Le Père Mikael, abbé du monastère, s’approche de la fenêtre pour voir pourquoi Bruno, le gros St-Bernard, aboie avec autant d’agitation.
"Ah! Le frère Cyril est déjà de retour."
La lourde voiture à chenille s’approche de l’entrepôt pour y décharger la marchandise et l’abbé voit le frère se charger du sac de courrier pour le lui apporter.
Une fois par semaine, les moines transportent leurs produits de l’Abbaye Sainte-Marie jusqu’à Jupiter-la-mer pour être acheminés ensuite vers les marchés montréalais. Le même jour, ils reviennent avec leur véhicule chargé de provisions, apportant aussi le précieux courrier.
Le Père Mikael se souvient du temps où il fallait prendre trois et parfois quatre jours pour faire le même trajet avec les chevaux en été et les chiens en hiver. C’était avant l’invention de l’autochenille. Providentiellement, malgré les tempêtes en hiver, les ours en été et les accidents de voyage, il n’y eut durant toutes ces années aucunes perte de vie. Il faut dire qu’à l’époque, comme aujourd’hui encore, la communauté tout entière se réunissent avant le voyage pour demander à leur Père céleste d’envoyer ses anges protéger les voyageurs. Il n’a pas fermé l’œil sur la demande confiante de ses enfants.
On frappe à la porte. C’est l’heure du silence. L’Abbé reçoit le courrier sans dire un mot et d’un signe remercie le frère. Il ouvre ses lettres: "Celle-ci vient du village de La Clarière, en Alberta, et elle est écrite en Espéranto." "Ce n’est pas souvent qu’on nous écrit dans cette langue", pense-t-il. Il lit:
Reverenda Abato,
Mi legis vian historion de la Abatejo Sankta Maria de Antikostio kaj mi multe impresigis…
(J’ai lu votre histoire de l’Abbaye Ste-Marie d’Anticosti et je fut très impressionné.)
En effet, la relation du développement de cette œuvre fondée an Grèce, écrite par lui, a été publiée dans le dernier numéro de La Eklezio.
Pour retracer ces événements il faut remonter 75 ans en arrière. Ces années là, à Athènes, vivait un jeune grec en proie à un dilemme. Nilus Ancyra, c’était son nom, avait deux amours: une charmante et jeune italienne aux magnifiques yeux noirs, et sa foi orthodoxe qu’il estimait par-dessus tout et pour laquelle il se préparait à la prêtrise. Le dilemme venait du fait qu’il devait choisir l’une ou l’autre, à moins que son amie Angela, fervente catholique romaine, renonce à sa propre foi en faveur de la sienne. Et cela, il ne pouvait le lui demander même s’il était absolument convaincu d’être dans la vérité.
La foi, sous une forme ou une autre, était au cœur de presque chacune de leurs conversations. Quoique Nilus fit usage de tous ses talents diplomatiques au cours de ces conversations, il parvenait souvent à provoquer la colère de son amie. Il avait beau parler à mots couverts, ses convictions étaient choquantes pour tout catholique romain et elles l’étaient d’autant plus pour son amante. Après tout, on ne peut pas dire de façon plaisante à une fervente fidèle que son Église est la Prostituée de l’Apocalypse. Quant à lui, il était d’évidence historique que le schisme était du côté romain et il ne doutait pas que Satan régnait définitivement en maître au Vatican. Les croisés papistes avaient saccagé Constantinople et encore de nos jours on tentait de subjuguer les croyants de l’orthodoxie par toutes sortes de moyens astucieux. Les évidences qu’il soumettait semblaient tout à fait absurdes à l’esprit d’Angéla. Elle voulait qu’on oublie les erreurs du passé pour recommencer à s’entendre et à se rapprocher. "Mais comment", disait Nilus, "peut-on effacer de la mémoire collective des Orthodoxes, le sac de Constantinople et le sang des martyrs?"
Il y avait, en plus, les différences théologiques qu’Angéla sous-estimait peut-être, mais que Nilus, lui, trouvait absolument essentielles. Il s’agissait, par exemple, du "filioque" que Rome avait ajouté au Credo; le fait aussi que les catholiques communiaient seulement avec le pain, et un pain sans levain. Angéla n’avait pas de préoccupation concernant la question, à savoir, si l’Esprit Saint procède du Père et du Fils ou s’il procède du Père seulement. Elle n’avait aucune objection à communier sous les deux espèces du vin et du pain avec ou sans levain. Pour elle ces différences n’avaient pas assez d’importance pour empêcher de partager une même foi en Jésus Christ. Elle reconnaissait la validité les sacrements administrés par l’Église orthodoxe et n’avait aucune objection à les recevoir pourvu que l’Église catholique le lui permette. Mais les portes de l’Église orthodoxe lui étaient fermées tant qu’elle ne fut pas convertie. À son avis cette attitude de Nilus et de beaucoup d’orthodoxes tenait du fanatisme et du préjudice, et cela, elle ne pouvait l’accepter.
Ne voyant aucune possibilité de réconciliation, ils avaient décidé de ne plus se revoir. Cependant, à cause de la proximité de leur travail, ils se trouvaient souvent en présence l'un de l'autre. Inévitablement ils se mirent encore une fois à se parler, mais dorénavant tous leurs rapports se faisaient avec la détermination, coûte que coûte, d’en arriver à un compromis. Nilus étudierait l’Église catholique à partir de ce qu’elle dit d’elle-même; Angéla en ferait autant de son côté pour l’Église orthodoxe et s’efforcerait davantage de comprendre le facteur historique.
Avec le temps et avec beaucoup d’efforts soutenus par la prière et l’amour, les deux fervents chrétiens étaient parvenus à s’entendre. Nilus avait laissé tomber ses préjugés les plus flagrants et avait découvert des valeurs insoupçonnées dans la vie de l’Église catholique, particulièrement en ce qui concerne la primauté de Pierre. Il y avait encore quelques éléments de la discipline et de la doctrine catholique qu’il ne pouvait accepter, mais son désaccord s’était empreint de tolérance. Il était parvenu à reconnaître, par exemple, la position de l’Évêque de Rome, c’est-à-dire, le Pape, en tant que premier entre égaux, mais il continuait de croire que le pouvoir des clefs que lui attribuait l’Église catholique n’avait aucun fondement dans les Écritures et dans la Tradition. Il croyait que certains Papes, au cours de l’histoire, s’étaient arrogé des pouvoirs pour justifier leurs convoitises et leurs ambitions. Mais sur ce point il pouvait se taire devant Angéla. Il était trop heureux de découvrir qu’ils avaient tant en commun pour chercher querelle à propos de doctrines qu’il jugeait maintenant plus ou moins secondaires.
Quant à Angéla, de nature généreuse, elle n’avait pas eu trop de difficulté à laisser les idées orthodoxes faire leur bilan dans son esprit. L’Église orthodoxe lui semblait encore trop attachée aux traditions et pas assez évangélique: "Le Christ n’est-il pas venu sauver le monde?" Mais, elle se s’en offusquait plus. Par amour pour Nilus, elle était même prête à se faire orthodoxe pourvu qu’on ne lui demande pas une abjuration formelle de sa foi catholique, car dans son cœur elle ne changerait jamais.
Il y eut des noces à Athènes. Nilus et Angéla ne firent plus qu’une seule chair mais l’union conjugale n’eut pas le temps de produire son fruit: L’épouse mourut d’un cancer d’intestin avant d’avoir pu donner un enfant à son mari. Nilus, inconsolable, se fâcha contre Dieu pour lui avoir donné cet être si cher à aimer et lui avoir sitôt enlever. Éventuellement, la douleur diminua et Nilus reconnu son erreur. Il avait été égoïste, voulant Angéla pour lui-même. Ce n’était pas pour elle qu’il se révoltait, car sa foi lui disait qu’elle jouissait, dans le ciel, d’un bonheur parfait. C’est parce qu’il avait été jaloux de son propre bonheur qu’il s’était révolté.
Quelle merveille de grâce, quelle beauté d’âme autant que de corps, avait été Angéla! Quel héroïsme aussi, tout au long de sa souffrance! Au cours de sa maladie, elle avait gardé sa joie et sa sérénité, non pour elle-même, mais pour les autres - pour Nilus en particulier. Telle, elle avait été, telle elle était encore, au Paradis, cet être aimé dont il venait d’être physiquement dépossédé. Sa vie révélait jusqu’à quel point l’amour divin avait pris possession de cette âme si chère à son mari et si chère à Dieu. Si l’église catholique pouvait produire une telle sainteté, cela ne mettait-il pas en doute la l’accusation d’hérésie qui émanait de son milieu orthodoxe? Ce témoignage l’avait converti à des sentiments de respect et d’admiration envers le catholicisme, sans pour autant l’amener à la conversion. Cette église pouvait bien produire des saints, mais son erreur lui apparaissait trop évidente pour qu’il puisse y adhérer. Pourtant, cette dernière attitude devait elle-même changer.
Un jour, dans son sommeil, Nilus eut un rêve. Angéla lui apparut, radieuse, avec la même beauté mais plus éclatante que celle qu’il lui avait connue même avec ses yeux l’amant. Elle avait un message pour lui:
Nilus, l’Église catholique dit la vérité lorsqu’elle parle d’elle-même. Ne crains pas de suivre la voie sur laquelle le Seigneur veut t’engager. Pour ma part je serai toujours avec toi, en Lui. Je prie pour toi.
D’ordinaire, Nilus n’attachait aucune signification à ses rêves, mais celui-ci demeurait si vivement présent à son esprit et lui communiquait une paix si durable qu’il ne pouvait s’empêcher d’être fortement impressionné. Il n’avait, de plus, aucun désir de chasser de sa mémoire l’image si extraordinairement belle et aimante de sa bien-aimée. De plus, comment pouvait-il oublier les paroles qu’elles lui avait dites ? En effet, ces mots avaient été comme une semence dans son cœur. Ils avaient germés et produisaient dans son esprit une vision chaque jour plus claire.
L’idée s’affermissait dans l’esprit de Nilus que l’Église catholique continuait de répandre à travers les siècles la bonne nouvelle du salut. Il voyait de mieux en mieux qu’elle demeurait l’Église des Actes des Apôtres. De plus, il comprenait, maintenant, que la responsabilité du schisme retombait à la fois sur la conscience collective des chrétiens de l’Ouest et de l’Est. Le devoir de travailler à guérir cette rupture de Corps du Christ appartenait à l’orthodoxie aussi bien qu’au catholicisme. Libéré de ses préjugés, mais retenant son attachement à l'Église byzantine, Nilus devait entreprendre pour la vie, cette tâche de réconciliation. C’était là sa vision et sa mission.
L’œuvre qu’il devait créer pour l’unité des chrétiens débuta modestement à travers ses contacts comme professeur à l’Apostoliki Diakonia, la faculté de théologie de l’Université d’Athènes. Il avait gagné à ses vues un petit nombre d’étudiants et de professeurs qu’il avait groupés autour de lui pour former La Fraternité Chrétienne. Le but éloigné avait été de fonder un ordre monastique où catholiques et orthodoxes vivraient ensembles dans la prière, l’étude et le travail. En attendant que la Providence les guide, en temps voulu, concernant la forme plus précise de ce projet, et l’endroit où il devait se réaliser, le groupe formait un ordre semi-monastique, sans vœux, dédié à la louange du Seigneur, à la parole et, par-dessus tout, à la réconciliation des églises.
Dans les débuts, le fait de n’avoir que des membres orthodoxes dans la fraternité créait un certain malaise, un sentiment d’insuccès. Aussi, il était difficile, au cœur de l’orthodoxie, de fonctionner et même de penser librement en œcuméniste. Il fallait trouver un endroit culturellement neutre, frais comme un nouveau matin, où le poids de la civilisation ne viendrait pas alourdir ce mouvement pour l’unité chrétienne. En attendant la réalisation de leur rêve, chacun continuait, selon sa position et ses talents, à promouvoir le rapprochement des églises, en particulier des églises catholique et orthodoxe.
Nilus avait un frère qui possédait un commerce au sein de la communauté grecque de Montréal. C’était un fervent de la vie au grand air et il faisait souvent part de son enthousiasme à son frère en lui envoyant des revues et des photos de la nature canadienne. Parce qu’il avait passé presque toute sa vie dans une des plus anciennes villes du globe, Nilus trouvait cette nature vierge très exotique et il y vouait beaucoup d’intérêt. Un certain début de l’année, il reçut de son frère un grand calendrier ayant pour chaque mois une belle photo d’un membre de la faune canadienne. L’une de ces pages représentait un bœuf musqué. Nilus fut particulièrement intrigué par cette bête à l’aspect préhistorique, surtout par le fait, d’après la courte explication qui accompagnait l’image, que cette bête parvenait à survivre dans la zone polaire de l’Amérique du Nord. Suffisamment piqué de curiosité, il profita de sa prochaine visite à la bibliothèque pour faire un peu de recherche sur le bœuf musqué. Il appris que cet animal, apparenté à la chèvre et au mouton, produit une laine très recherchée appelée kiviut par les Inuits - une laine dont la qualité dépasse même celle de la laine de cachemire. Sur la photo de son calendrier, le long poil rude du soi disant "bœuf" cachait ce kiviut court et fin qui garde la bête contre les intempéries de l’hiver et qui de dégage au printemps.
À la fin de l’été, au cours de la même année, Nilus reçu une lettre de son frère l’invitant à faire avec lui et quelques amis, une expédition de chasse et pêche à Anticosti, cette grande île de huit milles kilomètres carrés, située en avant-poste du fleuve St-Laurent. Encore une fois, il lui fallut consulter la bibliothèque. Il va sans dire que l’Île d’Anticosti était peu connue en Grèce.
La chasse ne disait pas grand chose à Nilus, mais la pêche, surtout la pêche au saumon, c’était autre chose! Le saumon d’Amérique, il en avait bien entendu parler, mais il n’avait jamais osé rêver le pêcher.
N’ayant pas d’argent puisque la petite communauté mettait tout en commun et pratiquait la pauvreté, ce voyage lui était gracieusement offert par son frère. "Ce sera tes vacances", lui avait-il écrit, "et tu pourras en faire une retraite si tu veux." Devait-il accepter? Ses frères en religion, ayant été consultés, le persuadèrent qu’un divertissement et un repos seraient bons pour lui; surtout à travers une expérience comme celle qui lui était offerte, loin de la ville et du milieu académique.
Il se retrouvait donc, quelques mois plus tard, avec son frère et deux amis, jouissant de cette beauté sauvage que leur offrait la grande Île. Nilus n’en croyait pas ses yeux qu’il puisse y avoir tant de forêt et si peu d’habitants sur ce vaste territoire. Pendant la chasse il restait au camp, préparant les repas, priant et méditant. Sa prière dans la solitude, au sein de la nature, se transformait en devenant plus contemplative. Les mots perdaient de leur importance pour communier avec Dieu, puisque que tous les sens devenaient des récepteurs de Sa présence. Le Créateur le touchait de son soleil, de sa pluie, et il se laissait voir dans les buissons ardents des étables éclatants de couleurs et dans l’activité instinctive des écureuils cueillant leur nourriture pour l’hiver. Bien sûr, ce même Dieu créateur se trouvait à Athènes, puisqu’il se trouve, plus qu’ailleurs, parmi les hommes, mais malheureusement, si peu d’entre eux prenaient le temps de s’arrêter pour se laisser toucher par Sa présence, que la grande ville inspirait l’absence de Dieu beaucoup plus que Son existence parmi les hommes.
À la deuxième étape de leur excursion, les chasseurs devenus pêcheurs pénétrèrent à l’intérieur de l’Île jusqu’au fond de la grande gorge de la Rivière Jupiter. Le chemin qui conduisait à cette rivière contournait lacs, marais et maints accidents de terrain révélant ainsi un des cachets particuliers de cette terre québécoise: sa topographie.
Parcourant ce territoire vierge et austère, Nilus se sentit profondément inspiré. L’histoire des moines du Moyen Âge qui avaient construit leurs monastères sur des terres incultes pour les rendre fécondes se présentait d’une manière frappante à son esprit. Il se souvint comment ces hommes de Dieu, par la force de leurs prières et l’ardeur de leurs travaux, avaient fait produire non seulement la terre mais aussi l’âme des peuples d’Europe, en développant sa culture, son commerce, son éducation, en fait, sa civilisation. Il avait été séduit, en étudiant l’histoire de l’Église en l’Occident, par l’œuvre de ces moines qui avaient, à l’exemple des saints Cyril et Méthode de son propre Orient, si fortement marqué l’Europe médiévale du christianisme. Cette terre qui s’offrait à ses yeux avait besoin d’un monastère, et le monastère de La Fraternité Chrétienne avait besoin d’une terre.
Même après son retour à Athènes, l’idée d’une fondation à l’Île d’Anticosti restait fixée dans son esprit. Souvent il aurait bien voulu pouvoir l’oublier. "C’est un projet impossible" se disait-il. "Si j’en parle à mes confrères, ils me prendront certainement pour un détraqué. Je me demande pourquoi cette idée continue de me hanter." Il continuait ainsi à soulever des objections: "Quel avantage y aurait-il à vivre si loin de la civilisation?" Sur le plan pratique, il n’y voyait que des désavantages. "Quelle industrie pourrait-on y créer pour subvenir à nos besoins?" À cette question, toutefois, une image s’illumina dans son imagination: l’image du bœuf musqué! Le bœuf musqué? Pourquoi pas?" s’entendit-il dire tout haut, malgré lui, comme si quelqu’un d’autre avait parlé.
L’idée mûrissait dans sa tête à mesure qu’il examinait les multiples facettes de cette perspective originale. Cependant, il avait eu beaucoup à apprendre. D’abord, il fallait savoir si la compagnie forestière, propriétaire de l’Île, consentait à concéder du terrain pour ce projet. Ensuite, la question était de savoir si le climat de l’Île était propre à la survie de l’animal; ensuite où prendre les bêtes? Il ne fallait pas penser à en capturer dans leur milieu naturel; cela aurait été une entreprise beaucoup trop difficile et coûteuse. Dans sa recherche Nilus avait appris qu’on pouvait facilement domestiquer le bœuf musqué; on avait donc quelque part réussi son élevage; mais où? Parmi les multiples questions qui surgissaient quelques unes seulement avaient leurs réponses dans les bibliothèques de la Grèce.
Par contre, les premières informations obtenues étaient prometteuses. D’abord, le kiviut leur permettrait de développer une spécialité artisanale recherchée. Une fois le troupeau établi, il leur procurerait de la viande et du cuir pour les besoins de la communauté ou pour la vente. Peut-être trouverait-on une bonne recette pour faire un fromage exotique avec le lait. Quant à la protection de l’animal, l’Île serait l’endroit idéal puisque le loup, son seul ennemi naturel, y est complètement absent.
Après quelques mois de prière, de réflexion et de recherche, Nilus était convaincu que le projet était exécutable et qu’il était voulu de Dieu. Il entrevoyait le rayonnement d’un centre de vie spirituelle intense, d’abord à partir du monastère et plus tard, Dieu voulant, à partir d’une école libre des entraves d’une culture dominante dont les valeurs s’opposent à l’esprit chrétien. Une école où la pensée serait œcuménique, fraîche, et audacieuse, tout en demeurant fidèle à la foi des apôtres. Il avait donc convoqué sa petite communauté pour leur exposer son idée. Il le fit si bien qu’il ne rencontra presque pas d’opposition et souleva même l’enthousiasme de plusieurs frères.
À partir de ce jour-là, le projet fut en marche. Cependant, il fallut cinq longues années avant de mettre les pieds pour de bon sur leur concession de 75 km2 située entre le Lac Louise, le Lac du Rat Musqué et la Rivière Jupiter. Si grande furent les difficultés que Nilus considérait comme un miracle l’aboutissement de ses démarches. Les résultats favorables avaient été pour lui des signes providentiels l’assurant de l’approbation divine.
Un père et un frère furent d’abord envoyés pour initier cette mission difficile. Avec l’aide de personnes locales engagées pour suppléer surtout à leur manque d’expérience, ils construisirent une petite habitation. Même après s’être installés, les travaux ne diminuèrent pas. Il y avait des enclos à faire, du terrain à préparer, et du bois de chauffage à couper pour le long hiver canadien. Malgré ces occupations, les moines missionnaires ne manquaient pas aux recommandations de ne jamais négliger la prière et la méditation. Ils récitaient l’Office en entier, des matines à 4h30 aux complies à 20h00. À cela, s’ajoutait l’Eucharistie et les prières privées. Cependant Dieu semblait multiplier le résultat de leurs labeurs puisque à la première neige, ils pouvaient déjà se reposer un peu de leurs travaux physiques et consacrer plus de temps à l’étude.
L’hiver fut assez dur, mais le printemps apporta un regain de vie et d’espoir. C’est durant cette première saison de leur deuxième année que le premier bœuf musqué fit son apparition au nouveau monastère; une vache imprégnée qui sous peu donna naissance à une génisse. La bête n’avait pas été facile à obtenir puisqu’il ne se trouvait que trois éleveurs sur tout le continent. Aussi, l’avait-on payée chèrement. En effet, il avait été nécessaire de solliciter le frère de Nilus et d’autres bienfaiteurs pour se la procurer.
On ne pouvait compter sur le service d’un taureau pour l’accroissement de ce début de troupeau. Heureusement, l’insémination artificielle faisait alors ses débuts et l’un des éleveurs qui possédait aussi un gros troupeau de vaches laitières, en avait acquis la technique et l’outillage. L’élevage du bœuf musqué n’était pour cet éleveur qu’une occupation secondaire à laquelle il attachait une certaine valeur scientifique. Il cherchait à améliorer la race en sélectionnant les qualités propres à l’élevage pour des fins commerciales. Il s’était mis, dans ce but, en collaboration avec les autres éleveurs afin d’avoir à sa disposition la plus grande sélection possible de gènes. L’insémination était un facteur indispensable pour cette expérimentation à cause de la distance qui séparait les troupeaux. En s’associant aux travaux de recherche de ces éleveurs, les moines bénéficiaient de ce même service. C’est ainsi que l’on a pu assurer la fécondation des premières vaches musquées d’Anticosti.
Il fallut une quinzaine d’années de labeurs, parsemées de succès et d’erreurs, pour établir un troupeau de cinquante bœufs musqués. Les éleveurs associés étaient même parvenus, entre-temps, à ébaucher deux races de ces animaux: l’une produisant un lait plus abondant et l’autre une meilleure qualité de kiviut.
En même temps, la fondation d’Anticosti était devenue financièrement indépendante de la communauté mère d’Athènes. Le moment était venu de lui donner une règle et d’établir sa propre juridiction. Pour toute fin pratique, le jeune monastère était déjà autonome, mais n’avait pas encore son statut canonique. C’est avec un peu de trépidation mais beaucoup de foi que les moines entreprirent d’obtenir pour leur ordre, une sorte de légalité bi-ecclésiale. À cette fin Nilus et cinq de ses confrères vinrent passer quelques temps à Anticosti. Il initièrent une démarche qui devait aboutir beaucoup plus tard à une double juridiction canonique. Durant ces mêmes séances, la réglementation déjà établie au gré de la vie communautaire vécue depuis ses débuts sous les conditions bien spéciales de l’Île fut rationalisée, codifiées et ratifiée pour devenir la règle définitive de la communauté. Il fallut trois mois pour en arriver là.
Les moines se mirent d’abord en accord pour garder le vocable de Ste-Marie d’Anticosti comme nom officiel du monastère actuel et de la future abbaye. Il y eut aussi la question de la langue et là aussi on mit simplement le sceau sur ce qui avait déjà été établi. La nécessité de faire un choix concernant la langue s’était imposée dès l’arrivée des premières recrues. On avait délibéré sur la question de choisir une des langues officielles du pays, soit l’anglais ou le français; ou encore l’une ou l’autre des langues ecclésiales, soit le grec ou le latin. On a vite saisi l’inconvenance de donner priorité à l’un ou l’autre de ces idiomes. Imposer une dualité linguistique que ce soit sur le plan culturel ou sur le plan religieux était tout aussi inconcevable. Cette dernière alternative aurait été trop exigeante de même qu’injuste pour ceux qui n’avaient subi aucun apprentissage de ces langues. Il fallait donc faire un autre choix et on avait opté pour l’adoption de l’Espéranto comme langue commune. On s’aperçut bientôt du bon sens de cette décision lorsque les moines apprirent à la parler couramment dans l’espace de quelques mois seulement. On en faisait donc la langue officielle de la future abbaye.
La chambre froide, devenue une tradition chez les moines de Ste-Marie, prit aussi sa place au sein de la règle. Il s’agissait d’une cellule exiguë qu’on avait aménagée dans le caveau à légume où le moine ayant été trouvé coupable d’un manquement à la règle devait faire un séjour. L’endroit était aussi froid qu’il le faut pour conserver les légumes, mais le pénitent disposait d’une peau d’ours et il avait le droit de s’habiller aussi chaudement que nécessaire. Il pouvait aussi apporter son bréviaire et une chandelle. Les seules commodités de cette prison consistaient en un seau sanitaire, un bassin, une serviette, quelques tissus de papier, un pot d’eau, une tasse et du pain sec. L’endroit se trouvait inoccupé la plupart du temps, mais il arrivait parfois que le coupable ait un complice et on devait alors purger sa peine chacun à son tour.
La chambre froide aurait répugné à l’esprit moderne, mais Nilus avait reconnu, comme ses sages prédécesseurs, la place de l’expiation dans le maintien de la discipline chrétienne. Tout bon moine comprend que la règle et la discipline sont pour son bien; elles lui aident à acquérir cette maîtrise de soi nécessaire pour progresser dans les voies de la sainteté. C’est dans cet esprit que Ste-Marie-d’Anticosti a introduit dans sa règle, la sanction difficile et humiliante de la chambre froide.
La règle devait aussi reconnaître l’autonomie des églises dans la célébration de l’Eucharistie, le sacrement qui constitue le centre unifiant de la vie chrétienne. Il y avait donc, quotidiennement, deux célébrations eucharistiques proprement dites au monastère mais avec un compromis: Puisqu’il y avait unité entre catholiques et orthodoxes quant aux Écritures, les moines célébraient, en commun, une liturgie adaptée de la Parole. La liturgie se poursuivait ensuite séparément selon le rite particulier de chacune des églises. Il avait fallu disposer la chapelle de sorte que la première partie puisse être célébrée au milieu du chœur après quoi une cloison mobile venait séparer la communauté en deux groupes pour la prière eucharistique célébrée chacune selon son rite aux autels respectifs situés aux deux extrémités du sanctuaire. Il devait en être ainsi jusqu’au moment où, par la grâce de Dieu, les deux traditions auraient guéri leur divorce. Alors seulement, les moines pourraient célébrer symboliquement et en vérité leur pleine communion eucharistique. Tout de même, les religieux étaient heureux de pouvoir célébrer ensemble, dès lors, une partie de la liturgie eucharistique et tout l’Office des heures – ce dernier, en utilisant alternativement les formes particulières des deux rites. La diversité dans l’unité se manifestait dans bonté et la beauté de l’amour fraternel.
Une autre pratique établie dès le début prit une place importante dans la règle: le silence. Dès 3 h. de l’après-midi, chaque jour, les moines étaient tenus de garder le silence, en dehors des heures d’Office, en l’honneur de la mort de Notre Seigneur sur la croix. Leurs voix reprenaient vie le lendemain matin avec l’Office qu’ils célébraient en l’honneur de la Résurrection du Christ. Ce silence devait aussi faciliter la prière et la méditation. Tout ceci fut approuvé sans difficulté et accepté dans la règle.
Les années qui suivirent apportèrent une période d’effervescence pour la nouvelle abbaye. Sa prospérité se manifestait en premier lieu par le succès de son entreprise commerciale, de telle sorte que les moines pouvaient chaque année soulager beaucoup de misère en donnant aux sociétés de charité une bonne part des biens dont la Providence les avait comblés. Elle se manifestait surtout par son succès spirituel, par les missions que les Pères étaient invités à prêcher dans les paroisses et qui produisaient beaucoup de conversions, et par le nombre croissant de postulants qui voulaient servir l’Église et promouvoir son unité par leurs prières, leurs études et leurs travaux. Il y avait enfin le succès de la presse. Les lettres ronéotypées qui au début n’avaient pour but que de relater pour les amis le développement de Ste-Marie, prirent de plus en plus d’envergure à la mesure que les Pères y introduisirent le fruit de leurs études et de leurs méditations. Finalement, ces lettres se transformèrent en une revue qu’on intitula La Eklezio, écrite presque entièrement dans la langue universelle, L’Espéranto. Cette publication, dont la qualité était déjà reconnue autant dans les milieux catholiques qu’orthodoxes, faisait rayonner partout sa pensée fraîche, universelle et authentiquement chrétienne.
Enfin, pour rendre leur témoignage plus parfait et plus complet, la Providence avait suscité la fondation d’une communauté sœur qui était venue s’établir à un kilomètre, près de l’Abbaye Ste-Marie. Fondée par une ancienne moniale trappistine, (Mère Jémima, une africaine d’Angola) cette communauté de femmes adopta le charisme et la règle des moines de Ste-Marie et considéraient Nilus Ancyra comme leur père spirituel. Pour subvenir à ses besoins cette Abbaye, qui avait pris le nom de St-Joseph d’Anticosti, devait se spécialiser dans la transformation du kiviut en ouvrages artisanales de toutes sortes. Déjà leurs vêtements sacerdotaux, légers comme la plume, artistiquement tissées et ornés, embellissaient les liturgies de plusieurs grandes églises du monde. Même les paroisses les plus pauvres étaient fières de posséder un Anticosti, ne serait-ce qu’un voile de tabernacle. Mais l’artisanat n’était pas le seul à faire la renommée des moniales d’Anticosti. La réputation de sainteté de leur abbesse s’était répandue même au-delà des frontières de ce pays. Elle laissait régulièrement la quiétude de son monastère pour soulager la misère humaine dans les hôpitaux, les prisons, les taudis; partout où l’humanité blessée porte le poids de ses déchéances physiques et morales. Ce souci humanitaire se répercutait au niveau intellectuel dans la revue La Eklezia, semant un peu partout, au sein des instituions économiques et politiques, des germes de morale sociale chrétienne.
L’Abbé Mikael continue de lire la lettre qu’il avait entre les mains. L’écriture est appliquée, régulière et sans exagération. Il en découvre bien vite le but en la lisant. "Ah ! Je m’y attendais", remarque-t-il en lui-même, "un autre postulant". Il finit la lettre qui porte la signature de Jean-Nil Sirois.
© 2002, Jean-Nil Chabot