux autres une fois de plus. Cette fois, c’est lui qui se détourne en rougissant un peu. Serait-il venu ici pour être pris au piège de ses émotions, de ses passions? Avec résolution il décide d’éviter ce regard qui appartient à la jolie demoiselle Leblanc. Il y parviendra tant bien que mal pour un certain temps.

Peu à peu, Jean-Nil rencontre tous les habitants de Canabourg, y compris le Père Murphy, ce prêtre retraité, vivant comme un solitaire au milieu de l’intensité humaine du Centre. Tour à tour, aussi, les voltigeurs de la route font leur apparition. Mais Rytmore ne se trouve pas parmi eux.

D’une façon générale, la vie à Canabourg plaît à Jean-Nil. On ne pourrait guère trouver d’endroit plus pittoresque. C’est comme un jardin flottant, changeant de saison en saison, de jour en jour. Si ce n’était d’une langue de terre large d’une centaine de mètres, le lac embrasserait complètement les lieux.

Les eaux ont leurs tempéraments et les personnes qui habitent le giron des rivières, des lacs ou des océans en sont affectés. Il faut être pêcheur, par exemple, pour savoir combien la mer et ses humeurs influence la personnalité. Parfois d’une douceur maternelle, elle berce leurs bateaux et les invite à s’aventurer au large. Mais en un rien de temps, elle peut se transformer en une ogresse terrible, prête à avaler ceux qui avec confiance s’étaient laisser ballotter sur son sein. Dans sa violence, elle n’hésite pas à faire des veuves et des orphelins. C’est pourquoi, parce qu’ils sont habitués à détecter les humeurs de la mer, les pêcheurs sont si perspicaces.

Le Lac du Rocher fendu n’a pas la puissance et la violence de la mer mais il a quand même ses humeurs. Parfois il est brillant comme le soleil qu’il reflète, mais il peut aussi devenir sombre et agité. Certain matin - est-ce le cafard? - il refuse de repousser sa couverture de brouillard et tout Canabourg en souffre. Jean-Nil reconnaît ces sautes d’humeur et les respecte. Il a les siennes aussi, car il n’est toujours facile de garder la sérénité lorsqu’on vit en communauté. Les caractères s’entrechoquent parfois. Comme les eaux du Lac, l’âme de Jean-Nil reflète ordinairement le calme qui l’entoure, mais de temps à autre le doute, comme un vent maussade, vient l’agiter. Il éprouve parfois des désillusions lorsque l’idéal qui l’a poussé chez les voltigeurs se dissipe. Cela lui arrive surtout lorsque ses émotions sont troublées par la présence de Mademoiselle Leblanc.

Heureusement qu’il aime son travail. Les sessions d’étude qui l’occupent pendant au moins une heure chaque jour font partie de son temps favori. Il aime mettre la main à une variété d’activités car il s’intéresse à tout et n’aime pas la routine. Les besoins du Centre lui offrent l’opportunité de satisfaire son besoin de changement. Il fait son apprentissage à l’imprimerie et de temps à autre donne ses services au bureau, mais ce qu’il aime le plus ce sont les travaux d’entretien. Il adore les défis qui s’adressent à la matière, tel celui d’inventer des moyens de mieux utiliser les machines à l’imprimerie ou encore résoudre un problème en électricité. C’est dans le domaine pratique que sa créativité s’exerce surtout. Il faut dire que son expérience de la ferme y est pour quelque chose. Par contre les entreprises qui impliquent les rapports humains lui pèsent parfois. Il n’aime pas organiser des activités où il fut dire aux gens quoi faire. Surtout il n’aime pas la compétition. On le trouve gentil et aimable, mais lorsqu’il faut confier une tâche de leadership à quelqu’un ce n’est pas vers lui que l’on se tourne.

Il y a peu de divertissements à Canabourg. En hiver, on fait du patinage; en été, on joue au ballon volant, au croquet ou à d’autres jeux simples. On s’assure toujours que les hommes et les femmes s’amusent séparément. Il y a aussi la marche, le sport toute saison que Jean-Nil préfère. Il aime, par dessus tout, les marches solitaires, et c’est au cours de l’une d’elles qu’il fit connaissance avec un éloquent écureuil qui ne cesse de lui raconter des histoires. "C’est son gagne-pain", pense Jean-Nil. Il ne peut cependant pas, dès la première rencontre, rémunérer la bête pour son audition. Il s’en excuse.

"Malheureusement, tu dois m’excuser, mon vieux, car je n’ai rien apporté Mais sois assurée cher… comment te nommer? Cher… Casse-noisette! Sois assuré cher Casse-noisette que la prochaine fois j’aurai des friandises."

En effet, la prochaine fois il a des noix pour son ami quadrupède. Après un court temps d’apprivoisement, ce dernier vient même manger dans sa main. Ce contact entre humain et bête fait du bien à Jean-Nil. Cela lui sert en quelque sorte de thérapie.

Le printemps arrive et ne tarde pas à métamorphoser la neige en nuages blancs qui s’en vont flotter comme de l’ouate dans le ciel azure. Les érables font monter leurs essences sucrées jusqu’au bougeons des branches les plus éloignés. Les glaces attendries par un soleil de plus en plus puissant finissent par céder, empruntant l’Outaouais pour un long voyage. Tôt ou tard, sous une forme ou sous une autre, elles reviendront arroser les jardins de Canabourg dont Jean-Nil a la charge. C’est une nouvelle occupation pour lui et il en est très heureux car il aura le plaisir de se servir des machines. Le jardin potager se trouve sur le versant sud de la presqu’île. On l’a construit sur la rocaille en y transportant petit à petit, d’année en année, de la bonne terre noire avec le camion. Le nouveau jardinier n’aimait pas le jardinage lorsqu’il était à La Clarière, mais maintenant, il découvre ses plaisirs. Le pouvoir qu’il peut exercer sur les plantes lui donne une certaine satisfaction. Il semble qu’avec ces créatures vivantes mais déterminées par leur nature la récompense suit toujours l’effort. Il est gratifié car le soin qu’il accorde à ses plantes lui donne toujours des résultats proportionnels. "Avec les humains, c’est différent" lui disait St-Cyr en le regardant travailler, "parce qu’ils ont une volonté libre, les résultats sont beaucoup moins évidents; ils ne dépendent pas seulement de nos efforts. On ne manipule pas les hommes. Même le créateur respecte leur conscience et leur liberté. Sans la grâce de Dieu, travailler au service de l’humanité nous découragerait."

Malgré la satisfaction qu’il éprouve à faire son travail, Jean-Nil a le sentiment qu’il lui manque quelque chose. Il a, au fond de son âme, une sorte de vide qui demande à être rempli. Il a sentiment que la vie le prive de son dû. Il a soif d’aventures. "L’aventure, c’est l’imprévu, le défi par excellence, et c’est ça qu’il me faut", pense le jeune jardinier. Plus il y pense, plus il veut y goûter. Il a bien hâte de finir son apprentissage afin de prendre la route avec les voltigeurs chevronnés.

Chaque fin-de-semaine, les voltigeurs qui demeurent à Canabourg font des sortis dans les villages d’alentour pour visiter les habitants, offrir leur journal, parler de leur œuvre et parfois prier avec les gens. Non seulement les voltigeurs sont généralement bien reçus, mais même, ils se trouvent dans presque tous les villages, des membres du mouvement qui sont prêts à sacrifier quelques heures de leur congé pour les accompagner. Chaque semaine Jean-Nil accueille volontiers ces changements de routine. Toutefois, il lui tarde de prendre pour de bon, la route de par le vaste pays.

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© 2002, Jean-Nil Chabot


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