L'absurde

L'une des singularités de la réécriture de mythes par les dramaturges modernes réside dans la disparition de leur rôle signifiant. L'absurde y règne en maître.
Aussi bien les actes des personnes que l'existence même de l'être humain se trouvent dépourvus de justification. Ainsi, Anouilh procède à la démolition des valeurs morales. La désacralisation qu'il opère enlève au geste d'Antigone son antique portée religieuse. L'admiration que depuis son enfance elle vouait à son frère, et qui pourrait expliquer son attitude, repose sur une illusion, que Créon n'a aucune peine à dissiper. Polynice n'était en réalité qu'un voyou de la pire espèce, qu' " un petit carnassier dur et sans âme ". A supposer même qu'Antigone veuille l'enterrer par un simple et ultime reste d'affection, elle n'a plus aucune raison de le faire lorsque Créon lui révèle que le cadavre n'est peut-être pas celui de Polynice. Le mythe, revu par Anouilh, ne véhicule plus aucun idéal, religieux ou héroïque, et Antigone, ainsi qu'elle le reconnaît tragiquement, " ne sait plus pourquoi [elle] meurt ".
L'absurde envahit également la scène de l'histoire. Acteur de son propre destin, l'homme en devient pourtant la victime ignorante et impuissante, qu'il s'agisse de sa destinée collective ou de sa destinée individuelle. L'absurde, dans La guerre de Troie n'aura pas lieu, imprègne l'histoire des peuples et des collectivités, dans La machine infernale, plus oedipe s'efforce d'échapper au sort qui lui a promis l'oracle, plus il travaille à sa propre perte. Mais l'oracle finit par se réaliser. Tout se passe, en réalité, comme si les dieux agissaient par méchanceté. Pour qu'ils " s'amusent beaucoup ", dit la voix, " il importe que leur victime tombe de haut ". Cet amusement laisse un goût amer, que renforce l'attitude même d'Oedipe. En effet, celui-ci assume son sort sans révolte, comme si par sa soumission il voulait donner, après coup, raison aux dieux, comme s'il voulait les disculper de toute faute. L'absurde se confond alors avec le mystère et le silence, car bien que l'attitude d'Oedipe soit noble, elle ne parvient à dissimuler le malaise né de cette question laissée sans réponse : pourquoi ?

Des mythes en partie tournés en dérision

La réécriture des mythes participe de la même façon à leur désacralisation, notamment par l'irruption du burlesque et, plus globalement, par le mélange du comique et du tragique. Catégorie du comique, le burlesque en est une expression particulière. Il repose toujours sur un contraste. Les dramaturges exploitent ce procédé. Ainsi, lors de leur nuit de noces, Jocaste et oedipe dans La Machine infernale, échangent des propos enfantins, se donnent des diminutifs qui conviendraient mieux à l'atmosphère d'une comédie : " ma petite reine ", " quel gros bébé ! " (Le Lac - 1818). Le décalage devient parfois grinçant, quand l'inceste va se consommer et que le dialogue multiplie les allusions à la situation réelle des personnages. oedipe appelle Jocaste " ma petite mère chérie ". Dans sa bouche, la formule se veut affectueuse ; dans la réalité, il s'agit bel et bien de sa mère. Plus généralement, le mélange des tons est constant. Le comique transparaît même dans ces intrigues, pourtant tragiques. On peut alors noter la fréquence des parodies. On trouve ainsi dans La guerre de Troie n'aura pas lieu, cette formule : " un seul être vous manque, et tout est repeuplé ". La phrase est un écho déformé et souriant d'un des vers les plus célèbres de Lamartine : " un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ". On peut aussi souligner l'abondance des jeux de mots et des plaisanteries. Ainsi, dans La Machine infernale, le dialogue entre les soldats et leur chef est riche en expressions familières, dont l'effet est parfois comique : " Il est très poli votre fantôme d'après tout ce que vous me racontez. Il apparaîtra, je suis tranquille. D'abord, la politesse des rois, c'est l'exactitude, et la politesse des fantômes consiste à prendre forme humaine, d'après votre ingénieuse théorie. "
La désacralisation des mythes obéit à une double intention. La première relève du plaisir de l'esprit. On aurait cependant tort de n'y voir qu'un simple jeu. La désacralisation des mythes renforce en effet paradoxalement leur puissance tragique. Celle-ci devient le lot ordinaire et universel de l'existence. En se désacralisant, les mythes, d'une certaine façon, s'humanisent et, en s'humanisant, ils affirment leur vocation à exprimer les angoisses de tout un chacun, et les tragédies dans toutes les époques.
Dans un tout autre domaine, celui de la chanson, pour compléter cette étude sur l'actualisation des mythes, qui sont en partie tournés en dérision, on peut citer les chansons de Georges Brassens. Ainsi, Pénélope, évoque Ulysse, le héros grec, époux de Pénélope. L'auteur réduit ce roi légendaire à un Ulysse de banlieue : " En attendant l'retour d'un Ulyss'de banlieue ". Pénélope est mise en " épouse modèle " qui attend derrière ses rideaux le retour de son mari.

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