III. L’EFFET DES SANCTIONS : L’ÉCONOMIE ET LES INSTITUTIONS

La guerre de 1991 avait déjà causé un grand nombre de victimes, surtout parmi les populations civiles. Les infrastructures, en particulier les infrastructures sanitaires (traitement de l’eau potable et des eaux usées), avaient été gravement endommagées causant une catastrophe humanitaire immense, s’ajoutant à celle qui résultait des bombes et de l’exode massif des populations.

Mais les sanctions ont eu des effets sans doute plus grands que les destructions immédiates causées par la guerre de 1991, car ces effets sont cumulatifs. Par les sanctions, on a empêché le pays de se rebâtir après avoir été détruit par la guerre. Cette situation perdurant depuis dix ans, les effets cumulés de l’inadéquation des services sanitaires, médicaux, d’électricité ainsi que de la pénurie de nourriture ont produit des résultats désastreux.

C’est par le biais de l'économie que l’embargo a fini par toucher les fibres les plus profondes de la société irakienne, et qu’il commence à atteindre les individus eux-mêmes dans leur identité. Ce sont ces processus que nous avons essayé d’identifier et d’analyser. Et même si nous ne pouvons prétendre faire une analyse très fine ou très rigoureuse de la société irakienne, vu la courte durée de notre mission, nous pouvons au moins brosser un tableau général que nous croyons être assez proche de la réalité.

Le premier contact avec Bagdad a été quelque peu déroutant. Les rues sont pleines de monde, des étudiants marchent avec leurs cahiers sous le bras, des taxis et des autos circulent, les magasins sont ouverts et certains marchands de fruits et légumes étalent leur marchandises, comme cela se fait dans beaucoup de capitales arabes. Mais assez vite, on remarque que les magasins sont peu fréquentés et que la plupart des gens n’y ont pas accès. À mesure que nos observations se diversifient et que nos contacts se multiplient, nous comprenons l’ampleur du désastre économique qui sous-tend la catastrophe humanitaire.

Citant le PNUD, le rapport du panel humanitaire au Conseil de sécurité résume la situation économique ainsi : « Le pays est passé d’une relative prospérité à une pauvreté de masse ». Alors que le revenu per capita se situait aux environs de 3500$ US en 1988, il avait chuté à 1500 $ en 1991, puis à 1036 $ en 1998. (ONU, 1999)

L’embargo a causé la perte des revenus du pétrole et la fermeture de nombreuses usines, ce qui a provoqué à la fois des pénuries d’une vaste gamme de produits ainsi que des mises à pied massives. Avant l’embargo, le pétrole comptait pour 61 % du PNB (FAO, 1999) ; les services totalisaient 22 % du PNB, l’industrie 12 % et l’agriculture 5%. Une partie importante des revenus du pétrole était utilisée pour financer les services sociaux, tels que la santé, les infrastructures sanitaires et l’éducation. Dès 1991, le PNB était réduit des trois quarts, et les dépenses sociales ont immédiatement subi les conséquences de cette diminution. L’agriculture, qui ne comptait que pour 5% du PNB, est vite passée à près de 50%, compte tenu de la baisse des autres sources de richesse. En 1995, le bureau des Nations unies pour les affaires humanitaires estimait que 4 millions d’Irakiens et d’Irakiennes, soit 20 % de la population, vivaient dans une pauvreté extrême. (FAO, 1999).

L’embargo a créé une pénurie de biens divers. Qui dit pénurie, dit hausse des prix. Avec l’interdiction d’exporter, la hausse de prix a été suivie d’une dévaluation fulgurante de la devise locale. Le dinar irakien, qui valait plus de trois dollars US en 1990, ne vaut plus aujourd’hui que 1/20e de 1 cent, c’est-à-dire 1/6000 de sa valeur d’il y a dix ans …

L’État irakien était, jusqu’en 1990, un État providence, employant une proportion importante de la population active. C’est cette population, qui était à salaire fixe, qui a le plus souffert des effets de la dévaluation. Ainsi, les professeurs gagnent de 5000 à 7000 dinars par mois, c'est-à-dire un maximum de 3$ et demi…  Nous avons rencontré des éducatrices spécialisées s’occupant d’enfants handicapés, qui gagnaient elles aussi 3,5 $ par mois. Pourtant le prix des denrées alimentaires est relativement très élevé. Un petit marché que nous avons fait pour préparer un repas frugal pour trois personnes, s’est chiffré à plusieurs milliers de dinars, soit le salaire mensuel de beaucoup d’employés de l’État. Le kilo de tomates se vendait 750 dinars, et les concombres 2000 dinars….

Nous avons fait un exercice de calcul du budget d’une famille avec des employés dans le secteur des services. Ils ont estimé que pour vivre modestement comme ils le faisaient en 1990, ils avaient besoin à présent de près de 70 000 dinars par mois pour une famille de 4 personnes (voir l’encadré ci-dessous après les images). Ces revenus n’étant pas disponibles, ils vendaient de plus en plus les meubles de leur maison ainsi que certains de leurs objets personnels. Un marché spécialisé dans ce genre de commerce s’est développé ; on y trouve des souvenirs de familles, des tapis, de l’argenterie portant les initiales de ses anciens propriétaires, des bijoux anciens en or ou en argent, des appareils électroniques (tels que télévisions ou radio-cassettes), etc.



[Les photos ne sont pas accessibles pour l'instant dans la version internet du rapport]

Enfants d'un quartier populaire de Bagdad. Janvier 2000.
Des conditions de salubrité de plus en plus précaires.


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Jeunes filles devant leur maison du vieux quartier de Basra.
Janvier 2000.


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Fillettes du village de Kouma le gouvernorat de Basra. Janvier 2000.



Éléments du budget mensuel d’une famille moyenne, en dinars irakiens (DI)

Revenu de base d’un gardien de sécurité affecté à l’hôtel
(employé du gouvernement)
7,500 ID
Bonus
4,000 ID
Loyer d’un appartement de 2 chambres à coucher
25,000 ID
Coût de la carte de rationnement ( 4 personnes)
2,000 ID
1 kilo de tomates
750 ID
Nourriture additionnelle par mois (légumes, salades)
30,000 ID
Médicaments divers
7,000 ID
Visite chez le dentiste (plombage)
4,000 ID
Coût d’un pantalon neuf bas de gamme
20,000 ID
Tarif moyen d’un taxi (min 400 DI, max 1 000 DI)
600 ID
Prix du billet d’autobus à Bagdad
50 ID


Les universitaires et même les écrivains en sont rendus à vendre ce qu’ils ont de plus cher : leurs livres. Durant une promenade dans la rue Al Mutanabbi, dans un quartier traditionnel abritant des librairies, des papeteries et des imprimeries, nous avons pu voir des grands classiques de la littérature arabe ou étrangère, quelquefois dédicacés, étalés sur le trottoir poussiéreux, dans l’espoir qu’un visiteur étranger se les procure à bas prix.

L’appauvrissement direct et rapide d’une grande proportion de la population a entraîné une foule de conséquences matérielles, sociales et psychologiques: malnutrition et problèmes de santé, incapacité de subvenir aux besoins essentiels en matière de santé et d’habillement, problèmes de stress psychologique chronique menant à la détresse ou à la dépression, état de tension permanente des individus et sentiment d’impuissance, s’exprimant parfois sous forme de violence familiale, etc. Plusieurs de nos interlocuteurs nous ont affirmé que le phénomène des enfants de la rue s’amplifie et constitue de plus en plus un problème social. La pauvreté semble être aussi la cause d’une augmentation significative de la prostitution.

Cet appauvrissement a eu aussi des conséquences sur la structure sociale. Il a entraîné la quasi-disparition de la classe moyenne, les difficultés matérielles se combinant à la perte de statut. L’ascension sociale de groupes plus traditionnels, d’origine rurale et tirant parfois leurs revenus du marché de la contrebande, a aussi entraîné des changements sociaux dont on connaît mal les contours. Mais on constate un retour à certaines valeurs traditionnelles au niveau social et un recul des idéaux laïques et républicains de l’ancienne élite économique. Ces nouvelles tendances sociales ont été renforcées par le départ d’une proportion importante de l’ancienne élite bagdadienne, ceux qui restent étant très conscients de leur perte de statut.


Les infrastructures et les services

Les infrastructures diverses sont dans un état avancé de délabrement, car depuis 10 ans il n’y a pas d’entretien, par manque de pièces (embargo) et par manque de liquidité (économie étouffée). Les résultats se font sentir sur la production d’électricité, sur le réseau de traitement sanitaire des eaux, sur le réseau de transport, sur le logement, ainsi que dans les écoles, les hôpitaux, etc. Et bien sûr, ces conditions ont à leur tour des conséquences sur la santé des gens Note de bas de page ouverte.

Plusieurs stations de génération d’électricité ont sérieusement été endommagées par les bombardements et n’ont pu être réparées à cause de l’embargo. Outre les fréquentes interruptions de courant que cela cause régulièrement, cette situation a paralysé le système d’assainissement des eaux, et la qualité de l’eau potable en a été grandement affectée. Le PNUD calcule qu’il faudrait 7 milliards de dollars pour ramener le secteur de la production électrique à sa capacité de 1990 (ONU, 1999).

Parallèlement, le traitement des eaux usées ne se fait pas adéquatement ou ne se fait pas du tout dans certaines régions, et nous avons pu observer des quartiers entiers abritant des réfugiés de l’intérieur, dans la région de Basra, où les égouts domestiques se déversaient devant les logements. Avant la guerre en 1991, 90% de la population en zone urbaine et 75% de la population en zone rurale avaient accès à l’eau potable. En 1999, ces proportions sont tombées à 61% et 41% respectivement.

Dans tous les pays du tiers-monde, c’est l’eau impropre à la consommation, mais qui est quand même bue, qui est la cause première des maladies infectieuses, surtout chez les enfants. Avec un système sanitaire qu’il ne peut plus entretenir, l’Irak est redevenu un pays mal développé. Ceci peut être mesuré par l’Index de développement humain (IDH), élaboré par les Nations unies pour mesurer le niveau de vie des citoyens d’un pays, en tenant compte non seulement des richesses matérielles, mais aussi des services et des indicateurs sociaux divers. En 1990, l’Irak se classait au 55e rang sur l’échelle de l’IDH. En 1995, il était tombé au 106e rang, et en 1999 au 125e rang.

Les bombardements, périodiques depuis 1991, se sont d’ailleurs intensifiés depuis 1998. Rien qu’en 1999, il y a eu 138 jours de bombardements, et des milliers de bombes larguées sur près de 450 cibles en territoire irakien. Ces cibles ne sont pas toutes militaires. Outre les « dommages collatéraux », c’est-à-dire les civils tués par ces bombes, les Américains considèrent que les stations de génération d’électricité sont des cibles légitimes car elles peuvent aider le gouvernement à produire des armes… En l’absence de pièces de rechange et de liquidité, les infrastructures ne sont pas reconstruites ou réparées et elles se détériorent de plus en plus, privant les citoyens de services essentiels.

Cette situation pourrait avoir, à long terme, un impact très profond sur les institutions nationales en tant qu’outils d’intégration de la société. Car sans moyens financiers pour fonctionner, ces institutions sont destructurées, et perdent leur crédibilité auprès de la population. Celle-ci croit de moins en moins en la capacité de la collectivité nationale de résoudre ses problèmes et se réfugie dans des appartenances ethnico-religieuses, à la recherche d’une sécurité que l’État ne procure plus. Ces tendances, maintenues pendant dix ans, pourraient avoir de graves conséquences à long terme qui sont difficiles à évaluer, et qui seront sans doute aussi difficiles à renverser.


La contrebande

Ce n’est pourtant pas tout le monde qui souffre de l’embargo. Comme on peut s’y attendre en situation de pénurie, un marché de contrebande s’est développé. Une nouvelle classe d’entrepreneurs a développé des habiletés particulières pour contourner le système, et pouvoir importer des objets de consommation en provenance des pays avoisinants : de la Turquie via les zones kurdes, de la Jordanie via la seule route qui relie Bagdad à Amman, des pays du Golfe, et enfin de l’Iran (le tourisme religieux iranien vers l’Irak semble être florissant). Nous n’avons pas vu d’analyse cohérente de la transformation des rapports de pouvoir entre les divers groupes sociaux et classes sociales durant les dix dernières années. Mais nous avons constaté que des maisons luxueuses sont construites (un architecte nous a dit que des maisons qui auraient valu 150 000 $ US en 1990 sont présentement construites pour 50 000 $), que certains magasins très chics continuent de fonctionner (avec peu de clients cependant) et que plusieurs restaurants dont les prix sont relativement élevés par rapport aux salaires fixes (4000 dinars pour un repas) sont très fréquentés. Mais comme le souligne M. von Sponeck, coordonnateur du Programme humanitaire des Nations unies pour l’Irak, le type d’entrepreneurship encouragé par les sanctions a développé des compétences pour fonctionner dans l’illégalité, au détriment d’un entrepreneurship plus traditionnel.

L’Irak était jusqu’en 1990 une société relativement riche, avec un secteur de services sociaux développé. Si les droits politiques des citoyens irakiens étaient peu respectés, leurs droits économiques et sociaux étaient plus respectés que dans bien des sociétés arabes. La restructuration du marché dans les conditions déterminées par l’embargo aura établi des paramètres qui vont affecter négativement la société irakienne pour de nombreuses années, même après que l’embargo sera levé. Cet embargo a donc pour conséquences que les droits humains élémentaires de la population civile irakienne sont violés, et que les institutions sociales sont détruites à leur base, déstructurant de façon majeure l’ensemble de la société.


IV. L’ÉDUCATION

La crise économique et sociale qui a affecté l’Irak à partir du milieu des années 1980 (période de la guerre contre l’Iran) avait déjà commencé à avoir des effets négatifs sur la situation de l’éducation. La campagne de bombardements de 1991 et les sanctions qui sont toujours maintenues ont mis ce secteur dans un état tout à fait lamentable. Selon l’UNICEF, 3000 édifices scolaires auraient été détruits en 1991. De plus, la paupérisation de la population et la chute vertigineuse des ressources gouvernementales disponibles pour l’éducation Note de bas de page ouverte ont entraîné une baisse considérable de la qualité et de la quantité des services éducatifs.

Pour donner un portrait un peu plus précis, nous commencerons par citer les paragraphes 14 et 22 du Rapport du «panel humanitaire» au Conseil de sécurité des Nations unies (ONU, 1999) :

« 14. Comme l’a décrit l’UNICEF, le Gouvernement iraquien a effectué des investissements importants dans le secteur de l’éducation entre le milieu des années 70 et 1990. D’après l’UNESCO Note de bas de page ouverte, la politique gouvernementale en matière d’éducation prévoyait l’octroi de bourses, la création d’établissements de recherche et l’apport d’une aide médicale aux étudiants Note de bas de page ouverte. En 1989, le taux combiné de scolarisation dans des établissements tant primaires que secondaires était de 75% (légèrement au-dessus de la moyenne pour l’ensemble des pays en développement, qui, d’après le Rapport mondial sur le développement humain de 1991, était de 70%). Le taux d’analphabétisme était tombé à 20% en 1987 Note de bas de page ouverte. Bien que les indicateurs concernant l’Iraq aient été moins favorables que ceux d’autres pays arabes tels que l’Égypte, l’éducation représentait plus de 5% du budget de l’État en 1989, contre 3,8% en moyenne dans les pays en développement (voir les Rapports mondiaux sur le développement du PNUD). »

« 22. Le taux de scolarisation, tous âges confondus (6 à 23 ans), est tombé à 53%. D’après une enquête effectuée en 1993 et citée par l’UNESCO, dans les gouvernorats du Centre et du Sud, 83 % des bâtiments scolaires avaient besoin d’être remis en état, 8 613 écoles sur 10 334 ayant été gravement endommagées. Selon la même source, certaines écoles prévues pour 700 élèves en comptaient en fait 4 500. Selon l’UNESCO, les progrès sensibles accomplis dans le domaine de l’alphabétisation des adultes et des femmes s’étaient arrêtés et les chiffres étaient revenus aux niveaux du milieu des années 80. L’augmentation du nombre d’enfants des rues et des enfants au travail  s’explique en partie par la multiplication des abandons scolaires, de plus en plus de familles étant contraintes de faire travailler les enfants pour assurer les revenus du ménage. Selon les chiffres fournis par l’UNESCO, les abandons scolaires au niveau primaire sont passés de 95 692 en 1990 à 131 658 en 1999. »

Par ailleurs, pour l’ensemble des étudiants et des étudiantes des niveaux primaire et secondaire, les statistiques du gouvernement irakien indiquent que 20% d’entre eux, soit un million, ne se sont pas inscrits en 1998 et que 200 000 autres ont décroché pendant l’année scolaire.

Plus récemment, des notes sommaires de l’UNICEF, datées de janvier 2000, révèlent que de 1999 à 2000 le taux d’abandon scolaire dans les écoles primaires a augmenté de 3% à 6.6%. La fermeture complète ou partielle d’édifices, faute d’entretien et de réparations, la pénurie chronique et le prix élevé des fournitures scolaires de base, des pupitres, des livres et autre matériel pédagogique, de même que le nombre croissant d’enseignants et d’enseignantes qui délaissent leur travail pour la recherche d’occupations mieux payées Note de bas de page ouverte sont autant de caractéristiques actuelles du système scolaire en Irak. Il en résulte des salles de classes surpeuplées, des jours d’école écourtés et un programme scolaire réduit au strict minimum. Dans plusieurs cas, les élèves ne reçoivent que 3 heures de cours par jour, plusieurs écoles recevant jusqu’à trois contingents d’élèves consécutivement!

Nos visites dans quelques écoles où l’ONG italienne Un Ponte Per Bagdad avait entrepris des travaux de rénovation majeurs Note de bas de page ouverte nous ont tout à fait confirmé ce portrait désastreux : à l’école Ibn Al Mo’tazz, nous avons appris qu’il y a deux contingents d’élèves, 650 le matin et 650 l’après-midi, pour 60 enseignant-es (45 femmes et 15 hommes). Les classes sont dans un état lamentable, équipées d’une quinzaine de vieilles tables à peine grandes pour deux élèves mais où doivent s’installer trois et même quatre jeunes. Aucun matériel pédagogique digne de ce nom n’est disponible ; on retrouve seulement quelques vieilles cartes géographiques ternies et déchirées par l’usure.


[Les photos ne sont pas accessibles pour l'instant dans la version internet du rapport]

Jeunes étudiantes de Bagdad. Janvier 2000.
Le réseau de l'éducation est directement touché par l'effet des sanctions.
La pénurie actuelle de matériel scolaire de base a un impact direct sur la
qualité de l'enseignement.


[Les photos ne sont pas accessibles pour l'instant dans la version internet du rapport]

Jeunes étudiants de Bagdad. Janvier 2000.
Les effets des sanctions des Nations Unies imposées à l'Irak depuis bientôt
dix ans auraient d'après l'Unicef affecté le droit à l'éducation des jeunes Irakiens.
Toujours d'après l'Unicef, 55 % des écoles irakiennes ne sont plus habilitées
à donner une éducation adéquate.


Mme Anuparma Rao Singh, représentante de l’UNICEF, nous a déclaré lors de notre visite au complexe des Nations unies à Bagdad que 55% des écoles du pays ne sont actuellement pas des endroits appropriés à l’enseignement et à l’apprentissage. Elle nous a dit que l’UNICEF était très préoccupée —et pour tout dire pessimiste— quant au sort réservé actuellement aux enfants de 11 à 18 ans en Irak, par le retard intellectuel observé chez plusieurs d’entre eux, par le décrochage scolaire, par l’augmentation du travail des enfants et par le développement du phénomène des enfants de la rue. Le décrochage scolaire serait, semble-t-il, encore plus important chez les filles que chez les garçons. On nous a dit que, lorsqu’un choix devait être fait, les parents choisissaient souvent d’envoyer les garçons plutôt que les filles à l’école.

La situation des études supérieures à l’université n’est guère plus reluisante. Auparavant, les universités irakiennes, nombreuses et de bonne réputation, attiraient des étudiants et des étudiantes de tout le monde arabe. Plusieurs jeunes Irakiens et Irakiennes avaient également la possibilité d’étudier à l’étranger et bénéficiaient d’un soutien financier pour ce faire. Tout cela est terminé. Pour l’essentiel, l’Irak est coupé du reste du monde en ce qui concerne le développement des connaissances et l’accès à l’information. En général, les livres les plus récents dans les bibliothèques universitaires datent de 10 ans. Les ordinateurs sont évidemment peu nombreux et sans accès à l’Internet. Il n’est plus question non plus, après toutes ces années de sanctions, que les étudiants ou les étudiantes des cycles supérieurs participent à des conférences internationales.

Malgré ces conditions défavorables et le fait que les perspectives d’emploi dans leur domaine d’études soient extrêmement réduites Note de bas de page ouverte, un grand nombre de jeunes continuent de faire des études universitaires. Cette persévérance illustre la valeur de l’éducation pour la société irakienne et constitue en même temps une forme de résistance, un refus d’abandonner face aux difficultés engendrées par l’embargo.

On ne saurait par ailleurs minimiser l’impact néfaste des sanctions sur l’éducation en Irak. M. Hans von Sponeck, conscient du risque qu’il prenait de soulever encore davantage les critiques américaines, nous a mentionné qu’un intellectuel irakien de sa connaissance parlait de « génocide intellectuel ». Pour M. von Sponeck, le sacrifice de toute une génération de jeunes, privés d’éducation, serait la conséquence la plus néfaste du maintien de l’embargo.



V. LA SANTÉ

La sensation d'abandon et de désespoir que l’on perçoit quelquefois n'a été nulle part plus vive que lors de notre visite des hôpitaux de Bagdad et de Basra. Le spectacle de la ruine de l'infrastructure hospitalière est d'autant plus un crève-cœur, qu'on devine aisément qu'il sagit d'hôpitaux qui ont été bâtis dans un passé récent, d'équipements de pointe d'une qualité très enviable et de personnel soignant bien formé, l’ensemble se comparant bien avec nos infrastructures au Canada.

Une image de mort et de désolation nous envahit à la vue de dizaines d'enfants leucémiques et cancéreux à l'hôpital Al-Mansour de Bagdad, laissés à eux-mêmes faute de chimiothérapie, d'antibiotiques, de solutés même. Mais cette image ne suffit pas à elle seule pour expliquer la mort de plus de 500 000 enfants entre 1991 et 1998 qu'on attribue aux effets cumulatifs de neuf ans de sanctions économiques imposées à l'Irak. Cette estimation, basée sur l'accroissement de mortalité observé chez les enfants irakiens par une enquête de terrain récemment menée par l'UNICEF (UNICEF, 1999), donne cependant le pouls de la santé des Irakiens et justifie toutes les inquiétudes.

Dans cette section, nous brosserons d'abord un tableau détaillé de la situation, fondé sur les rapports des principaux organismes humanitaires internationaux (UNICEF, CICR, UNOHCI). Ce tableau est complété par les propos recueillis lors de rencontres avec les hauts responsables de ces organismes. Après analyse des causes de mortalité élevée enregistrée chez les secteurs les plus vulnérables de la population, nous livrerons nos observations sur le terrain, les témoignages recueillis auprès du personnel hospitalier et les informations pertinentes recueillies de sources variées.


Indicateurs de la santé avant les sanctions

Un certain nombre de données épidémiologiques servent habituellement d'indicateurs pour mesurer l'état de santé d'une population. Pour mesurer celui de la population irakienne avant les sanctions, nous avons réuni dans le Tableau 1 les indicateurs les plus robustes et les plus fréquemment utilisés.


Tableau 1. Indicateurs de santé en Irak, 1988-1989 (OMS/WHO, 1996)

Taux de natalité pour 1000 personnes
43
Taux de mortalité pour 1000 personnes
8,0
Taux de mortalité infantile pour 1000 naissances vivantes
52
Taux de mortalité maternelle pour 100 000 naissances vivantes
160
Médecins pour 10 000 personnes
5,8
Lits d'hôpitaux pour 10 000 personnes
22
Taux de prématurité (moins de 2,5 kg à la naissance) en %
5
Espérance de vie en années
66

Selon une analyse de l'OMS publiée en 1999 (WHO, 1999), les indicateurs de santé de l'Irak avant 1990 « reflètent l'état de santé d'une société moderne en développement, qui se trouvait alors à un niveau relativement satisfaisant et donnait des signes d'une constante amélioration lorsqu'on voit l'évolution des indicateurs depuis le début des années 1970 ».


Augmentation de la mortalité durant la période des sanctions

La responsable de l'UNICEF en Irak, Mme Anuparma Rao Singh, dirige un personnel formé de dix équipes d'observateurs qui veillent à la distribution équitable, efficiente et adéquate des ressources et denrées que se procure le gouvernement irakien dans les secteurs de l'éducation, des services sanitaires et de l'eau Note de bas de page ouverte. Cette surveillance s'effectue à tous les niveaux, de l'entrepôt jusqu'aux utilisateurs.

Mme Singh, dont l'organisme a aussi le mandat de promouvoir la Convention de l'ONU sur les droits de l'enfant, a longuement décrié la détérioration constante des indicateurs de santé en Irak, tout particulièrement la santé des enfants.

Immédiatement après la guerre du Golfe, une équipe internationale de chercheurs (Ascherio, 1992) avait mené une enquête à l'échelle du pays sur l'état nutritionnel et la mortalité de la population. L'enquête montrait alors que jusqu'à la première moitié de 1991, la mortalité des moins de 5 ans avait triplé par rapport à la période d'avant le conflit. Comme il n'existait pas de données depuis cette enquête couvrant l'ensemble du pays, l'UNICEF a obtenu la collaboration du ministère de la Santé en Irak pour mener une vaste enquête épidémiologique en 1999 visant à mesurer les taux de mortalité des enfants au cours des 20 dernières années et à établir des données comparatives.

Appuyée par l'OMS qui a fourni l'expertise technique, l'UNICEF a mené une enquête solide sur le plan méthodologique: dans les régions du Centre et du Sud de l'Irak (20,9 millions d'habitants), un échantillon de 24 000 femmes a été sélectionné par la méthode de stratification en trois paliers. Les femmes sélectionnées ont été soumises à des entrevues avec questionnaire entre février et mars 1999. La même année, une enquête épidémiologique similaire a été effectuée dans les trois gouvernorats du Kurdistan (3,4 millions d'habitants).

Les résultats de l'enquête pour les régions du centre et du sud de l'Irak démontrent que le taux de mortalité infantile (MI, taux de décès avant l'âge de 1 an pour 1000 naissances vivantes) et celui de la mortalité des enfants de moins de 5 ans (MM5), sont tous deux en hausse constante pendant les 10 ans précédant l'enquête, période durant laquelle l'Irak a été soumis aux sanctions. La MI a augmenté de 47 décès par 1000 naissances vivantes entre 1984-89 à 108 décès pour la période 1994-99. Durant la même période, la MM5 a grimpé de 56 à 131 décès par 1000 naissances vivantes.

Pour donner un juste reflet de l'ampleur du désastre en terme de santé publique, Mme Singh nous a soumis une analyse comparative (Jones, 1999) qui dévoile l'évolution du taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans entre 1960 et 1999 (voir graphique 1). Si la baisse constante et rapide de ce taux durant les trois décennies qui ont précédé les sanctions s’était poursuivie durant les années 1990s, le taux de MM5 aurait été d’environ 30 décès pour 1000 naissances vivantes en 1999. Or, selon la dernière enquête de l'UNICEF, ce taux a grimpé à 131 décès entre 1994 et 1999. En tenant compte du nombre annuel des naissances enregistrées durant la période des sanctions (1991-1998), on calcule que le nombre d'enfants de moins de 5 ans morts durant cette période excède d’un demi million le nombre attendu si les tendances d’avant les sanctions s’étaient maintenues.

Taux de mortalité des enfants: tableau.

La mortalité maternelle, tout comme les autres indicateurs de santé de la population, suit la même évolution défavorable. Pour la période qui s'étend du début des sanctions jusqu'à aujourd'hui, le taux de mortalité maternelle par 100,000 naissances vivantes est passé de 160 à 294, faisant de cette cause de décès chez les femmes en âge de procréer la principale durant les dix dernières années (UNICEF, 1999).


De quoi meurent les Irakiens et les Irakiennes sous le régime de l'embargo?

Nous nous indignons fortement devant une guerre dont nous pouvons compter directement les victimes et les morts. À l'opposé, les sanctions économiques, en apparence non violentes, ne suscitent pas la même réprobation en dépit des graves atteintes qu'elle portent à la santé des personnes vivant dans les nations visées (Morin & Steven, 2000). Or, s'il fallait encore une preuve, l'embargo contre l'Irak démontre que les sanctions économiques causent des souffrances considérables, qu’elles compromettent le bien-être de toute une nation et qu’il en résulte des taux de mortalité bien supérieurs à ceux qu’on observe dans les guerres les plus violentes. Mais par quel processus?

L'état de santé d'une population donnée dépend de l'interaction complexe d'une série de facteurs, dont l'accès à la nourriture et à l'eau potable ainsi qu’un bon niveau d'hygiène publique. Ces facteurs ont une influence bien plus prépondérante sur la santé que des facteurs comme l'accessibilité aux soins hospitaliers ou aux médicaments. Nous avons expliqué plus haut que l'embargo a causé de graves difficultés économiques qui affectent tous les aspects de la vie en Irak. La baisse de l'accès à l'eau potable et la nette diminution des conditions de salubrité publique font partie des conséquences les plus importantes de cette situation.

Il importe cependant de parler aussi de la situation alimentaire en Irak que plusieurs chercheurs ont décrit comme une situation de famine (Zurbrigg, 1999). Depuis 1990, le citoyen ordinaire irakien est dépendant du système de distribution de rations alimentaires. Dr Zurbrigg, historienne de la famine, affirme qu'à l'instar de plusieurs exemples modernes et historiques, l'Irak souffre de famine non pas en raison d'un manque absolu de nourriture mais parce qu'une majorité de sa population ne peut accéder à la maigre quantité de nourriture disponible sur le marché. Cette nourriture est rendue hors de prix en raison des profondes perturbations que l'embargo a causées aux mécanismes de distribution alimentaire sur le marché, de l'inflation en flèche qui en a résulté, combinée à la chute vertigineuse du pouvoir d'achat des familles. Le Programme alimentaire mondial (PAM) rapportait en 1995 que l'indice du pouvoir d'achat de la famille en Irak est passé de 3,62 en 1990 à 0,06 en 1995, soit 20 fois plus bas que l'indice de 1,25, en deçà duquel le PAM considère qu'il y a insuffisance nutritionnelle dans la famille (UN, 1999).

Bien que les données de 1999 aient montré un premier fléchissement de la courbe croissante de malnutrition dans sa forme chronique (UNICEF, 2000), vraisemblablement grâce à la mise en marche du programme « pétrole contre nourriture », la situation n'a fait que se stabiliser à des niveaux élevés de malnutrition qui demeurent encore très alarmants (voir Tableau 2). De l'aveu même du secrétaire général de l'ONU en novembre 1999 « la valeur calorique du panier de distribution de nourriture arrive en deçà des objectifs du programme. À la fin d'octobre 1999, après 31 cycles de distribution depuis le début du programme, les niveaux requis pour les paniers de nourriture n'ont été atteints que dans 6 cycles… les insuffisances étant largement dues à un manque d'approvisionnement de certaines denrées, le lait notamment. Le panier de nourriture a procuré en moyenne 1993 kilocalories par personne par jour, soit 93% des besoins caloriques établis mais seulement 85% des protéines requises » (SG-ONU, 1999).

Tableau 2. Malnutrition et morbidité (OMS/WHO, 1999 et UNICEF, 2000)
Condition / Maladies
1990
1998
1999
Variation*
Malnutrition chronique (stunting) - enfants de moins de 5 ans
18.7 %
26.7 %
20.4 %
+ 13 %
Malnutrition aiguë (wasting) - enfants de moins de 5 ans
3 %
9.1
9.3 %
+ 210 %
Naissances prématurées (poids moins de 2,5 kg)
4.5 %
23.8 %
+ 429 %
IVR (infection des voies respiratoires) par 10 000 enfants de moins de 5 ans
5 708
6 650
+ 16.5 %
IVR - taux de mortalité par 1 000 cas
1.06
11.74
+ 1 007.5 %
Diarrhée - par 10 000 enfants de moins de 5 ans
3 620
3 912
+ 8.07 %
Diarrhée - taux de mortalité par 1 000 cas
1.6
19.3
+ 1 106.3 %
Choléra
0
2 560
Malaria
3 924
5 996
+ 52.8 %
Tuberculose
14 735
29 410
+ 99.6 %


Les maladies infectieuses

Le Tableau 2 compare les statistiques pré- et post-sanctions pour les principaux problèmes de santé en Irak. La malnutrition aiguë chez les enfants a plus que triplé. Le problème de la malnutrition chez les femmes enceintes qui se manifeste par un faible poids du bébé à la naissance, a quintuplé. Bien que les prévalences de maladies courantes, comme les infections respiratoires et les diarrhées, n'aient pas beaucoup changé, ces maladies entraînent cependant de 10 à 18 fois plus de décès. Ces maladies relativement bénignes sont redevenues mortelles dans l'Irak post-embargo, car elles surviennent chez une population dont les défenses tant individuelles (conséquence de l'interaction de la malnutrition, de l'insalubrité et du stress psychologique) que collectives (niveau de soins disponibles) sont affaiblies. Cette dernière donnée est importante car elle permet de comprendre comment les individus les plus vulnérables de la population irakienne, notamment les enfants en bas âge, les femmes enceintes ou les personnes souffrant de maladies chroniques, affaiblies par la malnutrition - conséquence des sanctions - meurent alors, non pas directement de la faim, mais plutôt de maladies habituellement non mortelles mais très répandues telles que la diarrhée et la pneumonie.

Les incidences de maladies qui dépendent du niveau de vie des individus, comme la tuberculose, sont en hausse constante, reflet de la dégradation des conditions économiques (WHO, 1999). L'incidence de la pédiculose est habituellement en corrélation avec la rupture des mesures d'hygiène publique: le nombre total de cas rapportés en Irak est passé d'un maigre 198 en 1990 à plus de 43 600 cas en 1998. Par ailleurs, le désespoir généralisé, les graves difficultés des conditions matérielles d'existence et la menace constante de bombardements et de la guerre ne sont pas sans laisser de graves empreintes psychologiques: les consultations psychiâtriques ont dépassé les 510 000 en 1998, soit une augmentation de 250 % par rapport au nombre enregistré en 1990, alors que la population ne s'est accrue que d'à peine 20% durant la même période.


[Les photos ne sont pas accessibles pour l'instant dans la version internet du rapport]

Fillette de Basra atteinte de gastro-entérite. Dispensaire parrainé par
l'ONG italienne "Ponte per...". Janvier 2000.


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Jeune travailleur de Bagdad. Janvier 2000.
Avec l'effondrement du complexe industriel, sont réapparues en Irak
des méthodes de travail d'un autre siècle.


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Jeunes enfants atteints de leucémie au Saddam Teaching Hospital for Pediatrics. Janvier 2000.



Cancers et malformations congénitales

Les organismes internationaux rencontrés ne disposent pas de données fiables et complètes sur l'évolution de l'incidence des cancers d'organes ou des leucémies en Irak depuis le début de l'embargo. Mais selon plusieurs ouvrages et selon les témoignages recueillis par de très nombreux observateurs, y compris notre délégation, auprès des médecins irakiens et des autorités médicales, il y a une augmentation alarmante des cas de cancers, plus particulièrement des leucémies et des lymphomes, qui ont augmenté de 4 à 10 fois selon les différentes estimations (Arbuthnot, 1999). Il en va de même pour le nombre anormalement élevé de cas de malformations congénitales (voir plus bas), observées surtout dans les régions du sud de l'Irak, principal théâtre des combats lors de la guerre du Golfe.

Plusieurs facteurs et substances cancérigènes peuvent être invoqués pour expliquer cela (Bertell, 1997), dont:

i) la fumée et les polluants chimiques émis par les puits de pétrole en flammes durant la guerre;
ii) les pesticides et insecticides employés en grande quantité durant le conflit comme protection contre d'éventuelles attaques par infestation;
iii) la destruction des armes chimiques et biologiques de l'Irak par les alliés durant le conflit et leur dispersion dans l'environnement;
iv) les radiations électromagnétiques intenses émises par l'arsenal ultra sophistiqué des armées présentes sur le terrain.

Mais l'attention des experts se tourne de plus en plus vers l'uranium appauvri comme principal suspect en cause dans l'augmentation des cas de cancers et de malformations congénitales ainsi que du nombre de fausses couches. L'uranium appauvri (UA) est un déchet nucléaire qui a remplacé le tungsten comme revêtement des projectiles et des missiles, leur conférant une formidable capacité de pénétration. L'UA brûle à l'impact, produisant une fine poussière qui peut être inhalée ou ingérée lorsqu'elle se disperse dans l'environnement et qui entre dans la chaîne alimentaire par l’entremise de l'eau ou du sol. Selon l'Institut de politique environnementale de l'armée américaine, « les risques associés à l'UA sont autant chimiques que radiologiques » ; « inhalé sous forme d'oxide, l'UA se dépose dans les poumons et présente un risque de cancer ». En 1990, avant la guerre du Golfe, la Commission de l'énergie atomique de la Grande-Bretagne estimait dans un rapport remis au gouvernement britannique que l'utilisation de 50 tonnes d'UA dans les champs de bataille en cas de guerre avec l'Irak pouvait conduire à une augmentation d'environ 50 000 cas de cancer sur une décennie. Ceci n'a pas empêché les forces alliées de déverser quelque 300 tonnes d’UA (Birchard, 1998), peut-être même 900 (Arbuthnot, 1999), sur l’Irak durant les six semaines de bombardements en 1991.

En 1996, la Sous-commission de la lutte contre les mesures discrimnatoires et de la protection des minorités Note de bas de page ouverte a condamné l’usage des armes contenant de l’uranium appauvri, les classant dans la catégorie des armes de destruction massive ou aveugle, avec les armes nucléaires, les armes chimiques, les bombes à aérosol, les bombes au napalm, les bombes à dispersion et les armes biologiques. Des investigations ont été entreprises par de nombreux individus et organismes pacifistes, ainsi que par des vétérans de guerre américains, britanniques et canadiens qui s'estiment victimes de l'exposition à l'UA. Mais la recherche sur le terrain est encore embryonnaire et aux dires même du Dr Popal, représentant de l'OMS en Irak, le sujet est considéré comme très sensible, voire tabou, par les organismes internationaux y compris le sien. Dans ces conditions, il n'a pas encore été possible de mener une étude rigoureuse sur le terrain afin d'établir une relation de cause à effet crédible entre l'UA et tous les méfaits dont on le soupçonne. Mais comme l'affirme Rosalie Bertell (Bertell, 1997) éminente spécialiste de radiobiologie et pacifiste de grand renom, « les vétérans de l’opération Tempête du Désert, tout comme les citoyens de l'Irak et du Koweït, ont été victimes de l'une des dernières expérimentations militaires sur des êtres humains. Je crois que cette ignorance est coupable et criminelle ».


Le système de santé

Avant d'aller en Irak, les membres de la mission avaient souvent entendu ou lu les récriminations américaines contre l'incurie et la mauvaise volonté dans la distribution de l'aide médicale dont la Secrétaire d'État américaine rendait le gouvernement irakien coupable. Lorsque nous avons rencontré le Dr Popal dans le complexe de l'ONU à Bagdad nous avons d'emblée posé la question de la distribution de l'aide. Le Dr Popal affirme que son organisation, qui surveille la distribution des médicaments et fournitures médicales dans les régions contrôlées par le gouvernement central, n'a observé aucun problème majeur ni obstacle délibéré à la distribution. De tout le matériel médical arrivé en Irak en 1999, 77 % a été distribué. Les autorités gardent en entrepôt 14% des fournitures et médicaments comme une réserve tampon (en deça du standard de 20%). Les 9 % qui restent tardent à sortir de l'entrepôt pour des raisons que nous abordons dans la section sur le programme « pétrole contre nourriture ».

Dans l'ensemble, tant dans son infrastructure que dans son organisation, le système de santé a subi des dégâts considérables suite à la guerre du Golfe. Cependant, il a continué de fonctionner en dépit du manque de médicaments, d’équipements défectueux et des salaires dérisoires du personnel (WHO, 1999).

Tableau 3. Tendances des ressources en santé — Centre et Sud de l’Irak (OMS/WHO, 1999)
Indicateur
1990
1998
Variation*
Lits d’hôpitaux par 10 000 personnes
17.23
14.77
- 14.3 %
Cliniques de soins de santé publique par 10 000 personnes
737
932
+ 26.5 %
Médecins par 10 000 personnes
5.46
5.59
+ 2.38 %
Personnel infirmier et sages-femmes par 10 000 personnes
6.44
5.92
- 8.07 %
Opérations chirurgicales majeures par 1 000 personnes
6.02
2.72
- 54.8 %
Tests sanguins par 1 000 personnes
31.3
8.9
- 71.6 %
Admissions hospitalières par 1 000 personnes
69.4
66.8
- 3.7 %
Consultations externes par 1 000 personnes
207
755
+ 264.7 %
* Variation = (valeur 1998 - valeur 1990) ÷ valeur en 1990

Les gens sont insatisfaits des services de santé publics (WHO, 1999), mais les consultations en clinique externe et aux dispensaires indiquent une croissance du recours aux services médicaux. Le nombre des infirmières montre une baisse importante et le Tableau 3 ne dit rien sur les conditions de travail déplorables que les membres de notre mission ont pu constater sur place: dans un grand centre universitaire de Bagdad, l’hôpital Al-Mansour, deux infirmières en moyenne s’occupaient de chaque unité d’une quarantaine de lits de cas relativement lourds (cancers, soins post-opératoires). En dépit du dévouement du personnel infirmier et des médecins et d’un haut niveau de qualification, les standards des soins dans les hôpitaux sont tombés à des niveaux déplorables (ICRC,1999). Les médecins ne peuvent plus mettre à jour leurs connaissances, faute de revues médicales spécialisées, car l’embargo touche aussi les publications scientifiques. De nombreux médecins ont choisi de quitter le pays et le personnel infirmier se démobilise face aux bas salaires qui n’offrent qu’une maigre pitance.

Depuis l’imposition des sanctions, les 130 hôpitaux d’Irak, dont plusieurs ont été construits par des firmes étrangères dans les années soixante à quatre-vingt, n’ont pas bénéficié des réparations nécessaires ou de l’entretien adéquat de leurs équipements. Les édifices commencent à se délabrer, ainsi que les canalisations, les systèmes de ventilation et les ascenseurs. Tant l’équipement importé coûteux que les fournitures les plus anodines ne peuvent être remplacés. Les dispensaires, dont le nombre dépasse le millier et qui desservent la majeure partie de la population, n’ont pas besoin d’infrastructure sophistiquée, mais encore là l’insuffisance d’équipement et de fournitures de base — stéthoscopes, stérilisateurs, tampons et même du papier pour écrire — est un obstacle réel à leur fonctionnement adéquat. «L’impact sur le traitement reçu par les patients et donc leur santé est immense» (ICRC,1999).


VI. LA SITUATION DES FEMMES

La société irakienne, en ce qui a trait aux femmes, est à l'image de tous les pays du monde. La responsabilité des enfants et, plus largement, de la famille leur incombe. Il ne faut donc pas s'étonner que dans un pays qui subit un embargo dévastateur depuis 10 ans, la vie des femmes en soit affectée.

En effet, les enfants souffrent de problèmes de santé liés à la malnutrition et au manque de soins et de médicaments. Les mères soignent les enfants et se préoccupent de les nourrir, de les habiller, de les éduquer. Elles s'occupent des tâches ménagères dans des logements trop petits et mal chauffés.

Beaucoup de pères de famille vont chercher dans les pays environnants un travail qui fait cruellement défaut en Irak. Les mères se retrouvent seules avec l'entière responsabilité des enfants.

On voit souvent 3 ou 4 enfants par famille. Le mot « contraception » semble être passablement tabou en Irak. La polygamie est tolérée et beaucoup de mariages sont arrangés par les familles. Les jeunes aspirent cependant à plus de liberté.

On nous dit que le tiers des femmes travaillent à l'extérieur du foyer. Elles se concentrent dans des métiers comme l'enseignement primaire et secondaire, le service social, les soins infirmiers, la pharmacie. Des femmes travaillent aussi dans l'hôtellerie. Il est cependant frappant de constater, comme nous l'avons vu à Bagdad, que les femmes sont quasi absentes des marchés publics.

Cela nous amène d'ailleurs à nous interroger sur les droits réels des femmes dans cette société où s'expriment des idées patriarcales. Car même si les filles vont à l'école et à l'université, nous avons pu observer un retour à une pratique religieuse traditionnelle qui risque de s’accompagner de restrictions additionnelles pour les femmes.

Cela s'explique sans doute par le besoin de réconfort éprouvé par une population qui a peine à voir le bout du tunnel. Sauf que les femmes ne devraient pas en payer le prix. Et pourtant…

Déjà, on observe une résurgence des mariages précoces dans les régions rurales. On marie une adolescente car c'est une bouche de moins à nourrir. Dans certains milieux, les fillettes sont retirées de l'école pour aider leur mère et parce qu'il faut choisir, entre les enfants, celui pour qui l’on paiera. Et c’est plus souvent le garçon. Beaucoup de femmes portent le manteau noir traditionnel (plus connu  par son nom iranien: le tchador) témoignant du poids de la tradition et d’un certain regain de conservatisme.

Il y a bien des raisons d'en vouloir à l'embargo contre l'Irak. Les reculs actuels et appréhendés dans la marche des femmes vers l'égalité constituent une raison additionnelle.


VII. LA DIMENSION CULTURELLE

Au carrefour d’influences diverses, l’Irak est le berceau de l’écriture. La Mésopotamie fut propice à l’émergence d’une des plus anciennes civilisations, reconnue pour avoir laissé d’innombrables traces dans la civilisation occidentale. Babylone est une source d’inspiration pour les Irakiens et les Irakiennes, qui sont très conscients de la profondeur historique de la culture dont ils ont hérité. Dans cette région fertile farouchement convoitée à cause de la proximité des deux fleuves mythiques, le Tigre et l’Euphrate, les dynasties successives ont développé un style de vie raffiné durant l’âge d’or arabo-islamique, avec son culte de la poésie et du maqam, rigoureuse mise en musique des textes. Rappelons que Bagdad fut longtemps la capitale du monde islamique.

Les artistes que nous avons rencontrés ont exprimé de façon superlative ce sens de la profondeur historique de la culture de leur peuple. Leurs opinions et leurs perceptions donnent une bonne idée de l’état d’esprit d’une partie de la population, et nous avons essayé d’être à l’écoute de leurs sensibilités, tout en étant conscients du fait que ceux et celles d’entre eux qui vivent à l’étranger peuvent se permettre d’être plus critiques du régime.

Dès le début des années soixante-dix, l’éducation est établie comme une priorité majeure du gouvernement, et le système d’éducation du pays s’est acquis une excellente réputation dans tout le monde arabe. Les programmes d’alphabétisation, d’une grande efficacité, ont valu  à l’Irak un prix de l’UNESCO en 1982, pour souligner les progrès accomplis. Le gouvernement a continué le développement de ces programmes jusqu'au début des années quatre-vingt. Aujourd’hui, en dépit des abandons, le taux de fréquentation scolaire demeure relativement élevé, tandis que les universités n’ont pas connu de baisse majeure de fréquentation. Selon le ministre de l’Éducation, M. Fahad Al-Shaqra, il semblerait que l’éducation soit un des moyens de résistance privilégiés par les Irakiens : «Voulez-vous que les Américains obtiennent de vous ce qu’ils veulent obtenir de vous ? » leur dit-il, « Non ? Alors étudiez ! »

Avant l’embargo, la vie culturelle bénéficiait d’un appui gouvernemental soutenu, permettant un rayonnement culturel non seulement en Irak mais dans tout le monde arabe. Nombre d’artistes du pays sont des chefs de file dans leur domaine : Nazik Al Malaïka, El Sayib, Al Jayawahiry, Mohamed Ghani, Ismael Fatah Al Turk, Kathum Al Saher, Abdul Rahman Munif, Faiq Hassan, Nadum Al Ghazali, Munir Bashir, Abdul-Razaq Abdul-Wahed. Mais certains ont dû s’exiler pour fuir la répression. D’autres ont connu la prison, et quelquefois la mort. Totalitaire, le régime a toujours encouragé la culture sans pour cela permettre la libre expression des idées. La réponse des artistes fut de se réfugier dans un symbolisme exacerbé, et de ne pas s’impliquer dans la vie politique et sociale. Ces moyens leur permirent dans une certaine mesure de contourner les interdits. Par exemple, depuis qu’il est le poète officiel du gouvernement, Abdul-Razaq Abdul-Wahed n’écrit plus que des poèmes romantiques.

Depuis 1991, les arts en général ne jouissent d’à peu près aucune subvention. Les artistes, qui avaient toujours voyagé aisément, n’obtiennent plus de visas. Interrogé à ce sujet, le ministre de la Culture, M. Farouk Salouf, prétend que l’embargo condamne les artistes irakiens à ne plus pouvoir exporter leur art faute d’obtenir des visas d’entrée pour les pays occidentaux. Les artistes, quant à eux, soutiennent à demi-mot que c’est le gouvernement irakien qui n’octroie plus de visas de sortie, par crainte de les voir s’expatrier. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il y a actuellement à Bagdad, selon le propriétaire de la galerie d’art Hewar, l’artiste Qasim Sabty, six galeries d’art privées là où il n’y en avait qu’une seule en 1991.

Lors des bombardements américains, certains sites historiques furent bombardés, des sites chargés de la longue histoire culturelle de l’Irak. Certains des artistes que nous avons rencontrés sont convaincus que les États-Unis n’ont pas bombardé l’Irak au hasard, mais bien aux endroits stratégiques du point de vue non seulement militaire mais aussi culturel, afin d’atteindre la population irakienne dans sa conscience d’appartenir à l’une des plus grandes civilisations.

Selon M. Qasim Sabty, les artistes n’ont quand même pas déserté le pays. Mais le travail est devenu presque impossible, à cause des difficultés encourues dans la recherche des matériaux et dans la vente des oeuvres. Peintres et sculpteurs sont victimes des spéculateurs et doivent écouler leurs œuvres pour rarement plus que le cinquième du prix d’avant les sanctions. Prisonniers dans leur propre pays, entre le gouvernement qui les musèle et les sanctions qui les étouffent, les artistes, comme le reste de la population (sauf exception), font ce qu’ils peuvent et luttent pour le pain quotidien. On pourrait penser que leurs œuvres sont empreintes de violence, de colère et d’amertume. Il n’en est rien. En peinture, les œuvres sont pour l’immense majorité abstraites. L’inspiration européenne se fait sentir de loin, les peintres ayant particulièrement bien marié art et symboles dits occidentaux et art et symboles dits orientaux. Sauf dans le cas du directeur du Saddam Art Center, M. Amir Al Aubaidy, les thèmes sont éludés, les formes non représentatives. Quant à ce dernier, ses toiles immenses sont couvertes d’enfants irakiens éventrés, de drapeaux américains qui brûlent et de visages de personnalités américaines et européennes aux dents ensanglantées de vampires.

Pour Ali B. et Faleh H., étudiants en littérature française, écrivains et traducteurs, une des principales difficultés est l’accès au savoir récent et à l’information. Ils ont peur qu’on en arrive à créer des générations d’ignorants, situation inacceptable pour cette société riche dans tous les sens du terme.

Le poète Abdul-Razaq Abdul-Wahed exprime quant à lui son désarroi en ces termes: «Quelle dignité ont les Américains ? Se mettre à trente pays et contrôler les institutions internationales pour tuer un petit pays de vingt millions d’habitants». Il renchérit : «les Occidentaux  font pitié !». La nuit du 17 janvier 91, M. Abdul-Wahed a écrit le poème suivant, lu en public lors d’un concert tenu 6 heures seulement après le début des bombardements. C’est un poème qui résume assez bien des sentiments que nous avons retrouvés souvent chez les Irakiens : la fierté, la dignité et la conscience d’être un peuple de pionniers culturels :

A message to Mr. Bush :
By mud and stone we started the stairs,
the bridge of the civilization
Until the man could stand over it
It is your turn now to push it back again
to mud and stone


[Les photos ne sont pas accessibles pour l'instant dans la version internet du rapport]

Garçon bagdadi avec sa jeune soeur. Janvier 2000.


[Les photos ne sont pas accessibles pour l'instant dans la version internet du rapport]

Mohamed Ghani, célèbre sculpteur irakien, dans son atelier à Bagdad,
devant une sculpture récente illustrant l'impact de l'embargo au quotidien.
Janvier 2000.


[Les photos ne sont pas accessibles pour l'instant dans la version internet du rapport]

Scène de rue à Bagdad. Janvier 2000.
Jeunes vendeurs devant le monument de la Révolution à Bagdad,
auquel Mohamed Ghani a travaillé comme assistant au début des années 50.
De telles occasions n'existent plus, alors que les sanctions ont entraîné
la fin des subventions aux musées, aux centres d'art et aux artistes.
À cela s'ajoute l'isolement des artistes irakiens qui n'arrivent plus
à obtenir de visas pour l'étranger.