Chapitre Six

Le Docteur Zédec

Lorsque le numéro suivant de La Table Ronde apparaît, au temps des récoltes, on est tellement occupé chez les Sirois qu’il faut remettre l’ouverture du courrier au dimanche suivant. Ce jour-là, après le dîner, Jean-Nil prend son aise sur le grand fauteuil et examine la revue. L’article qu’il cherche est bien là:

Entrevue avec le docteur Melki Zédec.

Le 15 août dernier, le Docteur Melki Zédec était nommé gouverneur-général du Canada. Le 1er septembre prochain, il deviendra le 56ème successeur de Champlain. Depuis la confédération, vingt prédécesseurs ont occuper le plus haut poste de la nation. Antérieurement, le Régime français et ensuite le Régime anglais s’étaient partagé, en nombres égaux, les gouverneurs du pays.

Le Canada continue sa longue tradition. Pour vous faire connaître celui qui bientôt remplira l’office le plus prestigieux de notre gouvernement, La Table Ronde vous présente une entrevue qu’il a gracieusement accordée à Madame Dorothé Day-Cotey.

La Table Ronde: Docteur Zédec, j’ai ici l’enregistrement d’un texte tiré de l’autobiographie de Monseigneur Jan Uhlir. Cela vous plairait-il de l’écouter? Nous avons l’intention de le publier en guise d’introduction à cette entrevue.

Dr Zédec: Oui, certainement, allez-y ! J’ai lu le livre il y a quelques années, mais pour me rafraîchir la mémoire et pour le bénéfice de vos lecteurs cela me paraît tout à fait convenable de procéder ainsi.

La Table Ronde: Dans le passage qui suit, l’auteur décrit sa fuite à l’étranger après avoir été libéré de prison par un groupe secret de la résistance. La révolution avait renversé la monarchie de son pays et on avait éliminé, croyait-on, tous les membres de la famille royale. Ensuite, on s’attaqua à la religion dans le but de la faire disparaître partout, jusque dans le retrait de la conscience. Un grand nombre d’ecclésiastiques, parmi lesquels Monseigneur Uhlir, avaient été arrêté. Tous furent incarcérés. Par la suite l’évêque tomba malade et on le mit au régime cellulaire.

Laissons l’auteur raconter lui-même les événements qui suivirent:

"Le Jour de Pâques, à environs trois heures du matin, je me suis réveillé sachant que quelque chose avait interrompu mon sommeil. Je me suis assis sur mon grabat et j’ai écouté attentivement… J’entendais des pas glisser dans le corridor et des voix étouffées approcher de ma cellule. “C’est ici !” murmura une voix, “dirige ta lampe à l’intérieur.” Le rayon d’une lampe de poche se mit à fouiller ma cellule et fini par me darder dans les yeux. “N’ayez pas peur”, me dit une voix féminine dès que je fus découvert, “préparez-vous silencieusement et suivez-nous; nous sommes venus vous libérer. Apportez votre couverture.”"

"Sans bruit, on ouvrit la porte avec la clef et je les suivis: un homme et une femme. Le gardien, comme je l’ai appris plus tard, dormait sous l’effet de la drogue. On me conduisit dans un tunnel souterrain à travers un système d’égout. C’est là que les auteurs de cette entreprise risquée s’identifièrent et me confièrent qu’ils appartenaient à une organisation appelée Résistance Jeunesse."

"Après une demi-heure d’efforts pénibles à se glisser entre les tuyaux suintant puants, nous sommes sortis enfin au grand air juste à temps pour capter les premières lueurs du soleil levant. J’étais heureux d’avoir ma couverture pour me protéger contre la brise printanière et pour cacher mes vêtements de prisonnier. On me conduisit dans une ruelle où une roulotte de bohémiens m’attendait. C’est là que mes deux libérateurs disparurent sans que j’aille la chance de les remercier. Les occupants de la voiture - encore une fois un couple - me prirent immédiatement à charge. L’homme m’amena dans la roulotte et me conduisit à une armoire qu’il ouvrit à la manière d’une porte. Sans paroles, il m’indiqua de me placer debout contre le mur et referma la porte. J’aurais voulu apporter avec moi ces quelques rayons de lumière qui venaient de caresser mes yeux, les premiers depuis des mois, mais je me retrouvais plutôt dans la noirceur comme au cachot. Cette noirceur m’aurait pénétré l’esprit si ce n’eut été de la lueur d’espoir qui me visitait en dépit de ne pas savoir ce qui se passait. J’aurais voulu m’agenouiller pour remercier le Seigneur mais l’espace restreint ne me permettait pas de me tourner de côté. Au lieu de cela, j’ai élevé les bras et un courage nouveau m’est venu avec la prière."

"Le véhicule, tiré par deux chevaux, commençait à se déplacer sur une voie qui devait être cahoteuse car j’avais de la difficulté à demeurer en place. Heureusement que ma cage était capitonnée. Palpant autour de moi je découvrit, à mon côté, un objet saillant auquel je pouvais m’accrocher. Pour me tenir occupé, je me suis mis à reconstituer mentalement la roulotte. La porte d’entrée était en avant. J’avais bien fait une demi-douzaine de pas pour me rendre à mon armoire qui se trouvait à l’arrière, disons 4 à 5 mètres. Cette longueur suffisait pour que l’œil ne perçoive pas l’épaisseur du mur arrière. Je n’avais vu dans ce bout-là, aucune fenêtre qui aurait pu donner une perspective révélatrice. “Ingénieux”, pensais-je. Je devinais qu’à ce temps-là de l’année, les Bohémiens se rassemblaient en dehors de la ville et que la police ne soupçonnerait pas plus notre roulotte que toutes les autres qui se trouvaient dans les parages."

"Je me mis encore une fois à sonder mon entourage, allant jusqu’au bout de mon étroit corridor. Là, au fond, ma main toucha quelque chose qui me fit sursauter. L’objet était touffu et fixé à une planche accrochée au mur. Cette chose-là, ma foi, contenait un bébé! J’ai décroché avec précaution la bercelonnette improvisée pour pouvoir mieux palper le visage endormi de l’enfant. Pour ne pas le réveiller, je l’affleurais non pas avec ma main rendue rude par les gros travaux mais avec la peau plus douce et sensible de mon poignet. Cette enfant qui n’avait sûrement pas plus d’un an ne bougeait pas du tout ni n’émettait le moindre son. Pourtant son corps n’était pas refroidi et mon poignet pouvait ressentir la chaleur de sa respiration. Il était donc vivant! J’ai conclu qu’on lui avait donné un somnifère. Tout cela, naturellement, m’intriguait beaucoup: Qui était cet enfant? Pourquoi était-il là?"

"Le véhicule avait dû cahoter pendant deux heures avant de s’arrêter. Il était temps car mes jambes n’en pouvaient plus. Après quelques minutes de silence on ouvrit la porte. Le jour surgit dans mon cachot. Après un instant d’aveuglement, j’ai pu voir le visage de l’enfant toujours endormi et j’ai reconnu, aussi, mes hôtes. Sans perdre un instant j’ai reçu mes instructions: “Vous devez marcher précisément dans cette direction sur une distance d’environs 200 mètres. Le grand pin que vous voyez là-bas sera votre repaire… ne le perdez pas de vue. Vous arriverez à la rivière et là, si tout va bien, quelqu’un vous attendra avec une chaloupe pour vous faire passer la frontière. Compris?” Je fis signe d’avoir compris. “Maintenant, écoutez-nous bien encore.” La jeune femme revenait avec la bercelonnette et c’est elle qui continua: “Vous devez prendre ce bébé et l’emmener avec vous.” “Et s’il se réveillait et se mettait à crier?” lui demandai-je. Elle me rassura en disant qu’il ne se réveillerait pas avant mon gardien à la prison. “Ils sont tous deux sous l’effet de la même drogue.” ajouta-t-elle. “Ne le brusquez pas et il en aura pour au moins une heure de plus.” Je leur ai demandé qui était cet enfant et à qui je devais le remettre, mais les Bohémiens n’en savaient rien: “Nous ne savons pas qui il est ni où il va. Nous avons été payés pour vous conduire jusqu’ici avec l’enfant. C’est tout.”"

"J’ai pu traverser la frontière sans incident. Quant à l’enfant, on l’a pris en main dès notre arrivée en pays libre. Tout ce que je savais de ce bébé, c’est qu’il devait avoir le prénom de Melki puisque cela était inscrit sur le petit bracelet qu’il portait. J’ai aussi appris plus tard qu’il avait été adopté par une famille d’origine tchèque du nom de Zédec qui devait s’établir au Canada."


La Table Ronde: Cet enfant Melki, c’était bien vous Docteur Zédec?

Docteur Zédec: Oui, en effet, c’était bien moi.

La Table Ronde: Vous en avez appris davantage sur vos origines?

Docteur Zédec: J’ai pourtant bien cherché… mais non! Je ne sais absolument rien qui soit bien fondé concernant mes origines.

La Table Ronde: Vous avez vécu votre jeunesse ici à Ottawa avec vos parents adoptifs; vous avez étudié et vécu ensuite sur quatre des cinq continents, en particulier au Moyen Orient, lorsque vous étiez attaché au corps médical du contingent affecté au maintient de la paix. Au Liban vous avez été blessé et c’est par la suite que vous êtes revenu à Ottawa pour pratiquer paisiblement votre profession médicale. Quel a été, surtout le point marquant de cette vie mouvementée?

Docteur Zédec: Il y eut plusieurs points marquants, mais je vais vous raconter un événement qui a sûrement beaucoup marqué ma vie. C’était à Beyrouth où j’étais attaché au service médical des forces canadiennes stationnées dans cette ville. Le quartier général était entouré d’une solide clôture, mais un matin, quand on ouvrit la barrière pour laisser passer un de nos officiers en devoir, une motocyclette lourdement chargée partit à toute vitesse, s’infiltra entre la voiture militaire et la barrière ouverte pour venir exploser aux portes de l’édifice principal qui servait de résidence et ou logeaient aussi les bureaux. Il y eut des pertes de vie et je fut moi-même blessé. Mon hospitalisation dura plusieurs mois. Les médecins firent de leur mieux pour préserver ma jambe mais finalement j’ai dû la perdre. Cela fut un dur choc pour moi. J’aimais beaucoup le sport et la vie au grand air; par conséquent, perdre une jambe diminuait de beaucoup ma raison de vivre.

Pour combattre les idées noires de la dépression et du désespoir il ne semblait y avoir d’autre ressource, en cet endroit, que l’évasion dans la lecture. Je me mis à lire tout ce qu’on m’apportait de revues et de livres anglais ou français. Les livres étaient presque toujours des romans et ils m’apportaient, bien sûr, de longues heures d’évasion. Mais j’avais soif de lectures plus profondes et plus près de la réalité. J’ai exprimé mon désir et quelqu’un m’apporta un livre sur la vie de saints. Il faut dire que cet hôpital était dans le secteur chrétien. Je me suis plongé dans la vie de ces héros de Dieu qui aimaient tellement la vie qu’ils étaient prêts à mourir pour la sauver. Vous savez ce que je veux dire? «Si le grain ne meurt…»

La Table Ronde: Et vous avez eu le goût de les imiter?

Docteur Zédec: En effet! Je me suis dit: «Si ces hommes et ces femmes voulurent tout sacrifier pour acquérir le don de Dieu et le conserver, c’est qu’ils ont vu en lui un trésor sans prix». J’ai résolu, à mon tour, de tout risquer pour en prendre possession. C’est alors que j’ai commencer à découvrir, au-delà de la vie temporelle, les trésors de la vie divine. J’ai compris qu’il fallait accepter mon sort et qu’un jambe était peu de prix pour acquérir la Divine Sagesse. Depuis ce jour-là, je continue à marcher, en boitant de moins en moins dans ma vie spirituelle comme dans ma vie physique. Je le fais, sans doute, dans la voie déjà tracer par ma vie antérieure – car j’avais reçu la foi de mes parents – mais c’est avec une motivation nouvelle, mû que je suis par l’amour de Dieu et par la grâce. Depuis cette incident ma vie se métamorphose.

La Table Ronde: Vous serez bientôt le dignitaire suprême de notre pays. Quelles sont vos vues concernant la monarchie et le rôle du Gouverneur Général?

Docteur Zédec: J’y réfléchis depuis assez longtemps. J’ai même écrit quelques articles sur le sujet.

Les peuples ont un besoin inné sentir que l’autorité et le pouvoir exercés sur eux par le gouvernement provient d’une source qui transcende les conjonctures de la politique et les vicissitudes d’un régime électoral.

Dieu seul est roi. Tout pouvoir, toute autorité, toute régence, est une participation à sa royauté. Peu importe le régime qui en fait usage, que ce soit une république, une monarchie constitutionnelle ou autre chose, toute autorité authentique repose sur la loi naturelle établie par Dieu. Cette loi résulte du fait que l’homme est de nature libre, intelligente et sociale. Qu’il vive en société exige qu’il soit gouverné - gouverné librement et intelligemment parce qu’il possède une âme intellectuelle. Son gouvernement n’est pas déterminé par la nature, comme chez l’abeille ou la fourmi, mais librement, selon des choix dictés par la raison. Cela veut dire qu’il participe directement au gouvernement divin. La dignité de l’office que je représente peut-être le symbole de cette transcendance. Cette dernière sera d’autant plus évidente lorsque l’Église consacrera par l’onction, sous une forme ou sous une autre, le représentant de l’autorité. Cette consécration est la reconnaissance que le représentant du peuple est aussi le régent de Dieu. Elle lui fournit, en plus, l’efficacité de la grâce.

En vertu de ce que je viens de dire, je crois qu’il est bon, comme cela se fait dans notre pays, que toute pièce de législation votée par nos représentants élus devienne loi seulement après avoir reçu la sanction royale du gouverneur général. Nous devons être fiers d’appartenir au nombre de ces démocraties qui, en plus d’être dirigé par un chef de gouvernement élu, est soumise à l’autorité non coercitive d’un chef non élu. Il est mieux que ce dernier n’exerce pas le pouvoir dont il a l’autorité car la sérénité de sa régence dépend du fait d’être au-dessus de la politique.

La Table Ronde: Ce que vous dites surprendra peut-être beaucoup de nos lecteurs. La royauté, dans l’esprit des gens, appartient au folklore. On reconnaît sa valeur spectaculaire, patriotique et sentimentale mais, hors de ça, accorder la moindre valeur essentielle à l’idée de royauté, cela ne semble pas cadrer avec la pensée moderne.

Docteur Zédec: Ce que vous dites reflète probablement une bonne partie de l’opinion publique dans ce pays et ailleurs, mais il existe quand même chez les gens un certain désir de chevalerie ou de noblesse reflétant, à mon avis, l’intuition ou l’intelligence innée d’un ordre transcendant auquel l’État, même laïque, ne peut échapper. Non seulement nous avons des démocraties qui maintiennent, avec fierté, leur monarchie, mais nous en avons d’autres, telle l’Espagne qui rétablissent à la fois et la démocratie et la couronne. Tout ceci suggère que même dans nos démocraties modernes, les peuples aspirent à une autorité comme transcende la politique.

La Table Ronde: Nous lisons dans l’Encyclopédie canadienne, que le gouverneur général «est chargé de symboliser l’esprit de communauté et de continuité nationale». On ajoute que son rôle est celui d’une «présencee subtile qui affirme et protège l’unité, les loyautés héritées et les idéaux permanents, au-dessus des divisions et des désaccords.». Cela semble correspondre à votre perception du rôle si important qui vous est dévolu.

Docteur Zédec: Ce que vous venez de citer représente bien l’aspect symbolique de l’office du gouverneur général. Je reconnais, pour ma part, cet aspect symbolique, mais je souhaiterais qu’on donne plus d’importance à l’aspect pratique de ce rôle.

Puisque nous y sommes, laissez-moi faire un commentaire concernant les idéaux à conserver: L’office que j’occuperai bientôt remonte à la fondation de ce pays, avec des racines de par le monde, aussi vieilles que l’histoire des peuples. Mais les idéaux judéo-chrétiens que le gouverneur général est chargé de sauvegarder sont davantage à la source de notre authentique identité. Cette identité, en fait, s’enracine dans la création de l’homme comme être raisonnable et libre à la ressemblance de son Créateur. De là découle tous ses droits dont le premier est le droit à la vie. De plus, on ne peut saisir le sens de l’histoire qui va suivre ce début sans considérer la chute, la promesse du salut et l’accomplissement de cette promesse. Coupé de leur principe chrétien, les piliers juridiques et législatifs de la nation seront sans fondation et finiront par s’écrouler. Les droits secondaires finiront par supplanter les droits fondamentaux, tel le droit à la vie, comme nous le voyons déjà dans le cas de l’avortement. Le christianisme a été la grande motivation derrière la plupart de nos institutions démocratiques et ce sera mon rôle et mon devoir d’en garantir la continuité.

La Table Ronde: Vous avez laissé entendre que vous préféreriez voir attribuer un rôle plus pratique à l’office du gouverneur général. Consentez-vous à expliquer?

Docteur Zédec: Oui, Bien sur. Puisque je n’ai pas encore pris office il m’est encore permis, je crois, d’exprimer assez librement les opinions personnelles du Docteur Melki Zédec.

En cédant ses pouvoirs au parlement, la couronne a pris ses distances envers le peuple qu’elle incorporait depuis ses origines et qu’elle incorpore encore d’une certaine façon, aujourd’hui. Nous sommes bien loin d’un Salomon qui jugeait directement son peuple. Il n’est pas possible ni désirable de retourner en arrière, mais je serais personnellement en faveur de tenter, par de nouveaux moyens, de rendre cette office plus populaire au sens stricte du mot, c’est à dire, d’en faire une office qui appartient au peuple. Je ne voudrais pas être simplement «au-dessus des vicissitudes de la politique » mais en plus, tout en demeurant en quelque sorte le représentant d’une institution du gouvernement pour le gouvernement, devenir un représentant du peuple, avec lui et pour lui.

La Table Ronde: Pouvez-vous suggérer des moyens de rendre l’office du gouverneur général plus populaire, comme vous le dites?

Docteur Zédec: Non. Je n’irai pas si loin. Mais, (en souriant) un mandat plus long, même à la vie, m’aiderait peut-être à effectuer ces moyens… quels qu’ils soient.

(…)

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© 2002, Jean-Nil Chabot


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